Ps. XXXVI, lô
SUR LA NÉCESSITÉ DE LA PÉNITENCE. 69i
nouveaux outrages contre cette bonté suprême, si féconde pour toi en nouveaux bienfaits : tu es donc asîs/ furieux pour te prendre à Dieu ' de toutes les bizarreries d'un jeu excessif, qui ruine plus que ta fortune", puiscfue tu hasardes ton salut et ta conscience. Ou bien, poussé ' par tes ennemis, sur lesquels tu n'as point de prise, tu tournes contre Dieu seul ta raue impuissante ; comme s'il était du nombre de tes ennemis, et encore le plus faible et le moins à craindre, parce qu'il ne tonne ])as toujours, et que, meilleur et plus patient que tu n'es ingrat et injurieux, il réserve encore à la pénitence cette tête que tu dévoues par tant d'attentats à sa justice : tu prends un arc en ta main, tu tires hardiment contre Dieu, et les coups [p. 8] ne portent pas jusqu'à lui, cjue sa sainteté rend inaccessible à tous les outrages des hommes. Ainsi tu ne peux rien contre lui, et ton arc se rompt entre tes mains, dit le saint Prophète.
Mais, mes Frères, il ne suffit pas C[ue son arc se brise et que son entreprise demeure inutile ; il faut que son glaive lui perce le cœur, et que, pour avoir tiré de loin, contre Dieu, il se donne de près un coup sans remède, si Dieu ne le guérit par miracle. C'est la commune destinée de tous les pécheurs. Le péché, qui trouble tout l'ordi'e du monde, met premièrement le désordre [dans] celui qui le commet *. La vengeance, qui sort tlu cœur pour tout ravager, porte toujours son premier coup, et le plus mortel, sur ce cœur qui la nourrit ". L'injustice, qui veut profiter du bien d'autrui% fait son essai sur son auteur, qu'elle dépouille ' de son plus grand bien, qui est la tlroiture, avant qu'il ait pu ravir et usurper celui
L Var. : à sa providence. 5. Edit. • qui la produit, qui la
'2. Var. : de ton jeu. dans lequel nourrit. — Var. : .'^ur le cœur qui la
tu ne crain.? pas de hasarder à produit. — Première réd a et iwi : La
chaque coup plus que ta fortune. vengeance qui sort du cœur pour
puisque... — Correction plu.s récen- tout ravager, {ravdge. efacé) porte
te : te prendre à Dieu d'un jeu toujours son premier coup sur ce
excessif qui te ruine. cœur-là même... — La rédaction
3. Édit. : poussée à bout. — Deux définitive semble être plutôt de 1668
iii'its effacés. <iue de \M') ; mais un simple chan-
}. Yar. : le jxiché. qui dérègle gement de plume pourrait faire
tout Tordre du monde, le dérègle illusion. De même, dans la phrase
premièrewent .. : le péché qui ren- suivante.
verse tout dans le monde, renverse •>. Tar. : ravir le bien d"autrui.
premièrement le principe qui lepro- 7. Var. : et le dépouille... duit. (Ces dcrnieis mots, effacés.)
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des ci\i[re> \ Le médisant ne déchire dans les autres que la renommée, et déchire en lui la vertu même. L'impudicité, qui veut tout corrompre, conmience son effet i>ar sa propre source, et^ nul ne peut attenter à l'intégrité d 'autrui que par la perte de la sienne. Ainsi tout pécheur est ennemi de soi-même, corrupteur en sa propre conscience ^ du plus grand bien de la nature raisonnable, c'est-à-dire de l'innocence. D'où il s'ensuit * que le péché, je ne dis pas dans ses suites, mais le péché en lui-même, est le plus grand et le plus extrême ^ de tous les maux : [p. 9J plus grand sans comparaison que tous ceux qui nous menacent par le dehors, parce que c'est le dérèglement et l'entière dépravation du dedans; plus grand et plus dangereux que les maladies du corps les plus pestilentes, parce que c'est un poison fatal à la vie de l'âme; plus grand que tous les maux qui attaquent ^ notre esprit, parce que c'est un mal qui corrompt notre conscience ; plus grand par conséquent que la perte de la raison, parce que c'est perdre plus que la raison, que d'en perdre le bon usage, sans lequel la raison même n'est plus qu'une folie criminelle ; enfin, pour conclure ce raisonnement, mal par-dessus tous les maux, malheur excédant tous les malheurs, parce que nous y trouvons tout ensemble ' et un malheur et un crime ; une ^ perte infinie avec une faute inexcusable ; la ruine totale de notre nature dans l'objet de notre choix : c'est-à-dire, dans un même mal, et le'"' naufrage et la honte de la liberté de l'homme.
