ORAISON KLNÈUHE DE NICOLAS CORNET
Le copiste, quel qu'il soit, qui eut sous les yeux le discours original, longtemps ijeiit-être avant rimpression, probablement lorsque Bossuet habitait encore à Saint-Thomas du Louvre, où Navarre comptait beaucoup d'amis, aura commis çà et là cpiel- (|ues erreurs de transcription, dans les endroits qui pouvaient faire difficulté, à cause des surcharges ou des remaniements de l'auteur. Eu outre, ce manuscrit, comme presque tous ceux de cette époque, devait avoir des lacunes : on essaya de les combler, quand on songea à l'impression. On prétendit rédiger ce qui n'était qu'esquissé, et on y procéda, connue nous le verrons, avec une singulière maladresse. Il faut donc conclure, selon nous, et l'état du discours semble l'établir a\ec certitude, qu'il appartient bien à Bossuet pour l'ensemble, mais (ju'il y a des réserves à faire pour le détail. II ne reproduit que fort imparfaitement cette éloquence admirée à Navarre, comme en témoigne l'inscription que cette maison fit mettre sur le tombeau de son ancien irrand maître :... Mcruit... inauini oralione pancfjijrica yost uivrLem coiinncndari i.
Nicolas Cornet naquit à Amiens, le l'2 octobre 1592, de Jacques Cornet, sieur d'Hinival en Artois, de Coupel et de l'Angle, l)remicr échevin d'Amiens, et d'Anne Rabasche. II étudia chez les Jésuites. Il désira bientôt y embrasser la vie religieuse; mais la délicatesse de sa santé l'en empêcha. Il n'en resta pas moins leur ami. En février ]6:-G, il obtint le septième rang à la licence dans la Faculté de Paris, et, quelques mois après, le doctorat. Prieur de Notre-Dame de Vouvant en Poitou, prieur de Viel-Arcy près de Soissons, il fut doyen de Saint-Thomas-du- Louvre en 1633, Cirand maître du collège de Navarre, de Ifi.').") à 16i3, puis de 1651 à 1663. et, en 1619. syndic de la Faculté de théologie. Ce fut en cette dernière qualité qu'il soumit au jugement de la Sorbonne cinq propositions (sept d'abord), résumant la doctrine hétérodoxe semée dans VAii(jii:iHiius de Jansénius, évêque d'Ypres. La Sorbonne et Rome même condamnèrent la doctrine qu'il dénonçait. Les jansénistes ne le pardonnèrent jamais à sa mémoire. Il mourut le 18 avril 1663.
1. L'épitaplic est reproduite à la Mais, en célébrant Je défunt, elles
suite de l'oraison funèbre. M. A. ne louent le panégyriste que sur sa
Floquet (Etudes, t. II, p. 262) pré- réputation, sans pouvoir naturelle-
tend que le> pièces de vers latins, ré- ment apprécier un discours qui
citées en l'honneur de Cornet aussi- n'était pas encore iirouoncé au mo-
tôt après la cérémonie, font égale- ment où elles furent composées ment l'éloge de 1 oraison funèbre.
472 ORAISON FUNÈDRE
S'nniJc est rcgmim rselnrtim Ihcsauro ahscundito.
Le royaume des cieux est teniblable à un trésor caclic.
(Matth., xiii, 44.)
