CARÊME DU LOUVRE. IV< SEMAINE
Mercredi, 22 mars 1G62.
Nous conservons à ce sermon ^ le titre sous lequel il est péncraleinent connu, titre plutôt incomplet qu'inexact. Pour préciser l'objet du discours, il fallait dire : Sur les ensciçjnements de la mort. On se souvient que Bossuet avait préludé à ce grand sujet quatorze ans plus tôt dans sa Méditalior} sur la Brièveté de la vie~ (septembre 1648). Un jour viendra où un de ces « coups de surprise, » comme il en faut à nos cœurs « encliantés de l'amour du monde, » lui fournira l'occasion de montrer de nouveau, devant une tombe ou%erte, le néant et la grandeur de l'homme, son néant dans ce que la mort lui ravit, sa grandeur en ce qui survit à sa ruine: Voraison funèbre de la duchesse d'Orléa)ts (1670) n'aura pas d'autre division que celle du sermon sur la Mort.
L'œuvre de 1662, sans égaler celle de 1670, surtout dans la première partie, a néanmoins été traitée avec beaucoup de soin. Les corrections du manuscrit en sont la preuve. Elles nous paraissent un spécimen des plus intéressants. Nous donnerons donc, par exception, dans ce discours, classique entre tous, non seulement toutes les premières rédactions, même raturées, mais encore tous les tâtonnements et hésitations de la plume.
Domine, voii et vide.
Seigneur, venez et voyez.
(Joan., XI, 34.)
Me sera-t-il permis aujourd'hui d'ouvrir un tombeau devant la cour, et des yeux si délicats ne seront-ils point offensés par un objet si funèbre ? Je ne pense pas, Messieurs, que des chrétiens doivent refuser d'assister à ce spectacle avec Jésus-Christ. C'est à lui que l'on dit dans notre évangile : Seigneur, venez, et vouez où l'on a déposé le corps du Lazare; c'est lui qui ordonne C]u'on lève la pierre, et qui semble nous dire à son
1. Ms. fr. 12822, f. 358-36'J. In-4, IGûO et l(j.58 (Yolande de Monterb.r, avec marge. et Heuri de Goruay, t. II,p. 2Gl>et
2. T. I", p. ?-12. Voy. aussi les 525). esquisses d'oraisons funèbres de
tour : \ enez, et voyez vous-mêmes. Jésus ne refuse pas de voir ce corps n)ort, comme un objet de pitié et un sujet de miracle ; itiais c'est nous, mortels misérables, [qui refusons] ^ dft voir ce triste spectacle, comme la conviction de no? erreurs. AUon-;, et voyons avec Jésus- Christ ; 3t déjabtisons-nons éternellement de tous les biens que la mort enlève.
C'est une étrannf'e faiblesse de l'esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu'elle se rnet^e en vue de tous cotés, et en mille formes diverses. On n'entend dans les furiérailles que d^s paroles d'étonnen)ent de ce que ce mortel est mort ^. Chacur rappelle en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé, et âe quoi le défunt l'a entretenu ; et tout d'un coup il e^^t mort. \'oiIà, dit-on, ce que c'est que l'homme ! Et celui qui le dit, c'est un homme ; et cet homme ne s'applique rien, oublieux de sa destinée ! ou s'il passe dans son esprit quelque désir volage de s'y préparer, il dissipe bientôt ces noires idées ; et je puis dire, Messieurs, que les mort?ls n'ont pas moins de soin d'ensevelir les pensées de la mort que d'enterrer les morts mêmes ^. Mais peut-être que ces pensées feront plus d'efi'et dans lios cœurs, si nous les méditons avec Jésus-Chri<t sur le tombeau du Lazare; mais demandons-lui qu'il nous les imprime par la grâce de son Saint-Esprit, et tâchons de la mériter par l'entremise de la sainte Vierge : [/Ivc].
[P. 1] Entre toutes * les passions d^ l'esprit humain, l'une des plus violentes, c'est le désir de savoir ; et
1. M. Gazier propose cette in'er- eupplOer : « qui refu ons. 5> prétation : « ... mais c'est [à] nous., 2. Avant d'esprimer cette pensée mortels misérables, de voir...» — si ferme,Bos?ueta dû condamner une L'étude des ratures jusiitie plutôt ébauche infoime, qui se présentait celle dei^ ancien? éditeurs, et de sous sa plume: «Quand on assiste Gandar, à laquelle noua sommes re- à des funéi ailles, ou bien qu'on envenu. Bossuet avait écrit d'abo d : tend parlet do quelque mort impré- <i ... semble nous dire : Venez, et vue, on se parle. .. » C'était une voyez vous-même?, c^f reu.r 6(en voir phrase manquée : il coupe court ce corps de mort comme..., mais aussitôt.
ro".«, ô morti'ls. venez et voyez... » Il 8. Avant les corrections : ... le-^
corrijje, d'une façon un peu incom- hommes n'ont pas moins de soin
pléte : « Jésus ne refuse jias de d'eulerrev et il' ensevelir les ]ieusécs
voir..., mais c'est nous, mortels mi- de la mort q'ie les morts mêmes,
sérables... > Il faut évidemment 4. Ya '. : De toutes.
