Oeuvres oratoires de Bossuet
A LA gloire de notre siècle, dont ia réputation de frivolité semble pourtant bien établie, il faut reconnaître que les amis de Bossuet sont aujourd'hui plus nombreux que jamais. Plusieurs, il est vrai, ont plus d'admiration pour son génie que de goût pour la doctrine qu'il prêche. Mais d'autres, plus complètement en harmonie avec son âme, lui savent gré par dessus tout d'avoir donné aux vérités divines une expression oia tout est clarté, force, magnificence. De ce nombre, on ne s'en étonnera pas, sont les admirateurs qu'il compte dans le clergé, notamment dans son élite et dans ses chefs, dans ces vénérés prélats, qui de plus d'un endroit nous ont honoré de leurs précieux encouragements. Qu'il nous soit permis de remercier entre tous celui qui nous a accordé si libéralement les loisirs prolongés, nécessaires pour mener à bonne fin ces difficiles travaux. Monseigneur THOMAS, archevêque de Rouen, avait d'un regard sûr, reconnu tout d'abord que nos premières recherches nous conduiraient à rééditer toute l'œuvre oratoire de Bossuet. C'est aussi sur sa parole que nous avons osé nous avancer : autrement nous eussions sans doute reculé devant une tâche si ardue et si laborieuse. D'ailleurs \ Histoire critique de la P rédication de Bossuet^ où nous nous étions proposé de mettre en lumière la nécessité d'une révision et d'une classification des textes qui représentent pour nous cette incomparable prédication, a été accueillie avec une égale faveur par les juges de Sorbonne et par le public. Ce succès d'un livre austère, où l'attrait principal est celui du sujet, était un indice du vœu des intelligences. L'édition nouvelle qu'il annonçait, était dès lors une dette d'honneur : Jious venons l'acquitter.
Comme chacun le sait, les Sermons sont une œuvre posthume. Bossuet n'en avait fait paraître qu'un seul, celui de V Unité de T Église. Ce discours, prononcé le 9 novembre 1681, à l'ouverture de la trop célèbre assemblée de 1682, était dans la pensée de son auteur une œuvre de pacification : tous les termes en avaient été pesés ; et il souhaitait qu'ils pussent être lus à Rome comme à Paris: delà l'exception faite en sa faveur. La Cour exigea, à la fin de 1669, l'impression de l'oraison funèbre de la Reine d'Angleterre. Sans cette circonstance, cette œuvre magnifique, et les cinq autres qui suivirent, auraient pu avoir le sort de l'oraison funèbre d'Anne d'Autriche. Celle-ci, composée deux ans plus tôt, pour le service du bout de l'an (janvier 1667), est perdue, ce .semble, pour jamais. Six oraisons funèbres et im discours de circonstance, voilà donc tout ce
Serinons de Huiisui:!. \
„ INTRODUCTION
que d'impcTicuscs cxi^îcnccs purent arracher à l'humilité du grand orateur. Une autre oraison funèbre, celle de son ancien maître Nicolas Cornet, et le sermon pour la profession de M"'^ de la VallicTC p.irurcnt. il e-;t vrai, de son vivant, mais sans son aveu. Certaines i.ifîdélitcs réelles, bien qu'elles ne portassent guère que sur des détails, rcmpcchèrent de se reconnaître dans des œuvres défigurées sur quelque point. A prendre les choses dans l'ensemble, ne doit-on pis dire qu'à la mort de Bossuct (1704) ses œuvres oratoires étaient restées inédites ?
Il en fut ainsi jusqu'en 1772. « On ne saurait, remarquent avec raison les éditeurs de Versailles (181 5), avoir trop de reconnaissance pour le service qu'ont rendu à la Religion et à la littérature française dom l)eforis(i) et dom Coniac, son collaborateur, en consacrant des années entières à déchiffrer, comparer, mettre en ordre et publier, avec des soins et une exactitude bien pénible, un nombre presque infini de feuilles volantes, chargées de ratures, de renvois, de corrections de toute espèce... »
Dcforis lui-même, dans ses préfaces diffuses, mais instructives, nous fait connaître toutes les autres peines qu'il avait dû se donner. Avant d'interpréter ces manuscrits, avec plus ou moins de bonheur, mais avec une incontestable application, il lui avait fallu les chercher, et longtemps, principalement dans les^ diocèses de Meaux, de Troyes et de Metz. En 17 10, six ans après la mort du grand Bossuet, son neveu, nommé évêque de Troyes, avait emporté en cette ville les portefeuilles contenant les Sermons. Ils passèrent de là (1743) ^ux mains de M. de Chasot, premier président au Parlement de Metz, et petit-neveu de l'évêque de Meaux.Vingt ans environ après la mort de M.deChasot, sa veuve entendit les appels chaleureux des bénédictins. De concert avec son frère, le président de Montholon, et avec le conseiller Choppin d'Arnouville, son gendre, elle leur remit libéralement de nombreux autographes, qui vinrent grossir la collection commencée par l'abbé Le Roy, grâce à ses anciennes relations avec révoque de Troyes. Quand les erreurs de Deforis seraient cent fois plus graves et plus nombreuses que celles qu'on est en droit de lui reprocher, cette découvsrte capitale devrait encore faire bénir sa mémoire.
