‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 3)Chapitre 199 sur 532 · POUR LA VÊTURE DE W^' DE BEAU VAIS · texte numérisé non relu

POUR LA VÊTURE DE W^' DE BEAU VAIS

sermon prêché à Ghaillot, le 11 août 1667, en présence de la reine d'Angleterre.

Ce discours i fut intitulé par les premiers éditeurs : Sermon pour la profession d'une demoiselle que la Reine-Mère avait tendrement aimée. Le premier, A. Floquet a reconnu dans cette fille la Sœur Claire Angélique de Beauvais. Née au mois d'octobre 1638 et ondoyée à sa naissance, elle avait été baptisée solennellement le 2 février 1640 à Saint-Paul, où elle avait eu pour parrain Nicolas Le Gras, secrétaire des commandements de la Reine, et beau-frère de la fondatrice des Sœurs de Charité, et pour marraine Elisabeth Blondeau, femme de Phélypeaux de Villesavin, secrétaire des commandements de Marie de Médicis. Elle était fille de Pierre de Beauvais, substitut du Procureur général, qui entra (1643) aux Conseils du Roi, et acheta en 1647 la terre de Gentilly, dont il prit le titre. Sa mère était Catherine Henriette Bellier, connue sous le nom de Cateau la Borgnesse, première femme de chambre de la Reine. Femme d'intrigue et de peu de vertu, un moment disgraciée « par beaucoup de bonnes raisons », dit M™^ de ^Nlotteville, M"'^ de Beauvais sut conserver du crédit à la Cour jusqu'à un âge avancé. Angélique de Beauvais eut en survivance la charge de sa mère, mais elle mena une vie toute différente. Malgré les succès qu'elle remporta à la Cour, elle conçut de bonne heure le projet de fuir le monde et d'entrer à la Visitation. Déjà, en 1661, elle s'était fait admettre au monastère de Chaillot; mais, sur les instances de la Reine, elle consentit à rester auprès d'elle. Dès que la mort d'Anne d'Autriche eut rendvi à M^^® de Beauvais sa liberté, cette pieuse personne s'empressa de se retirer dans le couvent de son choix. Elle y reçut le voile le 11 août 1667, et y fit profession le 12 août 1668. Elle fut l'une des Sœairs chargées de diriger le noviciat des Dames de Saint-Cyr, lorsque celles-ci embrassèrent la vie religieuse. Elle mourut le 23 novembre 1709. Sa sœur aînée fut marquise de Richelieu, et eut pour fille M"^® de Richelieu, prieure de Mont-Denis, à Crécy-en-Brie, au temps de Bossuet -.

1. Le ms. n'existe plus. Collation- t. II. p. 286 : t. III, p. 88 et suiv. : né sur une ancienne copie apportée t. IV. p. 398. 420, 4.S2 et 446 ; Corà la Visitation de Nancy par M^e respondnnce de Madame, éclit. Brude Bassompierre. supérieure du cou- net, 1. 1, p. 269 ; Mémoires de M'"^ de vent de Meaux. Deux passages sont Jifaintenoii recueillis par les Daines cités dans IMrtnee sainte de la Msi- de Saint-Ct/r, Paris, 1846 in-12. p. tation. t. XI, p. 606. .B71 à 373 ; Mémoires de Saint-Simon.

2. Bibliothèque Nationale, Pièces édit. de Boislisle, t.I. 291 ; t. XX. originales et Dossiers bleus. M'"e 217 ; Circulaires de la Visitation de ■deMotteville,..1/e?noîre«, édit. Riaux, Chaillot, 10 janvier lG68et23no-

POUR LA VÊTURE: de MADEMOISELLE DE BEAUVAIS. 251

Elegi abjectus esse in cloino Dei mei.

J'ai choisi d'être abaissé et humilié dans la maison de mon

^^^"- (Ps. LXXXIII, 11.)

Que l'orgueil monte toujours, selon l'expression du Psalmiste^, jusqu'à se perdre dans les nues; que les liommes ambitieux ne donnent aucune borne à leur élévation ; que ceux qui habitent les palais des rois ne cessent de s'empresser ^ jusqu'à ce qu'ils occupent les plus hautes places : vous, ma Sœur, qui choisissez pour votre demeure la maison de votre Dieu, vous suivez une autre conduite, et vous n'imitez pas ces empressements. Si les rois, si les grands du monde méprisent ceux qu'ils voient dans les derniers rangs, et ne daignent pas arrêter su)eux leurs regards superbes, il est écrit, au contraire, que Dieu, qui est le seul grand, regarde de loin et avec hauteur tous ceux qui font les grands devant sa face, et tourne ses yeux favorables sur ceux qui sont abaissés^. C'est pourquoi le Roi-Prophète descend de son trône, ret choisit d'être le dernier dans la maison de son Dieu ; plus assuré d'être regardé dans son humiliation, que is'il levait hautement la tête, et se mettait au-dessus des autres : Elegi abjectus esse in domo Dei meu

Réglez-vous sur ce bel exemple ^. Ne soyez pas, dit saint Augustin ^, de ces montagnes que le ciel foudroie, sur lesquelles les pluies ne s'arrêtent pas ; mais de ces humbles vallées qui amassent les eaux célestes et en deviennent fécondes. Songez que la créature que Dieu a jamais le plus regardée, c'est celle qui s'est mise au lieu le plus bas : Dieu, dit-elle, a regardé la bassesse de sa servante ^. Parce qu'elle se fait servante, Dieu la fait mère, et reine, et maîtresse. Ses regards propices la vont découvrir' dans la profondeur où elle s'abaisse, dans l'obscurité où elle se cache, dans le néant où elle s'abîme. Descendez donc avec elle au dernier degré, heu-

vembre 1 709 ; Floquet. Études^ t. III. 2. Yar. : de s'efforcer,

p. 120 : J. Cousin, l'Hôtel de Bean- 3. Ps. cxxxvrr, 6.

