Femme du pays de Thécua 2. Le latin en note marginale r
(mulier Thecuîtis : Massillon l'ap- Omnes morimnr, et quasi aquœ dila-
pelle Thécuite), envoyée à David himur in terrain^ quœ non reveriun-
par Joab, pour obtenir la grâce tur. (II Reg., xiv, 14.) d'Absalon.
rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes ; de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'Océan avec les rivières les plus inconnues.
Et certainement. Messieurs, si quelque chose pouvait élever les hommes au-dessus de leur infirmité naturelle ; si l'origine, qui nous est commune, souffrait quelque distinction solide et durable entre ceux que Dieu a formés de la même terre, qu'y aurait-il ^ dans l'univers de plus distingué que la princesse dont je parle ? Tout ce que peuvent faire non seulement la naissance et la fortune, mais encore les grandes qualités de l'esprit, pour l'élévation d'une princesse, se trouve rassemblé, et puis anéanti dans la nôtre. De quelque côté que je suive les traces de sa glorieuse origine, je ne découvre que des rois, et partout je suis ébloui de l'éclat des plus augustes couronnes. Je vois la maison de France, la plus grande, sans comparaison, de tout l'univers, et à qui les plus puissantes maisons peuvent bien céder sans envie, puisqu'elles tâchent de tirer leur gloire de cette source. Je vois les rois d'Ecosse, les rois d'Angleterre, qui ont régné depuis tant de siècles sur une des plus belliqueuses nations de l'univers plus encore par leur courage que par l'autorité de leur sceptre. Mais cette princesse, née sur le trône ^, avait l'esprit et le cœur plus hauts que sa naissance. Les malheurs de sa maison n'ont pu l'accabler dans sa première jeunesse ; et dès lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à la fortune. Nous disions avec joie que le Ciel l'avait arrachée, comme par miracle, des mains des ennemis du roi son père pour la donner à la France : don précieux, inestimable présent, si seulement la possession en avait été plus durable ! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m'interrompre ? Hélas ! nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse, sans que la mort s'y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre ! O mort, éloigne-toi de notre pensée, et laisse-nous tromper pour un peu de temps la
1. Edit. 1071, 1680 : qni aurait-il. mille. Bossuet veut dire uniqneinent
2. Elle était née pendant la guerre que la naissance de Henriette était civile, et loin des palais de sa fa- royale.
violence de notre douleur par le souvenir de notre joie î Souvenez-vous donc, Messieurs, de l'admiration que la princesse d'Angleterre donnait à toute la Cour. Votre mémoire vous la peindra mieux, avec tous ses traits et son incomparable douceur, que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des bénédictions de tous les peuples, et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâces. Aussi la reine sa mère, dont elle a toujours été la consolation, ne l'aimait pas plus tendrement que faisait Anne d'Espagne ^ . Anne, vous le savez, Messieurs, ne trouvait rien audessus de cette princesse. Après nous avoir donné une reine ^, seule capable par sa piété et par ses autres vertus royales de soutenir la réputation d'une tante si illustre, elle voulut, pour mettre dans sa famille ce que l'univers avait de plus gi-and, que Philippe de France, son second fils, épousât la princesse Henriette ; et quoique le roi d'Angleterre, dont le cœur égale la sagesse, sût c^ue la princesse sa sœur, recherchée de tant de rois, pouvait honorer un trône, il lui vit remplir avec joie la seconde place de France, que la dignité d'un si grand royaume peut mettre en comparaison avec les premières du reste du monde.
Que si son rang la distinguait ^, j'ai eu raison de vous dire qu'elle était encore plus distinguée par son mérite. Je pourrais vous faire remarquer Cju'elle connaissait si bien la beauté des ouvrages de l'esprit, que l'on croyait avoir atteint la perfection quand on avait su plaire à Madame. Je pourrais encore ajouter que les plus sages et les plus expérimentés admiraient cet esprit vif et perçant, qui embrassait sans peine les plus grandes affaires, et pénétrait avec tant de facilité dans les plus secrets intérêts. Mais pourquoi m 'étendre sur une matière où je puis tout dire en un mot ? Le Roi, dont le
1. Pins souvent nommée Anne Nationale, Rés. Ln^7 15472, et Thoid'Autriche. sy 280) se lit cette forme primitive,
2. Marie-Thérèse, sa nièce, avant qui fut changée en celle que nous de devenir sa belle-fille. avons imprimée, par l'auteur lui-
Pi. Yar. : Si son rang l'élevait si même, au cours du tirage de cette
haut, j'ai eu raison de vous dire premièi-e édition. On constate de
qu'elle était encore plus élevée par semblables corrections faites par
son mérite. — Dans certains exem- Bossuet pendant l'impression de ses
plaires de la première édition (Bibl. œuvres.
Sermons de Bossuet — V. 42
jugement est une règle toujours sûre, a estimé la capacité de cette princesse, et l'a mise par son estime au-dessus de tous nos éloges.
Cependant ni cette estime, ni tous ces grands avantages n'ont pu donner atteinte à sa modestie. Toute éclairée qu'elle était, elle n'a point présumé de ses connaissances, et jamais ses lumières ne l'ont éblouie. Rendez témoignage à ce que je dis, vous que cette grande princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus élevé ? mais quel esprit avez-vous trouvé plus docile ? Plusieurs, dans la crainte d'être trop faciles, se rendent inflexibles à la raison, et s'affermissent contre elle. Madame s'éloignait toujours autant de la présomption que de la faiblesse ; également estimable, et de ce qu'elle savait trouver les sages conseils, et de ce qu'elle était capable de les recevoir. On les sait bien connaître, quand on fait sérieusement l'étude qui plaisait tant à cette princesse. Nouveau genre d'étude, et presque inconnu aux personnes de son âge et de son rang ; ajoutons, si vous voulez, de son sexe. Elle étudiait ses défauts ; elle aimait c^u'on lui en fît des leçons sincères ^ : marque assurée d'une âme forte, que ses fautes ne dominent pas, et qui ne craint point de les envisager de près " , par une secrète confiance des ressources qu'elle sent pour les surmonter. C'était le dessein d'avancer dans cette étude de sagesse, qui la tenait si attachée à la lecture de l'histoire, qu'on appelle avec raison la sage conseillère des princes. C'est là que les plus grands rois n''ont plus de rang que par leurs vertus, et c-[ue, dégradés à jamais par les mains de la mort, ils viennent subir, sans cour et sans suite, le jugement de tous les peuples et de tous les siècles. C'est là Cju'on découvre que le lustre qui vient de la flatterie est superficiel, et Cjue les fausses couleurs, quelque industrieusement qu'on les applique, ne tiennent pas. Là, notre admirable princesse étudiait les devoirs de ceux dont la vie compose l'histoire : elle 3^^ perdait