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ORAISON FUxXÈBRE DE HENRIETTE D 'ANGLETERRE. 651

même se donna involontairement le coup de grâce par ses imprudences réitérées. Elle se baignait dans la rivière, à Saint- Cloud, pendant les fortes chaleurs, lorsqu'elle souffrait déjà d'un violent mal de côté. Un verre d'eau de chicorée glacée détermina la catastrophe. En neuf heures, Madame fut emportée (30 juin 1670) par un mal impitoyable, que les médecins modernes ont qualifié ce d'ulcère rond de l'estomac. » L'attaque fut si soudaine que la malade se crut d'abord empoisonnée. Les mauvaises langues propagèrent aussi l'hypothèse du poison ; et Saint-Simon, qui n'est jamais en reste en pareille matière, va jusqu'à nommer l'empoisonneur. L'autopsie et l'étude souvent reprise de ce problème historique, n'ont rien laissé subsister de ces accusations.

L'emploi si religieux que fit Madame de ces quelques heures de maladie doit nous intéresser davantage, parce qu'il tient une grande place dans l'oraison funèbre. Nicolas Feuillet, chanoine de Saint-Cloud, a fait imprimer une relation ^ des derniers moments de la duchesse d'Orléans, et du ministère que, conjointement avec Bossuet et avec d'autres prêtres, il remplit auprès d'elle. Il croyait sans doute avoir fait merveille avec ses duretés, qui excitent chez Deforis Une admiration sans réserve, «c Vous voyez. Monsieur Feuillet, lui avait-elle dit, en quel état je suis réduite. — En un très bon état, Madame, lui répondit-îl : vous confesserez à présent qu'il y a un Dieu, que vous avez très peu connu. » Le reste est de ce ton. Il ne manqua pas de lui persuader que toutes ses confessions avaient été mauvaises, y compris celle qu'elle venait de faire, de son lit de mort, au curé de la paroisse. Elle lui fit alors, avec beaucoup de ferveur, une confession générale. Tandis qu'on était allé prier le curé de

1. Cette relation se voit en ma- circonstances arrivées à la dernière

nuscrit à la Bibliothèque nationale, maladie de Madame la duchesse

jointe à la seconde édition (1671) d'Orléans, contre la fausseté de quel-

de l'oraison funèbre de Bossuet. ques écrits et imprimés sur ce sujet,

(Ms. fr. 12827.) s. 1. n. d. (l670), in-4. Enfin, à la

Feuillet s'attribue le principal rôle demande du duc d'Orléans, le chadans la préparation de la princesse noine Feuillet fit imprimer sa relaà la mort, et considère comme un tion : Récit de ce qui s'est passé à la miracle que Madame se soit conver- nioi't chrétienne de S. A. R. Henriette tie à ses derniers moments. Son Anne d'Angleterre, duchesse d' Orrécit, qui d'abord circula en ma- léans, et V Oraison fumhre prononcée nuscrit, fut critiqué dans la Copie à Saint-Cloud par Monsieur Feuillet, d'une lettre écrite de la campagne Paris, 1686, in-4. Cette relation de par un docteur en théologie à une Feuillet a été reproduite par Poncet dame de qualité, s. 1. n. d. (1670), de La Grave, avec un autre récit in-4. Feuillet trouva pourtant un dû au médecin Bourdelot, dans les approbateur dans le P. Joseph Mémoires intéressants 2:)0ur l'histoire Senault, dominicain : Défense ou de France, Paris, 1789, in-12, t. III. apologie de la conduite qu'à tenue Sur les derniers moments de la M. Feuillet, chanoine de Saint-Cloud princesse, il faut voir aussi les et insigne prédicateur, appelé pour mémoires de Daniel de Cosnac et la assister à la mort Henriette d'Angle- Vie de Madame, par M^* de La <«rre, 1670, in-4. Mais cette apologie Fayette, dont M. Anatole France a n'arrêta pas les critiques : Narré donné en 1892 une nouvelle édition. simple et très véritable de quelques