Ceux qui ont \6cu dans les ditiiiités et dans les places relevées ne sont pas les seuls d'entre les mortels dont la mémoire doit itre lionorée par des éloges publics. Avoir mérité les dignités et les avoir refusées, c'est ime nouvelle espèce de dignité, qui mérite d'être célébrée par toutes sortes d'honneurs; et comme l'univers n'a rien de plus grand que les grands hommes modestes, c'est }n'incipalement en leur faveur, et pour conserver leurs vertus, qu'il faut épuiser toutes sortes de louangfes. Ainsi l'on ne doit pas s'étonner si cette maison royale ordonne un panégvric|ue à M. Nicolas Corjiet, son Grand maître, cju'elle aurait vu élevé aux premiers rangs de l'Église, si, juste en toutes autres choses, il ne s'était opposé en ce seul rencontre à la justice de nos rois. Elle doit ce témoignage à sa vertu, cette reconnaissance à ses soins, cette gloire publique à sa modestie ; et étant si fort aflligée par la perte d'un si grand homme, elle ne peut pas négliger le seul avantage qui lui revient de sa mort, qui est la liherté de le louer. Car, comme, tant qu'il a vécu sur la terre, la seule autorité de sa modestie supprimait les marques d'estime (lu'eile eût voulu rendre aussi solennelles que son mérite était extraordinaire; maintenant (]u'il lui est permis d'annoncer hautement ce c^u'elle a connu de si près, elle ne peut manquer à ses devoirs particuliers, ni envier au }iublic l'exemple d'une vie si réglée. Et moi, (si toutefois vous me permettez de dire un mot de moi-même), moi, dis-ie, qui ai trouvé en ce persoiniage, avec tant d'autres rares rjualités, un trésor inépuisable de saues conseils, de ])onne foi, de sincérité, d'amitié constante et inviolable, puis-je lui refuser quelques fruits d'ini esprit qu'il a cultivé avec une bonté paternelle dès sa première jeunesse, ou lui dénier quehiue part dans me.-^ discours, ajirès qu'il en a été si souvent et le censeur cl l'arbitre ? 11 est donc juste, Messieurs, puisciu'on a bien
voulu employer ma voix, que je rende, comme je pourrai, à ce collège royal son Grand maître, aux maisons religieuses leur père et leur protecteur, à la Faculté de théologie l'une de ses plus vives lumières et celui de tous ses enfants qui peut-être a autant soutenu ^ cette ancienne réputation de doctrine et d'intégrité qu'elle s'est acquise par toute la terre ; enfin à toute l'Église et à notre siècle l'un de ses plus grands ornements.
Sortez, grand homme ', de ce tombeau, aussi bien y êtes-vous descendu trop tôt pour nous ; sortez, dis-je, de ce tombeau que vous avez choisi inutilement dans la place la plus obscure et la plus négligée de cette nef '. \ otre modestie vous a trompé, aussi bien que tant de saints hommes, qui ont cru qu'ils se cacheraient éternellement en se jetant dans les places les plus inconnues. Nous ne voulons pas vous laisser jouir de cette noble obscurité que vous avez tant aimée : nous allons produire au grand jour, malgré votre humilité, tout ce trésor de vos grâces, d'autant plus riche qu'il est plus caché. Car, Messieurs, vous n'ignorez pas que l'artifice le plus ordinaire de la Sagesse céleste est de cacher ses ouvrages, et Cjne le dessein de couvrir ce qu'elle a de plus précieux est ce qui lui fait déployer une si grande variété de conseils profonds. Ainsi toute la gloire de cet homme illustre, dont je dois aujourd'hui prononcer l'éloge, c'est d'avoir été un trésor caché; et je ne le louerai pas selon ses mérites, si, non content de vous faire part de tant de lumières, de tant de grandeurs, de tant de grâces du divin Esprit, dont nous découvrons en lui un si bel amas, je ne vous montre encore un si l)el artifice, par lequel il s'est efforcé de cacher au monde toutes ses richesses.
Vous verrez donc Nicolas Cornet, trésor public et trésor caché ; plein de lumière céleste, et couvert, autant qu'il a pu, de nuages épais : illuminant l'Église par sa floctrine, et ne voulant lui faire savoir que sa seule
1. A la suite de Deforis, les édi- bon que ce qui précède, dont Fauteurs ajoutent entre crochets un thenticité ne pouvait faire doute, complément ((/«"ffî/cun), inutile dans o. Cornet avait demandé à être l'anciennp syntaxe. Cf. /kcm'fr^^î'w..., enterré dans la nef de l'église du au tome VII. collège, près de la porte.