‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 95 sur 134 · L'HABILE SENECHAL · texte numérisé non relu

L'HABILE SENECHAL

Conte

N sénéchal de la basse Armorique, Par passe-temps, pintoit à la maison D'un avocat: tous deux d'un goût profond Et moult experts à juger, par pratique Ainsi qu'en droit, si le jus étoit bon. Leur entretien, parcourant maint canton, Les promena de Rome en Amérique, Tant qu'à la fin chicanesque rubrique Vint envahir la conversation.

— N'avez-vous pas, dit le juge au patron, Un D'Argentré? J'en veux voir quelques pages. — (Chacun sait bien que ce docteur es lois Est en tous lieux prôné par ses ouvrages, Et que son livre est gros deux ou trois fois

* Journal de Verdun, 1732, t. Il (août), p. 144.

POÉSIES NOUVELLES 6l

Comme un missel.) Sans exiger de gages. Il fut promis. Poudreux, sans compagnon, Et dans l'étude étendu tout du long, Depuis trente ans il y faisoit un somme ; Cary toucher, c'eût été, croyoit-on.

Perdre respect pour un aussi grand homme. Le sénéchal ne le connoissolt onc.

Comme allez voir, que par simple ouï-dire Du jour d'avant. Nos deux doctes, adonc. Au fond du verre aimant beaucoup à lire, De chopiner firent bien leur devoir.

Et, raisonnant sur le blanc, sur le noir, Lesdits seigneurs trinquèrent jusqu'au soir. Le sénéchal achevant sa visite.

Maître avocat jusqu'au bas du degré Le va conduire : — A propos, D'Argentré ?

— Par ci, parla, ma mémoire est en fuite, Je l'oubUois, dit notre président ' ; Cherchez-le donc avant que je vous quitte.

— Ne vous chargez, dit le jurisprudent

D'un si gros poids ; Jean, qui tourne la broche. Le portera chez vous dans un moment.

— Non, répond-il, donnez, sans compliment, Donnez : je vais l'emporter dans ma poche '.

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NOTES

1. En Bretagne, jusqu'en 1789, dans tontes les juridictions seigneuriales et même dans les petites juridictions royales, le sénéchal était chef et premier magistrat du tribunal.

2. C'est à peu près comme si l'on proposait aujourd'hui d'emporter dans sa poche le grand Dictionnaire de Littré. Il est clair que le sénéchal, qui eût dû par état se nourrir de la doctrine de d'Argentré, n'avait jamais vu seulement l'énorme in-folio contenant le célèbre Commentaire de ce grand jurisconsulte sur la Coutume de Bretagne.

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