ORAISON FUNÈBRE DE HENRIETTE DE FRANCE
soleil, sans nulles cérémonies; elle les traitait comme ses frères, et ils l'aimaient tous uniquement. »
Si Charles P^" avait su profiter résolument des succès remportés dans cette campagne, et marcher droit sur Londres, il eût pu — des historiens de sa nation. Hume et Macaulay, sont bien près de le croire avec Bossuet — sortir victorieusement de la guerre civile. Ses généraux s'attardèrent à assiéger des places. La résistance de celle de Glocester donna le temps aux parlementaires de reprendre l'avantage. Après la défaite de Newbury, la reine, voyant approcher l'éi^oque de la naissance de son sixième enfant, qui fut Henriette-Anne, dut s'arrêter à Oxford d'abord, puis à Exeter. De là, douze jours après ses couches, selon M"i® de Motteville, elle fut contrainte de s'enfuir de nouveau; et elle ne trouva de sûreté que lorsqu'un navire hollandais l'eut fait aborder sur les côtes de France. Après avoir essayé de réparer par les eaux de Bourbon sa santé délabrée, elle arriva enfin à Paris au mois de novembre 1644. Anne d'Autriche, sa belle-sœur, l'accueillit royalement ; mais la politique égoïste de Mazarin se refusa à toute immixtion dans les affaires d'Angleterre. Henriette ne put envoyer au roi son mari d'autre secours que la meilleure part de l'argent qui lui était donné 230ur elle-même. Pendant la Fronde, sa pension, payée jusque-là avec assez peu de régtdarité, cessa tout à fait de l'être. Le cardinal de Retz, étant allé lui faire une visite (janvier 1649) , la trouva près du lit de sa fille, qui lui avait été ramenée en 1644. <c Vous voyez, lui dit-elle, je viens tenir compagnie à Henriette : la pauvre enfant n'a pu se lever aujourd'hui, faute de feu. » Il y avait six mois que Mazarin laissait la reine d'Angleterre sans ressources, et les marchands ne voulaient plus rien fournir pour la maison de cette princesse.
Peu après, elle apprit la nouvelle de l'exécution de Charles I^''. <( Elle en a porté, dit M™^ de Motteville, un deuil perpétuel, et sur sa personne et dans son cœur. » L'éducation de sa fille et le soin de sa propre sanctification absorbèrent désormais toute son existence. De temps en temps, de nouvelles alarmes ou des consolations inattendues vinrent la surprendre. C'était, en 1651, la défaite essuyée par l'aîné de ses fils, Charles H, à Worcester, après une tentative hardie en Ecosse, qui avait fait espérer an instant qu'il allait reconquérir la couronne de son père. C'était, en 1657, un traité, utile peut-être, mais assurément honteux, conclu par Mazarin avec Cromwell, dont une clause portait que les trois fils de Charles I^'' seraient bannis de la terre de France, où ils s'étaient réfugiés auprès de leur mère. Elle-même venait de recevoir un affront direct de l'ennemi de sa famille: s'étant hasardée à faire réclamer son douaire par l'intermédiaire de l'ambassade de France, elle s'était attiré de la part de Cromwell cette insolente réponse, qu'on ne l'avait jamais reconnue en Angleterre comme épouse légitime. C'était, dans un sens contraire, en 1660, le rétablissement inespéré de son fils sur le trône, et, presque dans le même temps, le mariage de sa fille -avec le duc d'Orléans, frère de Louis XIV.
fteniioii>: lie Ho-sin't. — V. 33
Étant retournée, depuis cette époque, à deux reprises en Angleterre, elle put bientôt constater que sa qualité de catholique fervente la rendait toujours également impopulaire. Elle repartit pour la France, avec la résolution de ne jdIus s'en éloigner (1665).
Les dernières années de sa vie s'écoulèrent dans le recueillement et les exercices de piété, tantôt à la Visitation de Chaillot, tantôt à Colombes, où elle avait une maison de campagne. C'est en ce village qu'elle s'éteignit, le 10 septembre 1669, dans sa >^® année. D'après le médisant Guy-Patin, sa mort aurait été causée par une pilule d'opium, que le médecin Valot lui aurait administrée à son insu, pour calmer ses insomnies. Le public le crut de même ; et on en fit un couplet satirique :
Le croirez-vous, race future, Que la fille du grand Henri Eut en mourant même aventure Que feu son père et son mari ?
Tous trois sont morts par assassin Ravaillac, Cromwell, médecin...
