‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 138 sur 296 · Var. laisser · texte numérisé non relu

Var. laisser

2. Ici commence la conclusion, à laquelle le jeune pn-dicateur, dans sa préoccupation (le lulilité pratique, a voulu donner un .impie dévcloi)pcmenl.

faire voir que c est une grande folie de faire tant d'état de ces biens qui nous peuvent être ravis par une infinité d'accidents, et dont la mort enfin nous dépouillera sans ressource, après que nous aurons pris beaucoup de peine à les sauver des autres embûches que leur dressera la fortune. Que si la philosophie a si bien reconnu la vanité des richesses, nous autres chrétiens combien les devons-nous mépriser ; nous, dis-je. qui établissons ce mépris non sur des raisonnements humains, mais sur des vérités que le Fils du Père éternel a scellées et confirmées par son sang! S'il est donc vrai que l'héritage céleste, que Dieu nous a préparé par son Fils unique, soit l'unique objet de nos espérances, nous ne devons par conséquent estimer les choses que selon qu'elles nous y conduisent, et nous devons détester au contraire tout ce qui s'oppose à un si grand bonheur. Mais de tous les obstacles que le diable met à notre salut, il n'y en a aucun ni plus grand ni plus redoutable que les richesses. Pourquoi ? Je n'en alléguerai aucune raison ; je me contenterai d'employer un mot de notre Sauveur, plus puissant que toutes les raisons. Il est rapporté par trois évangélistes, mais particulièrement par saint Marc avec une merveilleuse énergie.

« Mes enfants bien-aimés, » dit notre Maître à ses chers disciples, après les avoir longtemps regardés, afin de leur faire entendre que ce qu'il avait à leur enseigner était d'une importance extraordinaire : « Mes enfants bien-aimés, oh ! qu'il est difficile que les riches puissent être sauvés ! Je vous dis en vérité, qu'il est plus aisé de faire passer un câble ou un chameau par l'ouverture d'une aiguille (''). » Ne vous étonnez pas de cette façon de parler, qui nous paraît extraordinaire. C'était un proverbe parmi les Hébreux, par lequel ils exprimaient ordinairement les choses qu'ils croyaient impossibles ; comme qui dirait parmi nous : Plutôt le ciel tomberait, ou quelque autre semblable expression. Mais ce n'est pas là où il faut s'arrêter : voyez, voyez seulement en quel rang le Sauveur a mis le salut des riches. Vous me direz peut-être que c'est une exagération ; sans doute vous vous flatterez de cette pensée : et moi je soutiens au contraire qu'il faut

a. Marc, X, 24.

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entendre cette parole à la lettre. J'espère vous le prouver par la suite de l'Evangile : rendez-vous attentifs ; c'est le Sauveur qui parle : il est question d'entendre sa parole, qui est la vie éternelle.

Quand un homme parle avec exagération, cela se remarque ordinairement à son action, à sa contenance, et surtout au sentiment que son discours imprime sur l'esprit de ses auditeurs. Par exemple, s'il m'était arrivé de dire quelque chose de cette sorte, vous le connaîtriez beaucoup mieux et vous en seriez meilleurs juges que ceux qui ne m'ont pas entendu : rien de plus constant que cette vérité. Or qui sont ceux qui ont écouté le Sauveur ? Ce sont les bienheureux apôtres. Quel sentiment ont-ils eu de son discours ? ont-ils cru que cette sentence fût prononcée avec exagération ? Jugez-en vous-mêmes par leur étonnement et par leur réponse. A ces paroles du Sauveur, dit l'évangéliste, ils demeurent entièrement interdits, admirant sans doute la véhémence extraordinaire avec laquelle leur Maître avait avancé cette terrible proposition. Faisant ensuite réflexion en eux-mêmes sur l'amour désordonné des richesses, qui règne presque partout, ils se disent les uns aux autres : « Et qui pourra donc être sauvé ? » B^ quis potest salvus fieri ('')? Ah ! qu'il est bien visible, par cette réponse, qu'ils avaient pris à la lettre cette parole du Fils de Dieu ! Car il est très certain qu'une exagération ne les aurait pas si fort émus. Mais Jésus n'en demeure pas là : au contraire, les voyant étonnés ; bien loin de leur lever ce scrupule, comme les riches le souhaiteraient, il appuie encore davantage. Vous dites, ô mes disciples, que, si cela est ainsi, le salut est donc impossible : « aussi est-il impossible aux hommes, mais à Dieu il n'est pas impossible ; » et il en ajoute la raison : « parce que, dit-il, tout est possible à Dieu (''). »

Que vous dirai-je ici, chrétiens? Il pourrait sembler d'abord que le Fils de Dieu se serait beaucoup relâché de sa première rigueur. Mais certes ce serait mal entendre la force de ses paroles ; expliquons-les par d'autres entlroits. Je remarque dans les Écritures, que cette façon de parler

a. Marc.^ X, 26. — b. Ihid., 2'j.

