Var. : vices
5. Première rédaction (fo 201, en commençant par le verso) : « C'est de là que sortent ces péchés régnants, qui ne se contentent pas qu'on les souffre, ni môme qu'on les excuse, mais qni veulent qu'on leur applaudisse. Car il y a, dit saint Augustin (m Ps. LXii, 12), deux espèces de péchés : les uns viennent de la disette, les autres naissent de l'excès. Ceux qui naissent du besoin et de la misère, ce sont des péchés serviles et timides : quand un pauvre vole, il se cache : quand il est découvert, il tremble ; il n'oserait soutenir son crime, trop heureux s'il le peut couvrir et envelopper dans les ténèbres. Mais ces péchés d'abondance, ils sont superbes et audacieux, ils veulent régner. Vous diriez qu'ils sentent la grandeur de leur extraction ; « ils veulent jouir, dit Tertullien (ad^'at., 1,16), de tome la lumière du jour et de tonte ! i conscience du ciel : Delicta vestra et loco ojnni, et luce omni. et univerta cœli conscientia friamti' r. »
Combien en avons-nms vn qui se plaisent de faire les grandi* par la licence du crime ; qui s'imag^inent s'élever bien haut au-dessus des choses humaines par le mépriB de toutes les lois ; à qui la pudeur même semble indigne d'eux, parce que c'est une espèce de crainte ! Ha ! si je pouvais vous ouvrir le C(nur d'un Nabuchodonoaor dans l'Histoire
sainte, d'un Néron, d'un Domitien dans les histoires profanes, vous verriez avec horreur et tremblement ce que fait dans les grandes places l'oubli de Dieu et cette terrible pensée de ne voir {var. : de n'avoir) rien sur sa tête. C'est là que la convoitise va tous les jours se subtilisant et renviant sur soi-même. De là naissent des vices inconnus, des monstres d'avarice. desrafBnements de volupté, des délicatesses d'orgueil qui n'ont point de nom. Et tout cela se soutient à la face du genre humain t Pendant que tout le monde applaudit, on se résout facilement à se faire grâce : et dans cette licence infinie, on compte parmi ses vertus tous les crimes dont on s'abstient {var. : tous les péchés qu'on ne commet pas). Et quelle est la cause de tous ces désordres? La grande puissance, féconde en crimes, la licence mère de tous les excès ! — En marge:
Dixisti : In sempitemum ero domina Non posiiifti hfpc super cor tuum., neque rccnrdata es novissimi lui ( Is., XLvii, 7). — Ces pécheurs hardis et sr.perbee ne se contentent plus de pensar le mal ; ils s'eu vantent, ils s'en glorifient: Cogitaveruntet locuti sunt nequltiain., iniquitatem in excelso locuti sunt (Ps. Lxxii, 8). Notez ces paroles : »n excelso. h découvert, en public, devant tout le monde. Parce qu'ils ont oublié Dieu, ils croient que Dieu les oublie et qu'il dort aussi bien qu'eux : Dixit enim in corde suo : Oblitus est Deits ( Ps. X, 11). L'impunité leur fait tout oser; ils ne pensent ni au jugement ni à
toutes les lois et en faisant un insulte ^ public à la pudeur du genre humain. Ha ! si je pouvais ici vous ouvrir le cœur d'un Nabuchodonosor ou d'un Balthazar", ou de quelque autre de ces rois superbes qui nous sont représentés dans l'Histoire sainte, vous verriez avec horreur et tremblement ce que peut, dans un cœur qui a oublié Dieu, cette terrible pensée de n'avoir rien qui nous contraigne. C'est alors que la convoitise va tous les jours se subtilisant et enchérissant sur elle-même. Ue là naissent des vices inconnus^, des monstres d'avarice, des raffinements de volupté, des délicatesses d'orgueil, qui n'ont pas de nom. Et ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'au milieu de tous ces excès, souvent on s'imagine être vertueux, parce que, dans une licence qui n'a point de bornes, on compte parmi ses vertus tous les vices dont on s'abstient ; on croit faire grâce à Dieu et à sa justice de ne la pousser pas tout à fait à bout. L'impunité fait tout oser ; on ne pense ni au jugement, ni à la mort même, jusqu'à ce qu'elle vienne, toujours imprévue, finir l'enchaînement des crimes pour commencer celui des supplices.
