‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 2)Chapitre 297 sur 552 · Matth., XXVI, 38. la langue, au tome YII · texte numérisé non relu

Matth., XXVI, 38. la langue, au tome YII

ne voyions défaillir Jésus qu'entre les mains des soldats qui le fouettent, qui le tourmentent, qui le crucifient, nous n'accuserions de sa mort que ses supplices : maintenant que nous le voyons succomber dans le jardin des Olives, où il n'a que nos péchés pour persécuteurs, accusons-[nous] nous-mêmes de ce déicide; pleurons, gémissons, battons nos poitrines, et tremblons jusqu'au fond de nos consciences. Et comment pouvons-nous n'être pas saisis de frayeur, ayant en nous-mêmes, au dedans du cœur, une cause de mort si certaine? Si le seul péché suffisait pour faire mourir un Dieu, comment pourraient subsister des hommes mortels, ayant un tel poison dans les entrailles? Non, non, nous ne subsistons que par un miracle continuel de miséricorde ; et la même puissance divine qui a retenu miraculeusement l'âme du Sauveur pour accomplir son supplice, retient la nôtre ])our accomplir, ou plutôt pour commencer notre pénitence.

Après que notre Sauveur a fait couler son sang par le seul effort de sa charité affligée, vous pouvez bien croire, mes Frères, qu'il ne l'aura pas épargné entre les mains des Juifs et des Romains, cruels persécuteurs de son innocence. Partout où Jésus a été pendant la suite de sa Passion, une cruauté furieuse l'a chargé de mille plaies. Si nous avons dessein de l'accompagner dans tous les lieux différents où il a paru, nous verrons partout des traces sanglantes qui nous marqueront les chemins : et la maison du pontife, et le tribunal du juge romain, et le gibet et les corps de garxle où Jésus a été livré à l'insolence brutale des soldats, et enfin toutes les rues de Jérusalem sont teintes de ce divin s-ang qui a purifié le ciel et la terre.

Je ne finirais jamais ce discours, si j'entreprenais de vous raconter toutes les cruelles circonstances où ce sang innocent a été versé : il me suffit de vous dire qu'en ce jour de sang et de carnage, en ce jour funeste et salutaire tout ensemble, où la puissance des ténèbres avait reçu toute licence contre Jésus-Christ, il renonce volontairement à tout Kusage de la sienne ^; si bien

1. Copiste: h quiconque aurait prunt à la fin du paragraphe. Bo<=envie de lui faire insulte. — Em- suet, tenté de donner quelque sen.«

qu'en même temps que ses ennemis sont dans la disposition de tout entreprendre, il se réduit volontairement à la nécessité de tout endurer. Dieu, par l'effet du même conseil, lâche la bride sans mesure à la fureur de ses envieux, et il resserre en même temps toute la [)uissance de son Fils : pendant qu'il déchaîne contre lui toute la fureur des enfers, il retire de lui toute la protection du ciel, afin que ses souffrances montent jusqu'au comble, et qu'il s'expose lui-même nu et désarmé, sans force et sans résistance, à quiconque aurait envie de lui faire insulte.

Après cela, Chrétiens, faut-il que je vous raconte le détail infini de ses douleurs? Faut-il que je vous décrive comme il est livré sans miséricorde, tantôt aux valets, tantôt aux soldats, pour être l'unique objet de leur dérision sanglante, et souffrir de leur insolence tout ce qu'il y a de dur et d'insupportable dans une raillerie inhumaine et dans une cruauté malicieuse? Faut-il que je vous le représente, ce cher Sauveur, lassant sur son corps à plusieurs reprises toute la force des bourreaux, usant sur son dos toute la dureté des fouets, émoussant en sa tête toute la pointe des épines? O testament mystique du divin Jésus! que de sang vous coûtez à cet Homme-Dieu, afin de vous faire valoir pour notre salut !

'J'ant de sang répandu ne suffit pas pour écrire ce testament, il faut maintenant épuiser les veines pour l'achever à la croix \ Mes Frères, je vous en conjure, soulagez ici mon esprit ; méditez vous-mêmes Jésus crucifié, et épargnez-moi la peine de vous décrire ce qu'aussi bien les paroles ne sont pas capables de vous faire entendre. Contemplez ce que souffre un homme qui a tous les membres brisés et rompus par une suspension violente ; qui, ayant les mains et les pieds percés, ne se soutient plus que sur ses blessures, et tire

à ces mots, ajoute d'abord : (( en a assez de sang répandu pour écrire «'abandonnant... ; à la fin, il efface ce testament, mais il faut mainte- Terreur et la correction. — De la nant épuiser les veines pour le signer sienne, c'est-à-dire de sa puissance. à la croix. » — Tel était le texte 1. Phrase refaite presque en entier primitif, que son auteur a corrigé delà main de Bossuet. Il y avait: plus tard. (( Ce n'est pas tout, Chrétiens; il y

ses mains déchirées de tout le poids de son corps entièrement abattu par la perte du sang; qui, parmi cet excès de peine, ne semble élevé si haut que pour découvrir de loin un peuple infini qui se moque, qui remue la tête, qui fait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable. Et après cela, Chrétiens, ne vous étonnez pas si Jésus dit quHl n'y a point de douleur semblable à la sienne \

Laissons attendrir nos cœurs à cet objet de pitié ; ne sortons pas les yeux secs de ce grand spectacle du Calvaire. Il n'y a point de cœur assez dur pour voir couler le sang' humain sans en être ému. Mais le sang de Jésus porte dans les cœurs une grâce de componction, une émotion de pénitence. Ceux qui demeurèrent auprès de sa croix' et qui lui virent rendre les derniers soupirs, .s'en retournèrent, dit saint Luc, frappant leur poitrine '\ Jésus-Christ, mourant d'une mort cruelle et versant sans réserve son sang innocent, avait répandu sur tout le Calvaire un esprit de componction et de pénitence. Ne soyons pas plus durs que les Juifs ; faisons retentir le Calvaire de nos cris et de nos sanglots. Pleurons amèrement nos péchés; irritons-nous saintement contre nous-mêmes. Rompons tous ces indignes commerces ; quittons cette vie mondaine et licencieuse ; portons en nous la mort de Jésus-Christ ; rendons-nous dignes par la pénitence d'avoir part à la grâce de son testament. Il est fait, il est signé, il est immuable ; Jésus a donné tout son sang pour le valider. Je me trompe, il en reste encore : il y a une source de sang et de grâce qui n'a pas encore été ouverte. Venez, ô soldat, percez son côté * ; un secret réservoir de sang doit encore couler sur nous par cette blessure. Voyez ruisseler ce sang et cette eau du côté percé de Jésus : c'est l'eau sacrée du baptême, c'est l'eau de la pénitence, l'eau de nos larmes pieuses. Que cette eau est efficace pour laver nos crimes ! Mais, mes Frères, elle ne peut rien qu'étant jointe au sang de Jésus, dont elle tire toute sa vertu. Coulez donc, ondes bienheureuses de la pénitence, mais

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