Matth., XXVI, 15. 4. Marc, xiv
amis du monde de nous vouloir aider selon leur humeur, et non pas selon nos besoins.
Pierre entreprend d'assister son Maître, et il met la main à l'épée, et il défend par le carnage celui qui ne voulait être défendu que par sa propre innocence. O Pierre ! voulez-vous soulager votre divin Maître ? vous le pouvez par la douceur et par la soumission, par votre fidélité persévérante. O Pierre ! vous ne le faites pas, parce que ce secours n'est pas selon votre humeur : vous vous abandonnez au transport aveugle d'un zèle inconsidéré ; vous frappez les ministres de la justice, et vous chargez de nouveaux soupçons ce Maître innocent, qu'on traite déjà de séditieux. C'est ce que fait faire l'amitié du monde : elle veut se contenter elle-même, et nous donner le secours qui est conforme à son humeur ; et cependant elle nous dénie celui que demanderaient nos besoins.
Mais voici, si je ne me trompe, le dernier coup qu'on peut recevoir d'une amitié chancelante : un grand zèle mal soutenu, un commencement de constance qui tombe dans la suite tout à coup, et nous accable plus cruellement que si l'on nous quittait au premier abord. Le même Pierre en est un exemple. Qu'il est ferme ! qu'il est intrépide ! il veut mourir pour son Maître ; il n'est pas capable de l'abandonner. Il le suit au commencement ; mais, ô fidélité commencée, qui ne sert qu'à percer le cœur de Jésus par un reniement plus cruel, par une perfidie plus criminelle î Ha ! que l'amitié de la créature est trompeuse dans ses apparences, corrompue dans ses flatteries, amère dans ses changements, accablante dans ses secours à contretemps et dans ses commencements de constance, qui rendent l'infidélité plus insupportable î Jésus a souffert toutes ces misères, pour nous faire haïr tant de crin^es que nous fait faire l'amitié des hommes par nos aveugles complaisances. Haïssonsles, Chrétiens, ces crimes, et n'ayons ni d'amitié, ni de confiance, dont Dieu ne soit le motif, dont la charité ne soit le principe ^.]
1. La piiite a été refaite à nouveau. l'envie, « la plus basse, la plus
A la comparer avec la rédaction de odieuse, la plus décriée de toutes
lfi62, on se convaincra que l'auteur les jiassions. » n'a modifié celle-ci que pour flétrir
[P. 9] Que lui fera maintenant souffrir la fureur de ses ennemis ? Mille tourments, mille afflictions, mille calomnies. Mais, avant que de vous parler de toutes ces indignités, regardons-en la première cause, qui était une noire envie. C'est la plus basse, la plus odieuse, la plus décriée de toutes les passions, mais peut-être la plus commune, et dont peu d'âmes sont tout à fait pures. Apprenons donc à la détester et à la déraciner jusqu'aux moindres fibres, puisque c'est elle qui a inventé et exécuté tout ce qui a été entrepris contre le Juste.
Les hommes se piquent d'être délicats: la flatterie de notre amour-propre nous fait si grands à nos yeux, que nous prenons pour un attentat la moindre apparence de contradiction, et nous nous emportons ^, si peu qu'on nous blesse. Mais ce qu'il y a en nous de plus déréglé, c'est que même, tant nous sommes tendres ! on nous fâche sans nous faire mal, on nous blesse sans nous toucher. Celui-là fait sa fortune innocemment, et il nousrend ses ennemis par ses bons succès ; ou sa vertu nous fait ombre, ou sa réputation nous offusque ^. Les Scribes et les Pharisiens ne pouvaient souffrir Jésus-Christ, ni la pureté de sa doctrine, ni l'innocente simplicité^ de sa vie et de sa conduite, qui confondait"^ leur hypocrisie, leur orgueil et leur avarice. O envie ! dit excellemment saint Grégoire de Nazianze, tu es la plus juste et la plus injuste de toutes les passions : injuste [p. 10] certainement, parce que tu affliges les innocents ; mais justeaussi tout ensemble^ parce que tu punis les coupables ;: injuste encore une fois, parce que tu incommodes tout le genre humain; mais juste en cela souverainement^ que tu commences ta maligne opéi'ation ^ par le cœur où tu es conçue. Les pontifes des Juifs et les pharisiens, tourmentés nuit et jour de cette lâche passion, s'emportent aux derniers excès contre le Sauveur, et joignent ensemble, pour l'accabler, tout ce qu'a la dé-
]. Trois mots soulignés sont tant de cas exactement semblables?'
retranchés par les éditeurs: « au 2. Var. : nous in,commode.
derniei- excès. » Ils ont raison en 3. Var. : la sainteté,
cette ciiconstance : mais pourquoi 4. Var. : condamnait,
ne procédaient-ils pas de même, en 5. Var. : ta cruelle opération.
rision de plus outrageux et la cruauté de plus sanguinaire ^
C'est une chose inouïe que la risée et la cruauté se joignent dans toute leur force, à cause que l'horreur du sang répandu remplit l'âme d'images funèbres qui rabat [tent] cette joie malicieuse' dont se forme la moquerie. Cependant [je vois' mon Sauveur livré à ses ennemis pour être l'unique objet de leur raillerie, comme un insensé ; de leur fureur, comme un scélérat : en telle sorte, mes Frères, que nous voyons régner dans tout le cours de sa Passion la risée parmi les douleurs, et l'aigreur de la moquerie dans le dernier emportement de la cruauté.