2 14 rAN1-:r.VRTQUF. DF SAINT FRANÇOIS d'aSSISE.

n'y csi j.'imais employée que dans une prodigieuse et invincible difficulté. C'est alors, en effet, quand toutes les raisons humaines défaillent, qu'il semble absolument nécessaire d'alléoruer, pour dernière raison, la toute-puissance divine. C'est ce que l'Ancre pratique à l'égard de la sainte Vierge, lorsque, lui voulant faire entendre qu'elle pourrait enfanter et demeurer vierge, il lui apporte l'exemple d'une stérile qui a conçu ; parce qu'enfin, poursuit-il, devant Dieu rien n'est impossible. Faites comparaison de ces choses. Une vierge peut concevoir, une stérile peut enfanter, un riche peut être sauvé : ce sont trois miracles dont les saintes Lettres ne nous rendent point d'autre raison, sinon que Dieu est toutpuissant. Donc, il est vrai, ô riche du siècle, que ton salut n'est point un ouvrage médiocre ; donc il serait impossible, si Dieu n'était pas tout-puissant ; donc cette difficulté passe de bien loin nos pensées, puisqu'il faut, pour la surmonter, une puissance infinie.

Et ne me dites pas que cette parole ne vous touche point, parce que peut-être vous n'êtes pas riches. Si vous n'êtes pas riches, vous avez envie de le devenir; et ces malédictions des richesses doivent tomber non tant sur les riches que sur ceux qui désirent de l'être. C'est de ceux-là que l'Apôtre prononce (''), « qu'ils s'engagent dans le piège du diable, et dans beaucoup de mauvais désirs, qui précipitent l'homme dans la perdition. » Le Fils de Dieu, dans le texte que je vous citais tout à l'heure, ne parle pas seulement des riches, mais de ceux « qui se fient aux richesses»: confide^ttes in pecuniis. Or, le désir et l'espérance étant inséparables, il est impossible de les désirer sans y mettre son espérance.

Vous raconterai-je ici tous les maux que ce maudit désir des richesses a apportés au genre humain ? Les fraudes, les voleries, les usures, les injustices, les oppressions, les inimitiés, les parjures, les perfidies, c'est le désir des richesses qui les a ordinairement amenés sur la terre. Aussi l'Apôtre a-t-il raison de dire, que « le désir des richesses est la racine de tous les maux : » Radix omniwn maloritm est cupiditas (^). Pourquoi l'avaricieux, mettant sa joie et son espérance dans

a. I Tim.^ VI, 9. — b. Ibid.^ 10.

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quelque mauvaise année et dans la disette publique, prépare et agrandit-il ses greniers, afin d'y engloutir toute la sub[sr]stance du pauvre, qu'il lui fera acheter au prix de son sang, lorsqu'il sera réduit aux abois? Pourquoi le marchand trompeur prononce-t-il plus de mensonges, plus de faux serments qu'il ne débite de marchandises ? Pourquoi le laboureur impatient maudit-il si souvent son travail et la Providence divine ? Pourquoi le soldat impitoyable exerce-t-il une rapine si cruelle ? Pourquoi le juge corrompu vend et livre-t-il son âme à Satan ? N'est-ce pas le désir des richesses ?

Mais surtout que ceux qui les possèdent veillent soigneusement à leur âme : elles ont des liens invisibles, dont nos cœurs ne se peuvent déprendre. Là où est notre trésor, là est notre cœur : or un cœur qui aime autre chose que Dieu ne peut être capable d'aimer Dieu. « Oh ! si nous aimions Dieu comme il faut, dit l'admirable saint Augustin, nous n'aimerions point du tout l'argent : » O si Detim digne amemtis, nummos omnino 7ton amabimtts (f). Partant si nous aimons l'argent, il sera impossible que nous aimions Dieu.