lui apporter le saint V^iatique, le rigide « réformateur de l'univers 1 » donna de nouveau carrière à son éloquen-e : ce Humiliezvous, Madame; voilà toute cette trompeuse grandeur anéantie sous la pesante main de Dieu. Vous n'êtes qu'une misérable pécheresse, » etc. Bossuet, qu'on était allé chercher à Paris, et qui ne fut rencontré que par le troisième courrier, arriva après qu'on eut donné à la jarincesse TExtrême-Onction. Elle avait demandé à la recevoir pendant que sa présence d'esprit lui restait encore tout entière. Feuillet la rudoyait toujours, et trouvait des tirades de saint Augustin pour lui reprocher impitoyablement les plaintes les plus innocentes ^. La conduite de Bossuet, non du Bossuet fulminant de la légende, fut bien différente. Le terrible Feuillet en fut lui-même adouci : « ... En ce même temps, M. de Condom arriva, dit-il. Elle fut aussi aise de le voir comme il fut affligé de la trouver aux abois. Il se prosterna contre terre et fit une prière qui me charma ; il entremêlait des actes de foi, de confiance et d'amour. » *Rappelé, après un repos de quelques instants qu'il avait accordé à la princesse agonisante, il continua jusqu'à la fin à lui parler de Dieu ce avec cette éloquence et cet esprit de religion, dit M^^ de La Fayette, qui paraissent dans tous ses discours. » On ne saurait donc s'étonner de rencontrer dans cette oraison funèbre une émotion si sincère et si profonde : l'orateur n'avait pas besoin de s'exciter, il n'avait qu'à se souvenir.

Il venait de recevoir ses bulles pour l'évêché de Condom. Il put donc, pour cette funèbre solennité, conformément au désir du Roi, revêtir le costume d'évêque nommé.

Ce discours, dont le manuscrit n'existe plus, fut imprimé d'abord sous ce titre : Oraison funèhre de Henriette Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, prononcée à Saint-Denis le f-/® jour d*août 1670, Paris, 1670, in-i. Il fut réimprimé avec l'oraison funèbre de Henriette de France en 1671 et 1680, in-12, puis dans l'édition collective des oraisons funèbres publiée en 1689. Nous suivons ici le texte de 1689, mais nous donnons comme variantes les leçons de la première édition.

1. Et laissez à Feuillet réformer gustin : Coupez, tranchez, taillez :

[1 univers, q,je le cœur me fasse mal ; que je

(3it Boileau (îans sa TX^ Satire. Et ressente cJans tous mes membres de

en note : « Fameux prédicateur, fort très sensibles douleurs ; qiie le pus

outré dans ses prédications ». et Vordvre coulent dan.'i la. moelle de

2 (( Quoi ! Madame, vous vous mes os ; que les vers (/rouillent dans

oubliez ! Il y a tant d'années que 7uo)i sein: pourvu, mon Dieu, que je

vous offensez Dieu, et il n'y a encore vous aime, c'est assez . . » — On voit

que six hem-es que vous faites péui- la mesui'e du goût de ce (( fameux

tence. Dites plutôt avec saint Au- prédicateur. »

Vanitas vanitatum, dixit Ecclesîastes :

vanitas vanitatum, et omnia vanitas.

(Eccl., I.)

Vanité des vanités, a dit l'Ecciésiaste : vanité des vanités, et tout est vanité.

Monseigneur \ J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très haute et très puissante princesse Henriette Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Elle, que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère, devait être si tôt après le sujet d'un discours semblable, et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. O vanité ! ô néant ! o mortels ignorants de leurs destinées ! L'eûtelle cru, il y a dix mois? Et vous, Messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu", qu'elle dût si tôt vous y rassembler pour la pleurer ellemême ? Princesse, le digne objet de l'admiration de deux grands royaumes, n'était-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans être encore réduite à pleurer votre mort ? et la France, qui vous revit, avec tant de joie, environnée d'un nouvel éclat, n'avait-elle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux, d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances ? Vanité des vanités f et tout est vanité! C'est la seule parole qui me reste ; c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les Livres sacrés pour y trouver quelque texte que je pusse appliquer à cette princesse. J'ai pris, sans étude et sans choix, les premières paroles que me présente l'Ecciésiaste, où, quoique la vanité ait été si souvent nommée, elle ne l'est pas encore assez à mon gré pour le dessein que je