Il est vrai, un nombre assez considérable de sermons, de ceux que Bossuet avait rédigés ou du moins esquissés par écrit, ont échappé
I. Nous écrivons ainsi ce nom, sans accent, conformément à la signature autographe du bénédictin lui-même {Bii)/. nat., Nouv. acq. , Fr. , 274). De même dans notre Histoire critique... On a prétendu qu'il se serait appelé en réalité de Foris ; et on allègue plusieurs paraphes (môme manuscrit), où il a tracé un F, et non un D. L'observation est vraie, mais incomplète : ce n'est pas un F seulement qu'il faut lire, mais un F et un J; et cela signifie : Frère Jean (dom Jean Pierre Dcforis).
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à ses investigations. Peut-être étaient-ils déjà détruits à cette époque. Ce qui semblerait autoriser cette triste conjecture, c'est l'impossibilité où nous nous voyons tous, les uns après les autres, de retrouver une pièce, même de celles qu'il n'a pas publiées, qui n'ait passé sous ses yeux. Il fit paraître d'abord en 1772 trois volumes in-40, qui devinrent les tomes IV,V, VI des Œuvres complètes. Ils contenaient les sermons pour l'Avent et le Carême, et sur les principaux mystères. Ils furent suivis en 1778 des sermons détachés, dont le plus grand nombre se rapportait aux fêtes de la sainte Vierge. On lisait aussi dans le tome VII (1778) douze discours composés pour des vêtures ou professions de religieuses; et trois panégyriques, ceux de saint Sulpice, de saint François de Sales et de saint Benoît. Les oraisons funèbres, classiques et autres, formèrent le VIII^ volume, complété par de nombreux opuscules de piété. En 1788 seulement, Deforis put enrichir son édition de quinze nouveaux panégyriques, sous ce titre : Tome VII, deuxième partie. Les manuscrits de ces discours lui avaient été communiqués, postérieurement aux autres, par un autre parent de M"^^ de Chasot, l'abbé de Montholon, doyen de la cathédrale de Metz.
Laborieux et patient, obstiné et quelquefois un peu acariâtre, Deforis se piquait d'une fidélité digne de sa vocation de bénédictin. De fait, il n'aurait peut-être laissé échappé qu'un petit nombre de fautes involontaires et bien excusables, si, tout en protestant avec virulence contre son siècle, il ne s'était laissé gagner sur quelques points aux idées régnantes. Le XVIIP siècle, par exemple, n'aimait pas les redites : le bénédictin s'ingénia de son mieux à en diminuer le nombre. Il laissa de côté quelques pièces, qui se rencontraient ailleurs avec de légères modifications. Il pratiqua çà et là dans les textes de discrètes suppressions, se bornant à en avertir une ou deux fois pour toutes. Jusque-là le procédé, quoique fâcheux, n'était pas trop subversif. On alla plus loin. Le désir de ne rien perdre, ou de perdre le moins possible d'un si grand écrivain, inspira à son éditeur une résolution bizarre, bien opposée à l'esprit scientifique. Ce fut d'insérer les débris d'une œuvre dans une autre, d'y introduire certaines pa^^es isolées qui semblaient contenir des idées semblables, et même de fondre deux discours en un seul. Avait-il pour le jour de Noël deux sermons composés sur le même plan? « Pour éviter... les répétitions, dira-t-il, nous avons pris de ce second sermon ce qu'il y avait de neuf et ce qui pouvait être regardé comme une révision, une extension de preuves, et 7ious V avons incorporé au premier sermon, lorsque cela a pu se faire sans rien gâter... » S'il préférait la première rédaction à la seconde, ce n'était pas, comme on a été tenté de le croire, par un manque absolu de goût, mais tout simplement [>arcc que c'était la
,^ INTRODUCTION.