Tirez maintenant cette conséquence : les hommes qui ont beaucoup de richesses, il est presque impossible qu'ils ne les aiment; quand ils le voudraient nier, cela paraît trop évidemment par la crainte qu'ils ont de les perdre. Oui aime si fort les richesses, il est impossible qu'il aime Dieu: qui n'aime pas Dieu, il est impossible qu'il soit sauvé. « O Dieu, qu'il est difficile que ceux qui ont de grands biens parviennent au royaume du ciel! » Q7iam difficile qui peatnias Jiabeiit , 7'egmim Dei intrabunt (^,) !

Si les richesses sont donc si dangereuses, avisez, mes frères, à ce que vous en devez faire. Dieu ne vous les a pas données pour les enfermer dans des coffres, ni pour les employer à tant de dépenses superflues, pour ne pas dire pernicieuses. Telles nous sont données pour sustenter Jésus- Christ, qui languit en la personne des pauvres : elles vous sont données pour racheter vos iniquités, et pcnir amasser des trésors éternels. Jetez, jetez les yeux sur tant de familles

a. In Joan. Tract. XL, n. 10. — b. Luc, XV ni, 24. — Dcforis... qui ftecunùis f)05sident^ f>ossunt fcrviuirc ad )ii:;nu}ii Pci !

2l6 PANÉGYRIQUE DE SAINT FRANÇOIS DASSISE.

nécessiteuses qui n'osent vous exposer leurs misères ; sur les vierges de Ji':sus, que l'on voit presque défaillir dans leurs cloîtres, faute de moyens pour subsister ; sur tant de pauvres religieux, qui sous une mine riante cachent souvent une grande indigence. Un peu de courage, mes frères ; faites quelques efforts pour l'amour de Dieu. Voyez avec quelle abondance il a élargi ses mains sur nous par la fertilité de cette année : élargissons les nôtres sur les misères de nos pauvres frères ; que personne ne s'en dispense. Ne vous excusez pas sur la modicité de vos facultés ; Jésus mettra en ligne de compte jusqu'au moindre présent que vous lui ferez avec un cœur plein de charité : un verre d'eau même, offert dans cet esprit, peut vous mériter la vie éternelle.

C'est ainsi que les biens, qui sont ordinairement un poison, se convertiront pour vous en remède salutaire. Loin de perdre vos richesses en les distribuant, vous les posséderez d'autant plus sûrement que vous les aurez plus saintement prodiguées. Les pauvres vous les rendront d'une qualité bien plus excellente, car elles changent de nature en leurs mains. Dans les vôtres elles sont périssables : elles deviennent incorruptibles, sitôt qu'elles ont passé dans les leurs. Ils sont plus puissants que les rois. Les rois, par leurs édits, donnent quelque prix aux monnaies : les pauvres les rehaussent de prix jusqu'à une valeur infinie, sitôt qu'ils y appliquent leur marque. « Faites-vous donc des trésors qui ne périssent jamais; » thésaurisez pour le siècle futur un trésor inépuisable. Mettez vos richesses à couvert dans le ciel contre les guerres, contre les rapines, contre toute sorte d'événements ; déposez-les entre les mains de Dieu. Faites-vous, par vos aumônes, de bons amis sur la terre, qui vous recevront, après votre mort, dans ces éternels tabernacles, où le Père, le Fils et le Saint- Esprit, seul Dieu vivant et immortel, est glorifié dans tous les siècles des siècles. Amen,

i^t Propagation, à Metz.

Deforis a complété çà et là ce que Bossuet n'avait fait qu'indiquer en quelques mots. Lâchât, qui se faisait fort de découvrir et de corriger ces sortes d'interpolations, même en cas d'absence de l'autographe, n'a pas pris garde à celles-ci. Le manuscrit était d'une lecture un peu difficile !

Sommaire ( ). Zizanies : mélange.

Plainte sur le mélange des deux cités. Jérus[alem] au milieu de Babylone (p. 3, 4). — Raison de cela, Esali jouira quelque temps de son aînesse, mais Jacob l'emportera et sera le véritable supplantateur, etc. (p. 5-) ^

Dieu sauve ses élus parmi ce mélange, et prend plaisir de voir reluire sa grâce au milieu de l'impiété, comme les enfants dans la fournaise, etc. (p. 6.)

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