1. (( Monsieur le Prince », Condé, Montaigu, et deux envoyés extraor-

premier prince du sang, représen- dinaires, Buckingham et Thomas

tant la famille royale. La Reine Stanley, chargés de représenter

assistait d'ailleurs incognito à la Charles II, etc.

cérémonie, dans une tribune, qui lui 2. Aux funérailles de la reine

avait été réservée. Etaient aussi d'Angleterre. Il ne s'agit pas de

présents : Jean-Casimir, abbé de l'oraison funèbre de cette princesse,

Saint-Germain-des-Prés, après avoir qui fut prononcée à Chaillot, et non

été cardinal, puis roi de Pologne ; à Saint-Denis, l'ambassade ar d'Angleterre, lord

me propose. Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce texte, qui convient à tous les états et à tous les événements de notre vie, par une raison particulière devient propre à mon lamentable sujet ; puisque jamais les vanités de la terre n'ont été si clairement découvertes, ni si hautement confondues. Non, après ce que nous venons de voir, la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement : tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes.

Mais dis-je la vérité ? L'honmie, que Dieu a fait à son image, n'est-il qu'une ombre ? Ce que Jésus-Christ est venu chercher du ciel en la terre, ce qu'il a cru pouvoir, sans se ravilir, acheter de tout son sang, n'estce qu'un rien ? Reconnaissons notre erreur. Sans doute ce triste spectacle des vanités humaines nous imposait ; et l'espérance publique, frustrée tout à coup par la mort de cette princesse, nous poussait trop loin. Il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur que, cro3ant avec les impies que notre vie n'est qu'un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs. C'est pour cela que l'Ecclésiaste, après avoir commencé son divin ouvrage par les paroles que j'ai récitées, après en avoir rempli toutes les pages du mépris des choses humaines, veut enfin montrer à l'homme quelque chose de plus solide, et conclut tout son discours en lui disant : Crains Dieu et garde ses commandements, car c^est là tout Vhomme ; et sache que le Seigneur examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de hien et de mal \ Ainsi tout est vain en l'homme, si nous regardons ce qu'il donne au monde;

1. Le lîitm en marge : Deiimtime. sit. (Eccl., Xll, 13, 14.) — Les

et mandata ejus observa : hoc est enim mots : pro ovini errato ne font pas

omnishomo: et cnncta quœ fiunt ad- partie de la citation dans les édi-

ducet Deus in judicixm, [pro omni tionsdel671 et de 1680. erratol, sive honum^ sive malum illud

mais, au contraire, tout est important, si nous considérons ce qu'il doit à Dieu. Encore une fois, tout est vain en l'homme, si nous regardons le cours de sa vie mortelle; mais tout est précieux, tout est important, si nous contemplons le terme où elle aboutit, et le compte qu'il en faut rendre. Méditons donc aujourd'hui, à la vue de cet autel et de ce tombeau, la première et la dernière parole de l'Ecclésiaste ; l'une qui montre le néant de l'homme, l'autre qui établit sa grandeur. Que ce tombeau nous convainque de notre néant, pourvu c-[ue cet autel, où l'on offre tous les jours pour nous une victime d'un si grand prix, nous apprenne en même temps notre dignité. La princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de l'autre. Voyons ce c^u'une mort soudaine lui a ravi ; voyons ce qu'une sainte mort lui a donné. Ainsi nous apprendrons à mépriser ce qu'elle a quitté sans peine, afin d'attacher toute notre estime à ce qu'elle a embrassé avec tant d'ardeur, lorsque son âme, épurée de tous les sentiments de la terre, et pleine du ciel, où elle touchait, a vu la lumière toute manifeste. Voilà les vérités que j'ai à traiter, et que j'ai cru[es] dignes d'être proposées à un si grand prince et à la plus illustre assemblée de l'univers.

« Nous mourons tous, disait cette femme ^ dont l'Écriture a loué la prudence au second livre des Rois, et nous allons sans cesse au tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour ^ . En effet, nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine ; et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement, comme des flots ; ils ne cessent de s'écouler ; tant qu'enfin, après avoir fait un peu plus de bruit, et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l'on ne reconnaît plus ni princes, ni

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