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à iWration. Ainsi, trouvant au premier dimanche de Carême deux sermons sur /es Av//.//.. il eût bien désiré.nous declarc-t-il «n en faire qu'un seul des deux; mais, après y avoir travaillé assez longtemps, la dimcultc du succès et la crainte de gâter les deux pièces » 1 ont détermine lui et ses collaborateurs, ci les donner séparément. Il annonce donc, ni s ni cxcusmit, qu'on va les lire « telles que l'auteur les a produites. > Kt malgré cet engagement, il ne résiste pas a la tentation d'orner le second discours d'un assez long morceau que l'auteur avait condamné dans le premier.
Dans l'édition de Versailles (1815), les prêtres de Saint-Sulpice, qui améliorèrent sur plus d'un point les œuvres de Bossuet, acceptèrent de confiance, ou peut-être par résignation, le texte de Deforis, en ce qui concernait les sermons. Les superfétations, que nous venons de rappeler, subsistèrent donc jusqu'en 1862- 1864. A cette date, M. Lâchât se fit fort de les corriger. En réalité, tandis que quelques-unes disparaissaient, un grand nombre étaient maintenues, ou môme aggravées. Le prétendu V^ sermon pour la Circoncision, et le III^ sermon pour le IV*-^ dimanche de Carême, ne sont autre chose que des interpolations nouvelles. Cet éditeur sera trop souvent convaincu d'infidélité dans le cours de la présente publication pour qu'il soit nécessaire de lui faire ici son procès. Nous n'avons et ne pouvons avoir aucun grief personnel contre sa mémoire ; nous serions plutôt tenté de lui savoir gré de nous avoir donné une si riche matière à réfutation pour notre Histoire critique de la Prédication de Bossuet. Rappelons seulement, en un mot, qu'en dehors de ce qu'il tire des Etudes de l'abbé Vaillant sur les sermons de Bossuet ^ et des recherches si consciencieuses de A. Floquet (Études sîir la vie de Bossuet), il ne reste guère à son compte que des corrections ou incomplètes ou absolument erronées. Il n'y a pas un sermon dans son édition dont le texte soit irréprochable : MM. Gandar, Gazier, Rébelliau, Brunetière l'ont constaté comme nous.
Lâchât n'appartenait ni au clergé ni à l'Université. Des critiques de profession et des éditeurs classiques, faisant partie de ce dernier corps, ont contribué bien plus efficacement, mais pour une partie restreinte, à fixer le texte et la chronologie des Sermons. E. Gandar, dans son Bossuet orateur, et dans son Choix de sermons de la jeunesse de Bossuet, a le premier indiqué la vraie méthode scientifique. Il a souvent éclairci d'une manière définitive les difficultés qui se ren-
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contraient sur son chemin. On voit quelquefois encore des critiques mettre en balance l'opinion de Lâchât et celle de Gandar : cette égalité est chose souverainement injuste. On peut prononcer sans hésitation que toutes les fois qu'il y a dissentiment entre eux, c'est le premier qui s'est trompé : ce n'est qu'à bon escient que Gandar s'est inscrit en faux contre lui; jamais pour le contredire systématiquement, comme lui-même avait fait à l'égard de ses prédécesseurs. On peut même dire que, sans se scandaliser autant que d'autres d'une réclame à outrance, qui prétendait faire passer pour une grande œuvre scientifique une intelligente opération commerciale, il s'est plu à ne tenir compte que des difficultés de la tâche, et de quelques améliorations réalisées, pour juger l'ensemble avec une excessive indulgence. D'autres, comme MM. Rébelliau, Brunetière, Gazier, ont apprécié l'œuvre avec beaucoup plus de sévérité, dans des préfaces ou introductions, placées en tête de nouveaux recueils de Serinons choisis. Les corrections de M. Rébelliau, surtout celles de M. Gazier, sont nombreuses et ordinairement justifiées. Quant aux éditions complètes, qui ont paru dans ces derniers temps, ce n'est autre chose qu'une combinaison, à doses inégales, de celles de Versailles, de Lâchât et de Gandar. Telles sont le séditions publiées, en 1870, chez Guérin, à Bar-le-Duc (d'abord chez Martin-Beaupré) ; chez Garnier, à Paris, 1870- 1874 ; chez Briday, à Lyon, en 1877. A l'heure présente, il reste encore à corriger de lourdes bévues, dont il est inutile de recommencer l'énumération contenue dans notre Histoire critique. Nous signalerons du reste les principales au lecteur dans cette publication, au fur et à mesure qu'elles se présenteront. Il y a en outre mille fautes de détail, que nous nous appliquerons à faire disparaître, au grand profit de l'éloquence du prédicateur ; car il ne faut quelquefois qu'une petite tache pour déparer tout un passage. Nous nous efforcerons en même temps d'assigner à chaque composition sa véritable place, et d'en déterminer la date avec exactitude. L'ordre chronologique, dont les avantages ne sont plus à démontrer, sera à lui seul le meilleur des commentaires.
