II
LES CROISICAIS
A M. Carrelet d'Haute feuille.
ES Croisiquois n'ont le vilain renom (Je le proteste et m'en donne pour piège) D'être sorciers : bien sont-ils gens imbus D'arts libéraux, forts sur les impromptus. Le sel piquant qu'exhalent nos salines', Raréfié par petites bruines, Porte en leur sang celte vivacité, D'où germe en eux la cointe urbanité.
Quant au beau sexe, il n'a d'autre magie Que l'air divin de ses appas charmans, Et des beautez d'un merveilleux génie.
Leurs yeux actifs sont les fins négroraans
* « Par M'" de Materais de la Vigne. « Mercure de France de 1731, avril, p. 817.
Dont un regard prend et rend asservie
La liberté des moins tendres amans
Mieux qu'aucun philtre ; et ces aimables muses,
Comme chez vous, ne sont pas des Méduses.
Leur caractère est surtout la douceur,
Que suit de près la franchise de cœur.
Table de Jeu faite en façon gentille
Est leur Parnasse, et cartes de quadrille
Les livres sont qu'elles ont dans les mains ;
Le fier Plutus, dieu respecté de maints,
Est l'Apollon, Fortune est la Minerve
Dont leur ferveur implore le secours,
Les conjurant de seconder leur verve.
Point on n'y gronde, et chez elles toujours
Joyeuse humeur se voit entrer en danse.
Fors quand du jeu la quinteuse inconstance
Vient par malheur déranger leur finance '.
NOTES
I. Carrelet d'Hautefeuille, l'un des poites du Mercure, avait adressé à Materais, au sujet de son idylle des Hirondelles, une épître élogieuse inse'rée dans le Mercure de janvier 1731 (p. 48) et recueillie plus tard dans les Poésies de Malcrais (p. 258). Malcrais lui fît une re'ponse, aussi en vers, insérée dans le Mercure d'avril lySi p. (8i5), et qu'elle recueillit de même dans ses Poésies (p. 25g-26o). Mais en réimprimant cette réponse dans ce recueil, Des Forges, on ne sait pourquoi, omit
vingt-huit vers qui avaient paru dans le Mercure et que nous reproduisons ici, à cause des curieux détails qu'on y trouve sur les mœurs des Croisicais et des Croisicaises d'alors, fort aimables, paraît-il, mais très joueuses.
2. « Notre péninsule est presque environnée de salines » (Note de Mêlerais de la Vigne dans le Mercure).
3. La pièce continue par ces deux vers qu'on peut voir dans les Poésies de Materais, p. 260 :
Mais il paroit qu'aux lieux d'où m'écrivez Ne sont pas trop les Muses enjouées.
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