‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 93 sur 134 · EPITRE A M. L'ABBE TRUBLET · texte numérisé non relu

EPITRE A M. L'ABBE TRUBLET

Eloge de Saint-Malo.

(OCTE et digne héritier des plumes immortelles De la Rochefoucault, La Bruyère, Pascal, Qui, par eux, devenu comme eux original, Voles sans leur secours et de tes propres ailes; Orateur éloquent, guide aimable des mœurs, Qui polis les esprits et réformes les cœurs, Ton ouvrage, Trublet, de la publique estime S'est acquis le tribut justement mérité, Et si manquant de goût, ou par malignité, Quelqu'un contredisoit cet éloge unanime, Il ouvriroit bientôt les yeux à l'équité.

Voyant dans leurs diverses langues Les étrangers jaloux de se l'approprier'. Ce suffrage est plus sûr que toutes les harangues Que mon pinceau naïf pourroit colorier.

'Mercure de lySo. Mars, p. 66.

J'arrive de cette isle, où le guet en furie, Dès long-tems composé de soldats aboyans ', Garde toute la nuit des remparts foudroyans. Cette isle renommée, où commença ta vie, Etroite dans ses murs, immense par le cœur, Enfanta ce Du Guay, dont la haute valeur. Sur les plaines des mers à vaincre habituée.

Servit son prince avec chaleur :

Dans tes concitoyens chaleur perpétuée* ! Là naquit Maupertuis ', à bon titre honoré Chez un roi brave, habile', et qui vit, sur ses traces. Accourir Apollon, les neuf Sœurs, et les Grâces Dans ce temple éclatant qu'il leur a consacré' : Ce Maupertuis vanté dans l'art des Zoroastres ", Qui, les pieds sur la terre, a le front dans les astres,

Et qu'Archimède' eût adoré.

Seré, qui sous ses doigts a fait parler sa lyre Des plaisirs de Phébus et de sa chaste sœur '", Reçut aussi le jour dans ces lieux, où l'honneur,

La probité qu'on y respire Doivent éterniser la gloire et le bonheur. Ainsi, de toutes parts, Aleth à notre histoire "

Fournira des hommes fameux.

Dont les noms, à jamais vainqueurs de l'ombre noire. Charmeront les regards de nos derniers neveux.

Trublet, à ta famille obligeante et polie Je dois, pour ses égards, d'amples remercimens.

J'ai vu que les vrais sentimens Que la vertu maintient dans une âme accomplie, La science, le goût, les talens gracieux, Circulent dans ton sang, dons émanés des cieux.

Peintre excellent des caractères, Qu'en formant tes tableaux ton sort me semble doux. De n'avoir, pour tracer des cœurs nobles, sincères,

Qu'à prendre modèle sur ceux Que t'attache l'amour qu'inspire la nature,

Et sur toi, qui soutiens comme eux, Par ta sage conduite et tes faits vertueux,

De ta morale vive et pure Les traits édifians, les conseils lumineux.

Trublet, j'ai sçu, dans mon voyage

Sur ton maritime rivage.

Que par les nœuds d'hymen je t'étois allié ; Par tes rares talens, ah ! que je voudrois l'être! Mais, des dons souhaités Dieu seul étant le maître, Nous pouvons l'être au moins par les nœuds d'amitié.

NOTES

I. Nicolas-Charles- Joseph Trublet, né à Saint-Malo le 4 décembre 1697, mort le 14 mars 1770, prêtre, littérateur français. Comme prêtre il pratiquait largement la pluralité des bénéfices: chanoine et archidiacre de l'église de Saint-Malo, trésorier de celle de Nantes, et même prieur dej Montreuil-

sur-Brèche, au diocèse de Beauvais : d'ailleurs parfaitement vertueux et honorable. Comme litte'rateur, il fut très houspillé par Voltaire; je ne sais s'il eut bien raison de s'en plaindre : sans ces croquignoles plus ou moins justifiables (ici je n'examine pas ce point), il eût été beaucoup moins connu et ne lE serait plus du tout aujourd'hui ; peut-être même n'eût-il jamais atteint le but de son plus vif désir et de sa plus constante ambition, l'Académie Française, où il fut admis, après de nombreux échecs, en 1761. Quand le iVercure imprima l'épître ci-dessus en mars lySo, il n'était encore que membre de n l'Académie royale des sciences et belles-lettres de Prusse », comme on le voit par le titre complet de cette pièce. Voir sur Trublet, dans la Biographie Bretonne (II, 940-943), l'article de M. Roumain de la Rallaye, et dans la Revue de Bretagne et de Vendée [annéz 1884, 2° semestre, p. 5, 96, 217, 3o6, 394), l'étude très fouillée, très intéressante, mais peut-être (à mon sens) trop laudative, de M. René Kerviler. — Les notes suivantes relatives à la présente épître sont toutes de Des Forges Maillard, qui les publia avec cette pièce dans le Mercure.

2. Il a paru trois traductions des Essais de Littérature et de Morale de M. l'abbé Trublet, deux en anglois et une en allemand. (Note du Mercure.)

3. Saint-.Malo est peut-estre la seule ville du monde qui ait vingt-quatre dogues pour sentinelles. Ces soldas aboyans sont soldés par les vingt-quatre chanoines de la cathédrale, qui sont seigneurs de la ville et obligés à la pension de cette garde. Le conducteur de ces chiens redoutables les mène hors des murs au son d'une trompette bruyante, le soir, quand les portes se ferment, et ils rentrent de la même manière avant l'aurore, quand les portes s'ouvrent. (Note du Mercure.)

4. On pourroit citer en cet endroit plusieurs officiers généraux et d'un grand mérite, comme les Gervesais, les Gicquelais, les Grandville, les Terlay, et nombre d'autres qui ont servi dans nos armées avec distinction. A l'égard deM.duGuay [DuGuéTrouin], il ne faut pas croire qu'il fût par mer le seul brave de Saint- Malo dans son temps : il y en avoit bien d'autres que je pourrois nommer; mais comme il commandoit les escadres et que le sort de la guerre rouloit sur lui seul, c'est de lui qu'on a principalement parlé. Les corsaires malouins ont encore débuté à

merveille dans la dernière guerre, mais ils se sont vus accablés par le nombre. (Note du Mercure.)

5. M. de Maupertuis est si connu, qu'il suffit aujourd'hui de le nommer pour faire son éloge. (Note du Mercure.)

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