]y[me ^Q Motteville, qui avait vécu dans l'intimité de Henriette de France, rédigea pour Bossuet une notice sur la vie de cette reine déchue. L'orateur y a pris quelques beaux traits, surtout dans sa dernière partie : là, se lisait la belle parole sur les deux choses dont elle remerciait Dieu : « la première, de l'avoir fait chrétienne, la seconde, de l'avoir fait reine malheureuse 2. »
Bossuet, qui n'avait encore publié aucun de ses discours, ne put refuser l'impression de celui-ci ^ ; et ce précédent entraîna comme conséquence la publication des oraisons funèbres qu'il eut à prononcer dans la suite. Lorsqu'il les réunit en 1689, dans un seul volume ■*, il fit à celle-ci quelques corrections de détail, qui constituent le texte définitif. Une autre revision avait été faite dès 1671. Les leçons de la première édition (1669) seront ici données en variantes. Nous y ajouterons les corrections faites par Bossuet sur un exemplaire de 1669 (British Muséum, G 1934), et qui ont été négligées dans l'édition définitive.
1. Conservée aux Archive^^ et non Challiot, oit. repose le cœur de Sa Maà la Bihliothcqiie nationale, comme jestè. Paris, 1669, in-4. — Monsieur, le dit M. Jacquinet. "frère du Eoi, était le gendre de la
2. Cette notice a été publiée par reine d'Angleterre, par son mariage M. G. Hanotaux ; on la trouve aussi avec Henriette- A une d'Angleterredans l'ouvrage de l'abbé Hure], — Plus de manuscrit.
Les Orateurs sacrés à la cour de 4. Chez la V^e de Sébastien Mabre-
Louis XfV, t. II, p. 325-337. Cramoisy, rue Saint-Jacques. In-12.
3. L'édition originale est intitulée : Des exemplaires de cette première Oraison fiinèhre de Henriette-Marie édition collective, dont le titre seul de France, reine de la Grand' Breta- a été changé, portent la date : gne, prononcée le 16 novembre 1664, Paris, 1691, chez A. Dezallier : en présence de ]\fonsieur, frère iini- d'autres: Paris, 1699, chez G. du que du Roi. et de Madame,tn V Église Puis.
des religieuses de Sainte-Marie de
Et nunc i, Reges, intelligite ; erudimini, qui judicatis terrain
(Ps. II.) *
Maintenant, ô Rois, apprenez ; instruisez-vous, Juges de la terre.
Monseigneur ^, Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et Pindépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse, soit qu'il communique sa puissance aux princes, soit qu'il la retire à lui-même, et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui. Car, en leur donnant sa puissance, il leur commande d'en user, comme il fait luimême, pour le bien du monde : et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que, pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême ^. C'est ainsi qu'il instruit les princes, non seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples : Et nunc, Reges, intelligite ; erudimini, qui judicatis terram.
Chrétiens, que la mémoire d'une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes ^, appelle de tous côtés à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité toute entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les
1. Plusieurs critiques, à la suite de 3. M. Jacquinet rapproche très M. Floquet {Études..., t. III, p. 359) heureusement de ce passage la conpensent que le choix de ce texte clusion du Discours sur l'Histoire était une protestation contre l'abus universelle. On y trouve plusieurs sacrilège que Cromwell en avait fait. idées et même plusieurs expressions Il avait fait graver une médaille semblables.
représentant un glaive flamboyant, 4. Fille de Henri IV, femme de
avec ce texte pour légende. Iln'est Charles I", mère de Charles II,
pas prouvé que Bossuet ait eu en jadis ^ souveraine de l'Angleterre,
vue cette particularité, ni même qu'il de l'Ecosse et de l'Irlande. Celle-ci
l'ait connue. Voy.cemême texte, ci- était réunie à la couronne d'Angle-
dessus, p. 24. terre depuis le XII« siècle ; l'Écos-
2. Philippe d'Orléans, frère de se seulement depuis les premières Louis XIV. années du XVII« siècle (1603).
extrémités des choses humaines : la félicité sans bornes, aussi bien que les misères; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulé ^ sur une tête, qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ; la bonne cause d'abord suivie de bons succès, et, depuis, des retours soudains, des changements inouïs ; la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse ; nul frein à la licence ; les lois abolies ; la majesté violée par des attentats jusques alors inconnus ; l'usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté ; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste Heu d'exil ; neuf voyages sur mer, entrepris par une princesse malgré les tempêtes ; l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers, et pour des causes si différentes ; un trône indignement renversé, et miraculeusement rétabli. Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois : ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d'ellesmêmes. Le cœur d'une grande reine ^, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme d'amertumes, parlera assez haut ; et s'il n'est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges, un roi me prête ses paroles pour leur dire : « Et niinc, Reges, intelligite ; erudimini, qui judicatis terram : 'Entendez, o Grands de la terre ; instruisez-vous, arbitres du monde. »
Mais la sage et religieuse princesse qui fait le sujet de ce discours n'a pas été seulement un spectacle proposé aux hommes pour y étudier les conseils de la di-
1. Lâchât: accumulées. — Cette Saillant et chez la V^'^ Desaint). faute n'est pas dans Deforis. Avant 2. Ce cœur était la part qui avait lui cependant, on avait déjà glissé été faite au couvent de Chaillot dans ici le féminin, mais au singulier la dépouille mortelle de Henriette de (édit. de 1741, chez J. Desaint) : France. Il était là, dans une urne: mais on était revenu ensuite à la le corps avait été reçu dans le caleçon véritable (édit. de 1774 chez veau royal de Saint-Denis.