Il le fallait de la sorte, il fallait que mon Sauveur fût j'cissasié d'' opprobres, comme avait prédit le prophète * ; afin d'expier et de condamner par ses saintes confusions, d'un côté ces moqueries outrageuses, de l'autre ces délicatesses et ce point d'honneur qui fait toutes les querelles. Chrétiens, osez-vous vous abandonner à cet esprit de dérision qui a été si outrageux contre Jésus- Christ ? Qu'est-ce que la dérision, sinon le triomphe de l'orgueil, le règne de l'impudence, la nourriture du mépris, la mort de la société raisonnable, la honte de la modestie et de la vertu ? Ne voyez-vous pas, railleurs a outrance, que d'opprobres et quelle risée vous avez causés au divin Jésus, et ne craignez-vous pas de renouveler ce qu'il y a de plus amer dans sa Passion ?
Mais vous, esprits ombrageux, qui faites les importants et qui croyez vous faire valoir par votre délicatesse et par vos dédains, dans quel abîme de confusions a été plongé le divin Jésus par cette superbe sensibilité ?
1. Les éditeur? font disparaître bien : «Venez voir ce qu'il faut souf- •cette inversion, et disent : « tout ce frir de l'amitié, de In haive. de Vin-
que la dérision... » Elle est voulue différence des hommes: deleur appui.
cependant, car Bossuet a vaUd'alsord de leur abandon : de leurs vertus et
écrit : « tout ce que la cruauté a de de leurs vices. j> Tout ce que nous
plus... » mettons ici en italiques est comme
2. Var. : maligne. un prog^ramme qui reste à remplir. .3. Nouvel emprunt au sermon du Nous donnons donc entre crochets
Tiouvre. Les éditeurs se bornent la rédaction de ]G()2. sans prétendre
à achever la phrase dont l'auteur garantir qu'elle ait été redite tex-
n'avait écrit que le premier mot : tuellement.
Cependant. Telle n'est pas sa pensée; 4. Jerem.. Thren., llf, 80. •et ce qu'on lit plus haut le montre
Pour expier votre orgueil et votre dédain, il faut que son supplice, tout cruel qu'il est, soit encore beaucoup plus infâme : il faut que ce Roi de gloire soit tourné en ridicule de toute manière, par ce roseau, par cette couronne iet par cette pourpre; il faut que l'insulte de la raillerie le poursuive jusque sur la croix et dans les approches mêmes de la mort, et enfin qu'on invente dans sa Passion une nouvelle espèce de comédie, oii tout est plein de sang.
Mes Frères^ dit le saint Apôtre ^, nous sommes baptisés en sa mort; et, puisque sa mort est infâme, nous sommes baptisés en sa confusion ; nous avons pris sur Tious par le saint baptême toute cette dérision et tous ces opprobres. Hé quoi ! tant de honte, tant d'ignominie, tant d'étranges dérisions, dans lesquelles nous sommes plongés par le saint baptême, ne seront-elles pas capables d'étouffer en nous les cruelles délicatesses du faux point d'honneur ? Et sera-t-il dit que des chrétiens immoleront encore à cette idole et tant de sang et tant d'âmes que Jésus-Christ a rachetées ? Ha ! Sire, continuez à seconder Jésus-Christ pour empêcher cet opprobre de son Église et cet outrage pubhc qu'on fait à l'ignominie de sa croix ^.
Je voulais encore vous représenter ce que font les indifférents ; et je vous dirai, en un mot, qu'entrâmes par la fureur, qui est toujours la plus violente, ils prennent le parti des ennemis. Ainsi les Romains, que les promesses du Messie ne regardaient pas encore, à qui sa venue et son Évangile étaient alors indifférents, épousent la querelle des Juifs passionnés; et c'est l'un des effets les plus remarquables de la malignité de l'esprit humain, qui, dans le temps où il est, pour ainsi parler, le plus balancé par l'indifférence, se laisse toujours gagner plus facilement par le penchant de la haine. Je n'ai pas assez de temps pour peser cette circonstance ; mais je ne puis omettre en ce lieu ce que