204 t AIIÊME DU LOLVRK.
celte curiosité fait qiril épuise ses forces' pour trouver ou quel<|ue secret inouï dans l'ordre de la nature, ou quelque adresse inconnue dans les ouvrages de l'art, ou quelque raflinenient inusité dans la conduite des affaires. Mais, parmi " ces vastes désirs d'enriclur notre entendement par des connaissances nouvelles, la même chose nous arrive qu'à ceux qui, jetant ^ bien loin leurs regards, ne remarciuent pas les objets qui les environnent : je veux dire que notre esprit^, s'éteudant par de jçrands efforts sur des choses fort éloignées^, et parcourant, pour ainsi dire, le ciel et la terre, passe cependant si légèrement sur ce qui se présente à lui de plus près *^, que nous consumons toute notre vie toujours ignorants de ce qui nous touche ; et non seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes.
Il n'est rien ^ de plus nécessaire que de recueillir en nous-mêmes toutes ces pensées cjui s'égarent ; et c'est pour cela, Chrétiens, que je vous invite aujourd'hui d'accompagner le Sauveur jusques au tombeau du Lazare : [p. 2] « Veni et vide : Venez et voyez. » O mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles ** ; ô homme[s], venez apprendre ce que c'e.^t <|ue l'homme.
Vous serez peut-être étonnés que je vous adresse à la mort pour être instruits de ce que vous êtes' ; et vous croirez riue ce n'est pas bien représenter l'homme, que de le montrer où il n'est plus. Mais, si vous prenez soir) de vouloir entendre ce qui se présente à nous ^^ dans le tombeau, nous accorderez aisément qu'il n'est
1. Avant les correction?: ... et 7. Rature : yi/fi^t'/ofs il n'est rien... ce; te curiosité de co»)!^/(re fait qu'il 8. Avant la correction : des clios'épui^e par de ffrayuis ejf'oyfs pour se? Itumaiixs.
trouver... 9. Yar. : de votre être, — de notre
2. Vav. : dans — Parmi, effacé, a être : — que je m'adresse à la mort été ensuite rétabli ])our vous instruire de votre être. —
.'f. Raturé : portant. Autre, effacée : Peut-être que vous
4 Var. : notre raison. jupere/- que co ii'e>t pas bien leprc-
;■) R-itures : sur toulrf /-'S choses scuter l'hounnc que de le montrer
éloignée.'. où il n'est jilu-.
r>. Ratures: .«ur ce qui la ionchf 10. Avant la correction: ce qui
de plus près (notre raison), que nous puruH ..
même nous consumons...
point ^ de plus véritable interprète ni de plus fidèle miroir des choses humaines.
La nature d'un composé " ne se remarque jamais plus distinctement que dans la dissolution de ses parties. Comme elles s'altèrent mutuellement par le mélange, il faut les séparer pour les bien connaître. En effet, la société de l'âme et du corps fait C{ue le corps nous paraît quelque chose de plus qu'il n'est, et l'âme, quelque chose de moins ; mais lorsque, venant à se séparer, le corps retourne à la terre, et que l'âme aussi est mise en état de retourner au ciel, d'où elle est tirée, nous voyons l'un et l'autre dans sa pureté. Ainsi nous n'avons qu'à considérer ce que la mort nous ravit, et ce f|u*elle laisse en son entier ; quelle partie de notre être tombe sous ses coups, et quelle autre se conserve dans cette ruine " ; alors nous aurons compris ce cjue c'est (|ue l'homme : de sorte que'* je ne crains point d'assurer que c'est du sein de la mort et de ses ombres épaisses que sort une lumière immortelle pour éclairer nos esprits touchant l'état" de notre nature, [p. 3] Accourez donc ®, ô mortels, et voyez dans le tombeau du I>azare ce que c'est que l'humanité : venez voir dans un même objet la fin de vos desseins et le commencement ' de vos espérances ; venez voir tout ensemble la dissolution et le renouvellement ^ de votre être ; venez voir le triomphe de la vie dans la victoire de la mort : Vetii et vide.
O mort, nous te rendons grâces des lumières que tu répands sur notre ignorance : toi seule nous convaincs ' de notre bassesse, toi seule nous fais connaître notre