]. Yar. : avant de ravir et d'iisui'- à\-=- pas dan? se? suites, mais .. »
per celui, — le bien des autres. 5. Ces quatre mots ont été ajon-
'2. Var. : parce que. — (Surchar- tés, a]>paremment en 1668.
ge de 1GG8. abandonnée alors, pour 6. Yar. : affectent,
revenir à la rédaction primitive 7. Var. : parce que c'est tout
rt-tablie au crayon.) enseirïble...
iJ. Var. : en lui-même. 8. Refait ainsi en marge (1068) :*
4. Rédaction de date incertaine, (( malheur qui nous accable et crime
peut-être même postérieure à 1668. qui nous déshonore: malheur qui
Â'oici la plus ancienne : u ... de Tin- nous ôte toute espérance, et crime
iiocence ; et par conséquent (var. : cjui nous ôte toute excuse : malheur
et en cela) plus injuste que les oui nous fait tout perdre, et crime
tyrans qui ont fait mourir tant d"in- (\\n nous rend coupables de cette
noccnts. puisqu'il fait mourir en lui })erte funeste et qui [ne] nous laisse
la justice même. Ne doute?, donc [pas même] sujet de nous plain-
j)as. Chrétiens, que ce que j'ai avan- ilre. »
ce ne soit véritable, le péché, je ne y. Var. : un.
[P. 10] Après cela, Chrétiens, il ne faut pas s'étonner si Ton nous prêche souvent que notre crime devient notre peine. Et je n'ai pas dit sans raison que la cognée qui nous frappe, c'est le péché même, puisqu'il sera dans l'éternité le principal instrument de notre supplice. « Irnmittam furorem meum in te : J'assouvirai en vous toute ma fureur : et ponam contra te omnes abotninationes tuas... Et ahominationcs tuœ in medio tid eriint... Et imponam tihi omnia scelera tua ^. » Voilà ^ le juste supplice, un homme tout pénétré, tout environné de ses crimes. Et en effet, dit saint Augustin, il ne faut pas se persuader que cette lumière infinie et cette souveraine bonté de Dieu tire d'elle-même et de son sein propre de quoi punir les pécheurs. Dieu est le souverain bien, et de lui-même il ne produit que du bien aux hommes : « ainsi, pour trouver les armes par lesquelles il détruira ses ennemis, il se servira de leurs péchés mêmes, qu'il ordonnera de telle sorte que ce qui a fait le plaisir de l'homme coupable deviendra l'instrument d'un Dieu juste ^ : Ne putcmus illam tranquiUitatcm [p. 11] et ineffahile lumen Dei de se proferre unde peccata puniantur ; sed ipsa peccata sic ordinare, ut quse fuerunt delcctamenta homini peccanti, sint instrumenta Domino punienti'^. » Et ne me demandez pas, Clirétiens, de quelle sorte se fera ce grand changement de nos plaisirs en supplices : la chose est prouvée par les l^jcritures ; c'est le Véritable qui le dit, c'est le Tout-Puissant qui le fait"'. Et toutefois, si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir vm rude supplice '^. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines cruelles '^. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie* : ce qui
1. E/ech . vir. 3, 4, 8.— Ms. : n. 16. — Ms. : Nollie putare... et CompUbù furorem... iyifommvt,ah'de lumen ..
2. Cette phi-a?e est une additiou ô. Passage retranclié au manu?niarsinale (1665). crit en 1668 par uu simple trait en
?>. Var. : ce qui a fait le plaisir de marge,
l'homme pécheur, deviendra l'in- 6. Var. : insupportable, intoléra-
stnunent d'un Dieu vengeur. — ble ( Kpithètes ajoutées au cravon).
Modifié fpeut-ètre en 1668), de 7. Yar. : dégoût.-^, amertumes (eu
manière à éviter la rime. marge).
4. S. Aug., Enarr. in l's. vu, S. A^ar. : des emportements qui
mêle dans elles toutes des emportements et une espèce de fureur autant pénible que déraisonnable. L'amour ^ a ses fureurs et ses jalousies; l'ambition" ses captivités et ses craintes, dans sa hauteur même, qui est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, odieuse ^ au monde, amasse les injustices et les inquiétudes avec les trésors. Hé ! qu'y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine [p. 12] insupportable de nos péchés, en leur ôtant, comme il est très juste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent *, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles abondent ^ ?
