I. Voy. Nemarf/iies sur hi çrammaire. .ui tom. YJI
que nous appelons impur ce qui est mêlé, et que nous estimons pur et net ce qui, étant uni en soi-même, n'est gâté ni corrompu par aucun mélange. Par exemple, tant (ju'une fontaine se conserve dans son canal telle qu'elle est sortie de la roche qui lui a donné sa naissance, elle est nette, elle est pure, elle ne paraît point corrompue^. Que si, par l'impétuosité de son cours, elle agite trop violemment la terre sur laquelle elle passe, et qu'elle en détache quelque partie qu'elle entraîne avec elle parmi ses eaux, aussitôt vous lui voyez perdre toute sa netteté naturelle ; elle cesse visiblement d'être pure, sitôt qu'elle commence d'être mêlée.
Mais élevons plus haut nos pensées, et considérons en Dieu même la preuve de la vérité que j'avance. La théologie nous enseigne que Dieu est un être infiniment pur : elle dit qu'il est la pureté même. En quoi est-ce cjue nous remarquons cette pureté incompréhensible de l'Être divin, sinon en ce que Dieu est d'une nature entièrement dégagée, libre de toute altération étrangère, sans mélange, sans changement, sans corruption ? Et s'il nous est permis de parler en bégayant de si grands mystères, nous pouvons dire que son essence n'est qu'une indivisible unité, qui ne reçoit rien de dehors, parce qu'elle est infiniment riche, et qu'elle enferme toutes choses en elle-même, dans sa vaste et immense simplicité. C'est pour cette raison, mes ti'ès chères Sœurs, autant que notre faiblesse le peut comprendre, que l'être de notre Dieu est si pur, parce qu'il est infiniment séparé, et qu'il ne souffre rien en lui-même que ses propres perfections, qui ne sont autre chose que son essence. Cette première pureté, de laquelle toute pureté prend son origine, se répandant par degrés sur les créatures, ne trouve rien de plus proche d'elle que les intelligences célestes, qui sans doute sont d'autant plus pures qu'elles sont plus éloignées du mélange, étant séparées de toute matière ; et de là vient que nous les appelons esprits purs.
Selon ces principes, mes très chères Sœurs, il faut que vous soyez séparées ; et quoique vos âmes se trouvent
1. Ces cinq derniers mots sont qui précèdent étaient destinés ù peut-être une variante, que les sir remplacer.
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liées à un corps mortel par leur condition naturelle, il faut nécessairement vous en détacher en purifiant vos affections. C'est pourquoi, le prophète Isaïe voulant exhorter à la pureté les enfants de la nouvelle Alliance, il les invite à une sainte séparation : Retirez-vovs, retirez-vous, leur dit-il, sortez de là, ne touchez point aux choses souillées, soyez purs '. Par où vous voyez, sans difficulté, que c'est le détachement qui nous purifie : de sorte que, la virginité chrétienne étant la perfection de la pureté, il s'ensuit que, pour être vierge, selon la discipline de l'Évangile, il faut une séparation très entière et un détachement sans réserve.
Mais faudra-t-il donc, direz-vous, que les vierges, pour être pures, demeurent éternellement séparées, sans attacher leur affection à aucun objet ? Nullement, ce n'est pas là ma pensée. Si nous étions faits pour nousmêmes, nous pourrions ne vivre aussi qu'en nous-mêmes ; mais, puisqu'il n'y a que notre grand Dieu qui puisse être lui-même sa félicité, il faut que nos mouvements tendent hors de nous, si nous voulons jouir de quelque repos. Donc la vierge vraiment chrétienne, crainte que sa pureté perde son éclat, s'attache uniquement à celui dans lequel nous vous avons dit que la pureté prend son origine. Regardez, mes ti'ès chères Sœurs, regardez le Verbe divin, votre époux ; c'est à lui que vous devez vous unir, après vous être purifiées par le mépris général des biens de la terre : si bien que j'ai eu raison de vous dire que la virginité chrétienne, c'est une sainte séparation et une bienheureuse union. De là vient que l'apôtre saint Jean, voulant décrire la gloire des vierges, les représente sur une montagne avec l'Agneau '. D'où vient qu'elles sont sur une montagne élevée bien haut audessus du monde, si ce n'est que la virginité les sépare ? Et d'où vient qu'elles sont avec l'Agneau, si ce n'est que la virginité les unit ? C'est aussi ce que nous enseigne l'Apôtre, dans le passage que nous expliquons : Je vous ni promises, dit-il, à un seul : qui ne voit la séparation dans cette unité, puisque le propre de l'unité est d'exclure ? Mais, ajoute le même saint Paul, je
l.Is., LU. 2. Apoc, XIV, 1 et seq.
Sermons de Bofsuet. — IV. 3.6
VOUS ai promûen à un seul mari : qui ne voit, dans ce mariage divin et spirituel, la chaste union que je vous j)ropose ? Parlons donc de cette séparation salutaire qui établit votre pureté, et de cette mystérieuse union qui vous fera goûter les plaisirs célestes dans les chastes embrassements du Sauveur. Chères Sœurs, c'est en ces deux choses que consiste la virginité chrétienne, et ce sont aussi ces deux choses que je traiterai aujourd'hui, avec le secours de la grâce \
Si nous entendons bien ce que c'est ciue l'homme, nous trouverons que nous sonmies comme suspendus entre le ciel et la terre, sans qu'on puisse bien décider auquel des deux nous appartenons. Il n'y a point au monde une si étrange composition que la nôtre : une })artie de nous est tellement brute, qu'elle n'a rien au-dessus des botes ; l'autre est si haute et si relevée, ([u'elle semble nous égaler aux intelligences. Qui pourj-ait lire sans s'étonner de quelle sorte Dieu forme l'iiomme ? Premièrement il prend de la boue : est-il ime matière plus vile ? Après, il y inspire un souffle de vie, il y grave son image et sa ressemblance : est-il rien de plus admirable ? C'est pourquoi je vous disais, Chrétiens, que nous sommes entre le ciel et la terre, et qu'il semble que l'un et l'autre puissent disputer à qui nous appartenons à plus juste titre. Notre mortalité nous donne à la terre, l'image de Dieu nous adjuge au ciel ; et nous sommes tellement partagés, qu'il semble qu'on ne puisse faire justice sur ce différend sans nous ruiner et sans nous détruire par une distraction violente. Toutefois il n'en est pas de la sorte. La sage providence de Dieu ne laisse pas notre condition si fort incertaine que cette importante difficulté ne puisse être facilement terminée.