vine providence et les fatales révolutions des monarchies ; elle s'est instruite elle-même, pendant que Dieu instruisait les princes par son exemple^. J'ai déjà dit que ce grand Dieu les enseigne, et en leur donnant et en leur ôtant leur puissance. La reine dont nous parlons a également entendu deux leçons si opposées; c'est à dire cj[u'elle a usé chrétiennement de la bonne et de la mauvaise fortune. Dans l'une, elle a été bienfaisante ; dans l'autre, elle s'est montrée toujours invincible. Tant qu'elle a été heureuse, elle a fait sentir son pouvoir au monde par des bontés infinies ; quand la fortune l'eut abandonnée, elle s'enrichit plus que jamais elle-même de vertus : tellement qu'elle a perdu pour son propre bien cette puissance royale qu'elle avait pour le bien des autres ; et si ses sujets, si ses alliés, si l'Église universelle a profité de ses grandeurs, elle-même a su profiter de ses malheurs et de ses disgrâces plus qu'elle n'avait fait de toute sa gloire. C'est ce que nous remarquerons dans la vie éternellement mémorable de très haute, très excellente et très puissante princesse Henriette Marie DE France, reine de la Grand 'Bretagne ^.
Quoique personne n'ignore les grandes qualités d'une reine dont l'histoire a rempli tout l'univers, je me sens obligé d'abord à les rappeler en votre mémoire, afin que cette idée nous serve pour toute la suite du discours. Il serait superflu de parler au long de la glorieuse naissance de cette princesse : on ne voit rien sous le soleil qui en égale la grandeur. Le pape saint Grégoire a donné dès les premiers siècles cet éloge singulier à la couronne de France, qii^elle est autant au-dessus des autres couronnes du monde, que la dignité royale surpasse les fortunes particulières ^. Que s'il a parlé en ces
1. Var. : par son exemple fameux. 3. Quanto ceteros homines régla
2. Ces formules étaient en usage diçnitas antecedit, tnnto ceterarum dans les solennités funèbres. On en r/entium régna rcgni vestri prqfecto abusait quelquefois. Une nièce de cidmen excedit. (Lib. VI, Epist. vi.) l'abbesse de Chelles étant morte — C'est le passage que nous troiiavant d'être pensionnaire, on appor- vions en marge du manuscrit, dans ta son corps à l'abbaye, et on grava le sermon sur les Devoirs dts ro?'s, et sur sa tombe : (( Ci-gist très haute et que nous éliminions du texte, de très illustre demoiselle Mademoiselle même que celui qu'on rencontrera de Cossé de ^Brlssac, morte âgée de ci-après, dans la n. 2 de la p. 520. ôans,1678.)) ' (Cf. t. IV, p. 367, et 372.)
termes du temps du roi Childebert ^, et s'il a élevé si haut la race de Mérovée, jugez ce qu'il aurait dit du sang de saint Louis et de Charlemagne. Issue de cette race, fille de Henri le Grand et de tant de rois, son grand cœur a surpassé sa naissance. Toute autre place qu'un trône eût été indigne d'elle. A la vérité, elle eut de quoi satisfaire à sa noble fierté, quand elle vit qu'elle allait unir la maison de France à la royale famille des Stuarts, qui étaient venus à la succession de la couronne d'Angleterre par une fille ^ de Henri VII, mais qui tenaient de leur chef, depuis plusieurs siècles, le sceptre d'Ecosse, et qui descendaient de ces rois antiques, dont l'origine se cache si avant dans l'obscurité des premiers temps. Mais, si elle eut de la joie de régner sur une grande nation, c'est parce qu'elle pouvait contenter le désir immense qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. Elle eut une magnificence ro3-ale, et l'on eût dit qu'elle perdait ce qu'elle ne donnait pas. Ses autres vertus n'ont pas été moins admirables. Fidèle dépositaire des plaintes et des secrets, elle disait que les princes devaient ^ garder le même silence que les confesseurs, et avoir la même discrétion. Dans la plus grande fureur des guerres civiles, jamais on n'a douté de sa parole, ni désespéré de sa clémence. Quelle autre a mieux pratiqué cet art obligeant qui fait qu'on se rabaisse sans se dégrader, et qui accorde si heureusement la liberté avec le respect ? Douce, familière, agréable autant que ferme et vigoureuse, elle savait persuader et convaincre aussi bien que commander, et faire valoir la raison non moins que l'autorité. Vous verrez avec quelle prudence elle traitait les affaires ; et une main si habile eût sauvé l'État, si l'État eût pu être sauvé*. On ne peut assez louer la magnanimité de cette princesse. La Fortune ne