‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 85 sur 134 · ÉPITAPHES DIVERSES · texte numérisé non relu

ÉPITAPHES DIVERSES

D'une fille qui mourut de regret de la mort d'un petit épagneul.

Y gît la plaintive Isabelle, Morte subiteinentdu trépas de son chien. Son amant, encor plus fou qu'elle.

Trois mois après, mourut du sien.

D'un usurier.

Cy gît un usurier célèbre en son espèce :

Son corpsest dans la terre, et son cœur... dans sa caisse.

Amusemens du cœur et de l'esprit, t. IV (lyBg), p. 627 à

D'un pauvre musicien.

Cy gît de la musique un suppôt malheureux. Il mourut en chantant les beaux yeux de Nicole, Sans flamme tout l'hiver, dans un coin ténébreux,

Et la tête et le ventre creux

Comme sa basse de viole.

D'une courtisane.

Cy dessous gît le corps usé D'une coquette incorrigible.

Nuit et jour il fut harassé ; Or prions tous, s'il est possible.

Ut requiescat in pace.

Dialogue d'un capitaine enseveli sous une mine avec ses soldats.

Le capitaine.

Vous m'accablez, soldats; écartez-vous, canaille. Diable soit des marauts qui pèsent sur mon corps !

24 CES FORGES MAILLARD

Les Soldats

A qui parles-tu donc, capitaine de paille ? Tu commandois dans la bataille :

Tu n'es qu'un goujat chez les morts,

D^un auteur qui composait des satires pour vivre.

Cy gît qui vivoit de satire, Et qui louoit ou condamnoit Selon l'argent qn'on lui donnoit.

Pendant sa longue vie on n'osoit rien en dire, On craignoit son pinceau malin.

Il est mort : cy git un coquin !

Réponse d'un Sylphe

Toi qui lis en passant l'épitaphe caustique

Du redoutable Lycophron,

A qui, de ronce et de chardon, La Nature a dressé ce tombeau symbolique, N'en ris point !... Changée en frelon, Son âme erre en ces lieux : crains qu'elle ne te pique !

D'un poète, fils d'un apothicaire.

Ce gazon couvre certain fou,

Fils d'un adroit apothicaire.

II crut sur THélicon rencontrer le Pérou Et, pour ce, dédaigna le métier du clystère. Mais il s'est rapproché de sa profession Depuis qu'il est enclos dans ce lieu solitaire, Et ses vers imprimés sont en possession De servir, tous les jours, aux clients de son père.

D'un fameux bretailleur.

Je fus un fendeur de naseaux, Ti, ta, ta, proposant aussitôt l'estocade. Mais la Mort me fit voir— mettant sous ces carreaux

Mon audace en capilotade — Que le ne savois pas parer les coups de faulx.

D'un poète grand fumeur.

Cy gît l'un des plus grands fumeurs.

Le tabac gâta son haleine.

Si bien qu'après lui les neuf Sœurs C raignoient de boire à l'Hippocrène.

D'wi médecin

Cy gît un médecin. Le jour qu'il expira, La Nature humaine, joyeuse, Au lieu d'un triste Libéra, Chanta d'une voix glorieuse Un triomphant Alléluia I — Mais la Mort gémit et pleura....

D'un homme qui craignait Veau et qui se noya.

Cy gît qui ne voulut jamais voguer sur Teau, Ayant su d'un devin que c'étoit son tombeau ;

Et cependant ce niquedouille S'étant, un jour d'été, sottement laissé choir, Se noya dans un barbotoir, Croyant pêcher quelque grenouille.

D^un homme qui se vantoit d^avoir été mis plusieurs fois à la Bastille.

Cy gît qui se vantoit, en élevant la voix, Qu'on l'eût à la Bastille enfermé plusieurs fois

Parmi les illustres coupables.

J'espère qu'en ce monde il se vanteroit fort

— S'il revenoit après sa mort — D'avoir eu le bonheur d'aller à tous les diables.

û'wn avare,

Cy git un homme peu chrétien,

Dont l'avarice éioit extrême.

Le bien des autres fut le sien,

Et Jamais il ne prêta rien Qu'au denier quatre ou cinq, fût-ce à son père même. Mets l'oreille à sa tombe, ô passant, et frémis : Ses os, s'entrefroissant, font un affreux murmure, Irritez, furieu.x, que tu fasses lecture

De son épitaphe gratis !

D'un plaideur.

La Mort, passant chez un plaideur :

— L'heure sonne, entens-tu ? Délogeons, chicaneur.

— Doucement, avide femelle ; On ne comparoît point sans assignation.

Et puis, sur les délais, l'Ordonnance est formelle.

— Une autre fois, lui répond-elle,

Tu pourras proposer ta vaine exception : Meurs toujours... par provision !

D'un athée.

Dans la bourbe de ce marais

Gît un athée abominable,

Qui ne croyoit ni Dieu ni diable.

A présent il croit Dieu — qu'il ne verra jamais !

Le diable, dont il est la proye, Puisqu'il le voit toujours, il faut bien qu'il le croye.

D'im poète dramatique.

Cy gît dont les vers dramatiques, Froids, languissans et narcotiques, N'eurent que de tristes succès.

L'infortuné, cédant à sa douleur secrète, S'endormit au bruit des sifflets, Et sous ces tranquilles cyprès

Il ne s'éveillera qu'au son de la trompette.

D'un faiseur de romans.

De romans ennuyeux pondeur infatigable, Il écrivoit au lit, il écrivoit à table.

Tandis que, se creusant l'imagination, D'une frivole histoire — insipide antienne —

Il cherchoit la conclusion,

La Mort vint, — qui trouva la sienne.

D'un fameux comédien pantomime.

Cy gît un acteur si drôle Qu'il savoit exprimer, par ses gestes divers,

Et la pensée et la parole.

A présent qu'il dort à l'envers, Passant qui lis ceci, pense à ce dernier rôle, Et conviens qu'au théâtre, où tu l'admirois tant, Ce fameux pantomime étoit moins éloquent.

Epigramme. — Envoi.

Troupe de morts, tranquille ou vagabonde. Suivant votre demeure et votre qualité

Je vous souhaite en l'autre monde, Autant qu'il est possible, une bonne santé. Mais fasse le Ciel que la mienne En ces lieux long-tems se maintienne!

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