Mais qui jugera donc un si grand procès ? Qui décidera cette question, qui met toute la nature en dispute?
1. Cet esorde. de proportions Nous avons quelque peine à le maintenant inusitées, serait-il une croire de 16(i4. rt^miniscence dœuvres antérieures?
Chrétien, n'en doute pas, ce sera toi-même. L'homme est la matière de tout le procès, et il en est lui-même le juge. Oui, nous pouvons prononcer souverainement si nous sommes de la terre ou du ciel : selon que nous tournerons nos inclinations, ou nous serons des animaux bruts, ou nous serons des anges célestes. C'est ^ pourquoi, dit saint Augustin, « Dieu a formé l'homme avec l'usage de son libre arbitre, animal terrestre, mais digne du ciel, s'il sait s'attacher à son créateur : Terrenum animal, sed cselo dignum, si suo cohœreret auctori^. » Ne nous plaignons pas. Chrétiens, si cet esprit d'une nature immortelle est lié à une chair corruptible. Dieu, qui par un très sage conseil a trouvé bon de le mêler à cette matière, lui a inspiré une secrète vertu, par laquelle il s'en peut aussi détacher avec le secours de sa grâce ; et si nous conservons à l'image de Dieu, c'està-dire à la raison qu'il nous a donnée, la prééminence qui lui est due, ce corps même (qui n'en serait étonné?) oui, ce corps, tout pesant, tout mortel qu'il est, passera au rang des choses célestes, parce que l'âme, qui est la partie principale, à laquelle appartient le domaine, attirera son corps avec elle, non seulement comme un serviteur très obéissant, mais encore comme un compagnon très fidèle.
Ainsi je vous exhorte, mes Frères, par les paroles du saint Apôtre^ que vous vous dépouilliez de l'homme animal. Défaites-vous de l'homme terrestre ^, qui n'a que des désirs corrompus. Déclarez-vous, par une juste sentence, venus du ciel et faits pour le ciel, en rejetant les affections corporelles qui vous tiennent attachés à la terre : Retirez-vous , retirez-vous ; soyez purs, ne touchez point aux choses immondes, et je vous recevrai, dit le Seigneur "^ Mais c'est à vous, ô Vierges sacrées, chastes épouses du Sauveur des âmes, c'est à vous que cette séparation salutaire est particulièrement commandée ; car, s'il est vrai que la pureté n'est autre chose qu'un détachement, comme nous l'avons très bien établi, con-
1. Var. : Qu'est-ce que le libre 2. De Cv»j<. De», lib. XXII,cap. 1
arbitre, sinon la faculté de disposer 3. Ephes., iv, 22.
de soi-même ? Tout le Monde veut 4. I Cor., xv, 47.
nous avoir; c'est k nous de noua 5. II Cor., vi, 17, 18 ; Is., LU, 11. donner.
sidérez sérieusement en vous-mêmes combien vous devez être détachées, puisque la profession que vous faites de la sainte virginité vous oblige à la pureté la plus éminente.
L'Ange de l'École m'apprend une belle et solide doctrine, qui confirme bien cette vérité. Nous voyons que, parmi les vertus morales, il y en a, si je le puis dire, de moins vigoureuses, qui se contiennent en certaines bornes ; mais il y a des vertus généreuses, qui ne sont jamais satisfaites jusqu'à ce qu'elles soient parvenues à ce qu'il y a de plus relevé. Par exemple, le courageux est assuré contre les périls dans les entreprises considérables ; mais le magnanime va plus loin encore : car à peine peut-il trouver ni des entreprises assez hardies, ni aucun péril assez grand qui mérite d'exercer toute sa vertu. Le libéral use de ses biens et sait les employer honorablement, selon que la droite raison l'ordonne; mais il y a une certaine libéralité plus étendue et plus généreuse, qui affecte, ce semble, la profusion, et c'est ce que nous appelons la magnificence. Le grand saint Thomas nous enseigne ^ que cette belle et admirable vertu que la philosophie n'a jamais connue, je veux dire la virginité chrétienne, est à l'égard de la tempérance ce qu'est la magnificence à l'égard des libéralités ordinaires. La tempérance modère les plaisirs du corps, la virginité les méprise ; la tempérance, en les goûtant, se met au-dessus, à la vérité, mais la virginité, plus mâle et plus forte, ne daigne pas même y tourner ' les yeux ; la tempérance porte ses liens d'un courage ferme, la virginité les rompt d'une main hardie ; la tempérance se contente de la liberté, la virginité veut l'empire et la souveraineté absolue ; ou plutôt, la tempérance gouverne le corps, vous diriez que la virginité s'en sépare ; elle s'élève jusqu'au ciel, presque entièrement dégagée; et bien qu'elle soit dans un corps mortel, elle ne laisse pas de prendre sa place parmi les esprits bienheureux, parce qu'elle ne se nourrit, non plus qu'eux, que de délices spirituelles. De là vient que saint Augustin parle ainsi des vierges : « Habent aliquid jam non carnis in