?'ais, Paris,1864,in-8 : A.deBoislisle, 4. Var. : imitez un si bel exem]>le.

jVfw« Se Beauvais et sa fcanille, Paris. 5. Tn Ps. CXLI, n. 5.

1878, in-8. " 6. Luc, L 48.

L Ps. LXXin. 2r.. 7. Yar. : chercher.

reuse si, en vous cachant et au monde et à vous-même, vous vous faites regarder par Celui qui aime à jeter les yeux sur les âmes humbles et profondément abaissées devant sa majesté sainte \ Pour entrer dans cet esprit d'humiliation, prosternez-vous aux pieds de la plus humble des créatures, et, honorant avec l'Ange sa glorieuse bassesse, dites-lui de tout vôtre cœur : Ave.

Il a été assez ordinaire aux sages du monde de rechercher la retraite, et de se soustraire à la vue des hommes: ils y ont été engagés par des motifs fort divers. Quelques-uns se sont retirés pour vaquer à la contemplation, et à l'étude de la sagesse ; d'autres ont cherché dans la solitude la liberté et l'indépendance ; d'autres, la tranquillité et le repos; d'autres, l'oisiveté ou le loisir. Plusieurs s'y sont jetés par orgueil : ils n'ont pas tant voulu se séparer que se distinguer des autres par une superbe singularité ; et leur dessein n'a pas tant été d'être solitaires que d'être extraordinaires et singuliers. Ils n'ont pu endurer ou le mépris découvert des grands, ou leurs froides et dédaigneuses civilités ; ou bien ils ont voulu montrer du dédain pour les conversations, pour les mœurs, pour les coutumes des autres hommes, et ont affecté de faire paraître que, très contents de leurs propres biens et de leur propre suffisance, ils savaient trouver en eux-mêmes non seulement tout leur entretien, mais encore tout leur secours et tout leur plaisir. Il s'en est vu un assez grand nombre à qui le monde n'a pas j)lu, parce qu'ils n'ont pas assez plu au monde. Ils l'ont méprisé tout à fait, parce qu'il ne les a pas assez honorés au gré de leur ambition ; et enfin ils ont mieux aimé tout refuser de sa main que de sembler trop faciles en se contentant de peu.

Vos motifs sont plus solides et plus vertueux. On sait assez, ma Sœur, que le monde ne vous aurait été que trop favorable, si vous l'aviez jugé digne de vos soins. \'ous n'affectez pas non plus de lui montrer du dédain; vous aimez mieux qu'il vous oublie, ou même qu'il vous méprise, s'il veut, que de tirer parade et vanité ^ du

1. Yar. : sur ceux qui sont hum- 2. Locution suspecte. Résnlterait-

bles et tremblants devant sa majes- elle d'une variante : foin- parade ? té sainte.

mépris que vous avez pour lui ; enfin, vous cherchez l'abaissement et Fabjection dans la maison de votre Dieu : c'est ce que les sages du monde n'ont pas conçu ; c'est la propre vertu du christianisme.

Parmi ceux Cjui aiment la gloire, .saint Augustin a remarqué qu'il y en a deux sortes ^ : les uns veulent éclater aux 3'eux du monde ; les autres, plus finement et plus délicatement glorieux, se satisfont en eux-mêmes. Cette gloire cachée et intérieure est sans comparaison la plus dangereuse. L'Écriture condamne en nous le désir de plaire aux hommes^, et par conséquent à nousmêmes; parce que, si vous me permettez de parler ainsi, nous ne sommes que trop hommes, c'est-à-dire trop faibles et trop grands pécheurs. Il faut, dit le saint Apôtre^, que celui qui se glorifie se glorifie uniquement en Notre-Seigneur ; parce que celui-là n'est pas approuvé qui se fait valoir lui-même, mais celui que Dieu estime. Ainsi, entrant aujourd'hui dans la maison de votre Dieu par une profession '^ solennelle, il faut Cjuitter toute hauteur, et celle que le monde donne et celle qu'un esprit superbe se donne à soi-même. Il faut choisir l'abaissement et l'abjection, et enfin vous rendre petite, selon le précepte de l'Évangile ^: petite aux yeux des autres hommes, très petite à vos propres yeux. Ce sont les deux vérités c^ue je traiterai dans ce discours, et je les joindrai l'une à l'autre dans une même suite de raisonnement.

Premier Point.

Il est aisé de remarc^uer dans l'Lvangile que ce que le Fils de Dieu a entrepris ^ par des paroles plus efficaces '^, c'a été la gloire du monde. C'est elle aussi Cjui a apporté le plus grand obstacle à l'établissement de sa

1. De Civit. Dei^ lib. V, cap. XX. que Bossuet avait prêchée, les Visi-

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