Car de croire que sans miracle l'on puisse en ce seul moment briser des liens si forts, changer des inclinations [p. 9] si profondes, enfin abattre d'un même coup tout l'ouvrage de tant d'années, c'est une folie manifeste. A la vérité, Chrétiens, pendant que la malafiie supprime pour un peu de temps les atteintes les plus vives de la convoitise, je confesse qu'il est facile de jouer par crainte le personnage d'un pénitent. Le cœur a des mouvements artificiels qui se font et se défont en un moment ; mais ses mouvements véritables ne se produisent pas de la sorte. Non, non, ni un nouvel homme ne se forme en un instant, ni ces affections vicieuses si intimement* attachées ne s'arrachent pas par un seul
la mort ; fie sorte qu'elle vient ton- dant que la maladie supprime pour
jours imprévue finir l'enchaînement un peu de temps... »
des crimes pour commencer celui 1. Ms. : insuit. Encore masculin à
des supplices. cette date.
Car de croire que sans miracle l'on 2. Ms. : Baltassar.
puisse en ce seul moment rompre 8. Var. : et que, raffinant sur elle-
des liens si forts, changer des incli- même, elle fait naître des vices
nations si profondes, abattre d'un inconnus...
ipéme coup l'ouvrage de tant d'an- 4. Var. : si fortement, née?, c'est une folie manifeste. Peu-
CAREME ni! LOUVRE.
eiîort. Car ' quelle puissance ^ a la mort, quelle grâce extraordinaire, pour opérer tout à coup un changement si miraculeux ? Peut-être que vous penserez que la mort nous enlève tout, et qu'on se résout aisément^ de se détacher de ce f|u'on va perdre. Ne vous trompez pas, Chrétiens ; plutôt il faut craindre un effet contraire : car c'est le naturel du cœur humain de redoubler ses efforts pour retenir le bien qu'on lui ôte. Considérez ce roi d'Amalec, tendre et délicat, qui, se voyant proche de la mort, s'écrie avec tant de larmes : « Siccine séparât nviara mora ■*? Est-ce ainsi que la mort amère sépare les choses ? » Il pensait et à sa gloire et à ses plaisirs ; et vous voyez comme, à la vue de la mort qui lui enlève son bien, toutes ses passions émues et s'irritent et se réveillent.
Ainsi la séparation augmente l'attache fp. 10] d'une manière plus obscure et plus confuse, mais aussi plus
1. Addition marginale, suivie d'une nouvelle rédaction de toute cette fin du 1er point. Voici la première :
« Plutôt il faut attendre un effet contraire. Considérez ce roi d'Amalec. tendre et délicat, qui, se voyant jiniche de la mort, s'écrie avec tant (le larmes : » f^iccine séparât amara mo)-.<? Est-ce ainsi que la mort amère sépare les choses ? D Est-ce ainsi qu'elle sépare de mes plaisirs '? etc. Voyez comme, à la vue de la mort qui lui va enlever son liien.
loutes ses passions émues et s'irritent et se réveillent. La séparation auj^nnente l'attache, et ce regret amer d'abandonner tout, s'il avait la liberté de s'expliquer, on verrait (pi'il confirme par un dernier acte tout ce qui s'est passé dans la vie.
Par conséquent, Chrétiens, ne nous laissons point abuser aux belles conversions des mourants, qui. peignant et sur les yeux et sur le visage et même, pour mieux tromper, dans la fantaisie alarmée l'image d'un pénitent, [font] croire {ms. : fait croire^ que le cœur est changé. Car une telle pénitence, bien loin d'entrer as.-:cz avant ])our arracher l'amour du monde, souvent, je ne crains jioint de le dire, elle est faite par l'amour du monde. Cet homme se convertit comme Pharaon ; la crain-
te de mourir fait qu'il tâche d'apaiser Dieu, par la seule espérance de vivre. Et comme il n'ignore pascjue la justice divine se ])laît d'ôter aux pécheurs ce qu'ils aiment désordonnément, il feint de se détacher : il ne méprise le monde que dans l'appréhension de le perdre. Ainsi, par une illusion terrible de son amourpropre, il se force lui-même à former dans l'esprit, et non dans le cœur, des actes de détachement que son attache lui dicte. 0 pénitence imp''^nitente ! O pénitence toute criminelle et toute infectée de l'amour du monde. Avec cette étrange amende honorable {var.: pénitence), cette âme malheureuse sort toute noyée et toute ab.m^de dans les affections sensuelles. Ha ! démons, ne cherchez point d'autres chaînes pour la traîner dans l'abîme : ses chaînes sont ses passions ; ne cherche/, point dans cette âme ce qui peut s-rvir d'aliment au feu éternel : elle est toute corporelle, toute pétrie, pour ainsi dire, de chair et de sang. Poui-quoi ? Parce que, ayant commetu-é si tard l'ouvrage de son détachement, le tem]^ lui a manqué pour l'accomplir. »