Ainsi '' ne nous flattons pas de l'espérance de l'impunité, pendant que nous portons en nos coeurs l'instrument de notre supplice : « Producam ignem de mcdio tui qui comedat te' : Je ferai sortir du milieu de toi le feu qui dévorera tes entrailles, )> Je ne l'envoyerai pas de loin contre toi ; il prendra dans ta conscience, et ses flammes s'élanceront du milieu de toi, et ce seront tes péchés qui le produiront. Le pensez-vous, Chrétien, que vous fabriquiez * en péchant l'instrument de votre supplice éternel ? Cependant vous le fabriquez. Vous avalez l'iniquité comme l'eau ; vous avalez des torrents de flammes. Par conséquent, mes Frères, malheur sur nous, qui avons péché et ne faisons point pénitence ! Le
tiennent de la fureur. Texte de 3. Complété en 1GG8 : * «L'ava-
1G68 au crayon, en marge, à peine rice, basse passion, odieuse au
lisible: des emportements qui dé- monde (é(i)<.; passion basse, passion
génèrent en une espèce de fureur odieuse au monde), amasse non
non moins pénible que déraison- seulement les injustices, mais encore
nable. les inquiétudes avec les trésors. »
1. Var. : * L'amour a ses jalou- 4. Var. : ce petit mélange de sies et ses résolutions irrésolues, et douceur par lequel elles nous imle reste que je ne dis pas (1668). — posent.
Texte définitif d'après la note mar- 5. Note marginale : * Nos péchés
pinale au craj-on, de la même épo- contre nous, nos péchés sur nous,
que : L'amour impur, s'il m'est per- nos péchés au milieu de nous : trait
mis de le nommer dans cette chaire, perçant contre notre sein, poids
a ses incertitudes, ses agitations insiqipoi table sur notre tête. poi.«on
violentes (rai: : furieuses) et ses ré- dé\ ornnt dans nos entrailles ( Ii'fiS).
solutions i' résolues, et l'enfer de ses 6. Cette phrase a été ajout<^e dans
jalousies. Dura .oient iv/'fruni: œmu- le texte même, peut-être aussi en
latio (Cant., VIII, 6), et] le reste, que 1668
je ne dis |ia«. 7. Pz/ech . x x n vu i, 1S. — lis :
2. l>'aiiibiiion a ses captivité?, ses qui iirn,i.i ic. cmpresscnT^nts. =es défiinces et ÎC9 8. Au snli-orictif. craintes (l'M^ )
coup est lâché \. l'enfer n'est pas loin ; ses ardeurs éternelles nous touchent de près, puisque nous en avons en nous-mêmes et en nos propres péchés la source féconde. La cognée est à la racine. Ha ! quel coup elle t'a donjîé, pui.siiue tu nourris' déjà en ton cœur ce qui fera un jour ton dernier supplice! Autant de péchés mortels, autant de coups redoublés. Aussi l'arbre ne peut-il plus se soutenir ^ : il chancelle, il penche à sa perte par ses habitudes vicieuses, bientôt il tombera de son propre poids. Que s'il faut eiicore un dernier coup. Dieu le lâchera sans miséricorde sur cette racine stérile et maudite"*. Le pécheur'' ne se soutient plus: les moindres tentations le font chanceler, les plus légers * mouvements lui impriment une pente dangereuse. Mais enfin il a pris sa pente funeste ^ par ses mauvaises inclinations ; il ne se peut plus relever, et je le vois qui va tomber. Retirez-vous^, de peur d'être accablé de sa chute. Ses exemples.
Il est vrai que Dieu lui donne encore un peu d'espérance ; mais, puisqu'il en abuse : Je vis éternellement, dit le Seigneur, je ne puis plus souffrir cette dureté : « Finis venit, vcnit finis... : fac conclusioneni ^ : La fin est venue, et il faut conclure, )> Je détruirai tous les fondements de cette espérance téméraire, je lâcherai le dernier coup ^^ ; et, coupant jusqu'aux moindres fibres qui soutiennent encore ce malheureux arbre, je le précipiterai de son haut, et le jetterai dans la flamme : Omnis... arbor [non faciens fructum bonum cxcichiur, cl in ignem mittctur^^\.