La prédication de Bossuet comprend, à parler à la lettre, un espace de cinquante-quatre ans (1648- 1702), depuis son sous-diaconat,oi:i se placent ses véritables débuts (i), jusqu'à sa dernière maladie, où il se vit obligé, pendant un an et demi environ, de renoncer à la parole publique (2). Entre ces deux dates extrêmes, celle de son
1. Avant k's sermons proprtMUont dits, Bossiirt avait (.-oinpost'' des r\cM-cicos scolaires, dont nous ponrrons donner quehiue spcvinien.
2. S'il s'ai;issait ici des (Xiuvres complètes, nous aurions à mentionner, postc^ricurement au dernier discours connu (18 juin 1702), des opuscules dun i;rand intérêt, que rinfatigable défenseur de la Religion écrivit ou dicta de son lit de mort : /•.xplication de la ProplUtL- d' Isaïc sur Ecce Vlrgo coiuipiei ; iti le commentaire du Psaume XXI, le psaume de la Passion et du délaissement.
VI INTKOmiCTION.
premier Carême à la Cour (1662) forme une H-ne de dcmarcation qu'il importe de remarquer. En morne temps qu'elle est bien réellement, comme Gandar la établi, « l'époque de la maturité et de la perfection. >^ elle parta-e en deux moitiés à peu près égales ce qui nous a été conservé des Sermons. Cent ipiinzc sermons, y compris les esquisses ou fracjmcnts de discours, sont antérieurs au Carême du Louvre. Cette station et l'époque suivante réunies en fournissent cent vm:rt. Dans notre édition, l'une de ces deux parties remplira les trois premiers volumes ; et l'autre, les trois derniers.
(^u'on ne craigne pas, parce que trois volumes entiers contiendront des œuvres antérieures au Carême du Louvre, que toute cette partie ne doive présenter qu'un médiocre intérêt. Ellemême a un éclat, que seule la comparaison avec la pleine maturité peut faire pâlir. Ces compositions archaïques, sous leur costume légèrement provincial, même les sermons de séminaire, c'est-à-dire les essais tracés dès le temps du Collège de Navarre, mais surtout les débuts de l'Époque de Paris, ont tant de mâle vigueur que, s'il ne nous était parvenu autre chose des Sermons, Bossuet mériterait encore d'être placé au premier rang ; seulement il ne s'élèverait pas si haut au-dessus de ses rivaux les plus illustres, dans les régions solitaires du sublime.
Dans les œuvres de sa jeunesse, comme dans les âges suivants, nous le verrons allier deux choses, qui se tempèrent toujours chez lui l'une par l'autre : la prédilection instinctive de son âme pour les grandes vérités, pour les principes : « Les hommes, dira-t-il un jour, ne reviennent que par là (^); » et une consciencieuse préoccupation d'approprier son enseignement non seulement aux besoins, mais aux aptitudes de son auditoire.
Il n'échappe à personne que le génie naïf et profond de Bossuet avait une admirable affinité avec les vérités chrétiennes. Par la singulière clairv^oyance de son esprit, par l'élévation de ses vues et de ses sentiments, il était attiré vers la méditation et l'exposition du dogme. D. Nisard, dans son Histoire de la Littérature française, a bien su reconnaître là une des raisons qui devaient tirer du troisième rang Bossuet prédicateur. C'est là qu'on avait imaginé de le reléguer. Il l'a remis en tête de la liste de nos orateurs sacrés, en renvoyant Massillon, comme il est juste, après le solide Bourdaloue. « Dans les sermons de Bossuet, remarque-t-il (2), la doctrine tient plus de place que la morale. Cette seule proportion est déjà du génie. » Il ne s'agit pas, qu'on le remarque bien, de disserter en chaire, au lieu d'exhorter et de reprendre. Mais pour Bossuet, « les vérités de la foi et la doctrine des mœurs sont choses tellement