‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 82 sur 134 · L'ALMANACH NANTAIS · texte numérisé non relu

L'ALMANACH NANTAIS

Nouvelle.

EU M*** », jadis libraire à Nantes, Faisolt mouler un almanach nouveau Par chacun an. Grande en étoit la vente. Non sans raison, car Touvrage étoit beau. Aussi, d'abord qu'il trottoit par les villes, Les curieux des mains se Tarrachoient.

Les quatre-temps, les jeûnes, les vigiles, Les jours fêtez à coup sûr s'y nichoient, Bien désignez en lettres italiques.

A leur Ordo tous gens ecclésiastiques Jàdédaignoient de croyance ajouter; Par préférence ils alloient consulter Sire Almanach, magister en rubriques.

* (( Par Mlle de Malcrais de la Vigne, du Croisic en Bretagne. » Mercure de lySi, décembre, 2.' vol. p. 2952.

Là se trouvoient calculs astronomiques,

Le temps qu'il faut semer ou transplanter

Chou-fleur, chou vert, concombre, pastenade,

Bette, épinard, cerfeuil, persil, salade,

Melon, raifort, ozeille, céleri ;

Nous expliquant en langage fleuri

Le mal, le bien que fait chaque légume.

Puis prédisoitque quiconque, en janvier,

Iroit pieds nus s'exposeroit au rhume,

Et qu'en été, miracle singulier,

Bien on pourroit, selon ses justes notes,

Phébus venant à se clarifier,

L'après-midi quitter les redingotes,

Sans crainte avoir d'en être mal mené.

Là paroissoient les marchez et les foires. .

Le tout étoit dûment assaisonné

De mots joyeux, de gaillardes histoires.

Tout ce pourtant n'étoit rien, comparé Au bel endroit où M***, prophète.

Des temps futurs devenoit l'interprète.

Car c'est un fait parmi nous assuré, Que le bonhomme, aidé de sa servante, Agée au moins de deux fois quarante ans (Jaquette étoit le nom de la sça vante). Nous prédisoit la pluie et le beau temps, Le chaud, le froid, le calme et la tourmente : On y croyoit à la ville, au hameau !

lO DES FORCES MAILl.AKD

Advint qu'un soir, avec sa chambrière, Embéguiné sous un bonnet de peau.

Enveloppé dans un triple manteau, Il s'en alla guetter dans la gouttière. Lunette en main, les aspects différens, Bons ou mauvais, de tant d'astres errans, S'étant promis de prendre, à la pipée, Beaux pronostics et prophétie huppée.

Après minuit, ses calculs disposez Exactement, l'heure et le jour pesez.

Dans son grenier il rentre en diligence, Et met le tout hardiment par écrit.

C'étoit à Mai pour lors d'entrer en danse : Or, ce beau mois, où tout pousse et fleurit, D'un bout à l'autre il le chargea de pluie. Avec Jaquette ensuite il vérifie Ce qu'il avoit composé sur ce mois, (De sa servante, on nous dit que Molière Faisoit ainsi son censeur autrefois).

A peine eut-il fait la lecture entière. Que tout à coup, les mains sur les rognons, Voilà Jaquette invoquant les démons.

Pestant, jurant de la belle manière !

De son toquet le devant va derrière; Sur son front sec, par le temps labouré. Se dresse épars le reste bigarré De sa blanchâtre et terrible crinière.

POESIES NOUVELf.ES

Sa large gueule, où reste au plus deux dents Qui du pain frais craindroient les accidents, Ne peut grincer ; elle écume, et la rage De la raison lui fait perdre l'usage.

Lors, secouant son maître épouvanté D'un poing nerveux, enfin, sa voix tonnante Du galetas fait trembler la charpente :

— « Au diable sois, prophète trop vanté ! Loup-garou ! chien!... Mais voyez si la grive A mes discours a l'oreille attentive !

Quoi, malotru, ne te souvient-il pas Qu'en mai toujours nous faisons la lessive ? Comment veux-tu que nos linges, nos draps. Puissent sécher, jarni! mort de ma vie! Si nuit et jour tu fais tomber la pluie? Ah ! si du moins quatre jours de bon temps S'y rencontroient... mes vœux seroient contents ! Mais non ! va donc, barbare, je te quitte ! Je vais ailleurs engager mon mérite... »

D'un tel courroux l'astrologue surpris Tremble, frissonne, et sa langue est gelée. Ce nonobstant, rappelant ses esprits :

— «cil est donc vrai, prophètes mal appris, Que, pour nous seuls, notre âme est aveuglée ! Témoin, hélas ! moi — qui n'ai pas compris L'effet prochain de cette giboulée !

IJES FORGES MAILLARD

Mais calme-toi, ma belle échevelée.

Reste, mon cœur! J'ai tort, et toutefois Rien n'est perdu... Tu vois entre mes doigts Ma plume encor, qui doctement calcule.

Vite j'en vais rhabiller tout ce mois, Et, pour te plaire allant jusqu'au scrupule. Je vais en mai mettre la canicule !... »

NOTE

I. Il s'agit ici évidemment d'un imprimeur de cette^famille Mareschal, dont trois générations successives exercèrent l'art typographique à Nantes pendant près d'un siècle, savoir Michel Mareschal de 1641 à 1688, Jacques Mareschal de 1688 à 1723, Pierre Mareschal de 1723 à 1735. Le héros^de ce conte doit être Jacques Mareschal.

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