‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 146 sur 296 · Vur. Mais ces malcdiclions · texte numérisé non relu

Vur. Mais ces malcdiclions

méditez d'accorder quelque grâce à une personne d'une condition médiocre: v^ous avez à y prendre garde; cela peut tirer à conséquence : beaucoup d'autres par cet exemple prétendront la même faveur. Mais parcourez tous les chœurs des anges, considérez attentivement tous les ordres des bienheureux : voyez si vous en trouverez (') quelqu'un qui ose, je ne dis pas s'égaler, mais même en aucune manière se comparer à la sainte Vierge. Non : ni l'obéissance (^) des patriarches, ni la fidélité des prophètes, ni le zèle infatigable des saints apôtres, ni la générosité {^) des martyrs, ni la persévérance (•♦) des saints confesseurs, ni la pureté inviolable des vierges, ni cette grande diversité de vertus que la grâce divine a semées {^) dans les différents ordres des bienheureux (^), n'a rien qui puisse tant soit peu approcher de la très heureuse Marie. Cette maternité glorieuse, cette alliance éternelle qu'elle a contractée avec Dieu, la met dans un rang tout singulier qui ne souffre aucune comparaison. Et dans une si grande inégalité, quelle conséquence pouvons-nous craindre ? Montrez-moi une autre Mère de Dieu, une autre vierge féconde ; faites-moi voir ailleurs cette plénitude de grâces, cet assemblage de vertus divines, une humilité si profonde dans une dignité si auguste, et toutes les autres merveilles que j'admire en la [p. 7] sainte Vierge: et puis dites, si vous voulez, que l'exception que j'apporte à une loi générale, en faveur (7) d'une personne si extraordinaire, a des conséquences fâcheuses.

Et combien y a-t-il de lois générales dont Marie a été dispensée! N'est-ce pas une nécessité commune à toutes les femmes d'enfanter en tristesse et dans le péril de leur vie ? Marie en a été exemptée. N'a-t-il pas été prononcé de tous les hommes généralement, « qu'ils offensent tous en beaucoup de choses.»^ » In inultis offendimus omîtes (^\ Y a-t-il aucun

Jac, ni, 2.

* Corrections postérieures (vers 1665) : « si vous trouverez quelque créature. » Ce mot a été écrit plus tard ; il remplace : « la foi constante » (effacé),

* « Constance invincible. »

* « Pénitence persévérante. »

* « Répandues. »

Var. des prédestinés.

Var. à la considération d'une personne...

juste qui puisse éviter ces péchés de fragilité que nous appelons véniels ? Et, bien que cette proposition soit si générale et si véritable, l'admirable saint Augustin ne craint point d'en excepter la très innocente Marie (''). Certes si nous reconnaissions dans sa vie qu'elle eût été assujettie aux ordres communs, nous pourrions croire peut-être qu'elle aurait été conçue en iniquité, tout ainsi que le reste des hommes. Que si nous y remarquons au contraire une dispense presque générale de toutes les lois ; si nous y voyons, selon la foi orthodoxe, ou du moins selon le sentiment des docteurs les plus approuvés, si, dis-je, nous y voyons un enfantement sans douleur, une chair sans fragilité, des sens sans rébellion, une vie sans tache, une mort sans peine ; si son époux n'est que son gardien ; son mariage, le voile sacré qui couvre et protège sa virginité ; son Fils bien-aimé, une fleur que son intégrité a poussée : si, lorsqu'elle le conçut, la nature étonnée et confuse crut que toutes ses lois allaient être à jamais abolies ; si le Saint-Esprit tint sa place, et les délices de la virginité celle qui est ordinairement occupée par la convoitise : qui pourra croire qu'il n'y ait rien eu de surnaturel dans la conception de cette Princesse, et que ce soit le seul endroit de sa vie qui ne soit point marqué de quelque insigne miracle ?

Vous me direz peut-être que cette innocence si pure, c'est la prérogative du Fils de Dieu ; que de la communiquer à sa sainte Mère, c'est ôter au vSauveur l'avantage qui est du à sa qualité. [P. 8] C'est le dernier effort des docteurs dont nous réfutons aujourd'hui les objections. Mais à Dieu ne plaise, ô mon Maître, qu'une si téméraire pensée puisse jamais entrer dans mon âme ! Périssent tous mes raisonnements, que tous mes discours soient honteusement effacés, s'ils diminuent quelque chose de votre grandeur! Vous êtes innocent par nature, Marie ne l'est que par grâce; vous l'êtes par excellence, elle ne l'est que par privilège ; vous l'êtes comme Rédempteur, elle l'est comme la première de celles que votre sang précieux a purifiées. C) vous qui désirez qu'en .cette rencontre la préférence demeure à Notre-Seigneur,

a. De Natur. et Grat.^ n. 42.

VOUS voila satisfaits, ce me semble. Quoi ! si nous n'étions tous criminels par notre naissance, ne sauriez-vous que dire pour donner l'avantage au Sauveur ? Si vous croyez avoir fait beaucoup de l'avoir mis au-dessus d'une infinité de coupables, ne trouvez pas mauvais si je tâche du moins de trouver une créature innocente à laquelle je le préfère, afin de faire voir que ce n'est pas notre crime seul qui lui donne la prestance (').

Il est, certes, tout à fait nécessaire qu'il surpasse sa sainte Mère d'une distance infinie. Mais aussi ne jugez-vous pas raisonnable que sa Mère ait quelque avantage par-dessus le commun de ses serviteurs ? Que répondrez-vous à une demande qui paraît si juste ? Je ne me contente pas de ce que vous me dites, qu'elle a été sanctifiée devant sa naissance. Car encore que je vous avoue que c'est une belle prérogative, je vous prie de vous souvenir que c'est le privilège de saint Jean-Baptiste, et peut-être de quelque autre prophète. Or ce que je vous demande aujourd'hui, c'est que vous donniez, si vous le pouvez, quelque chose de singulier à Marie, sans toucher aux droits de Jésus. Pour moi j'y satisferai aisément, établissant trois degrés que chacun pourra retenir. Je dis que le Sauveur était infiniment audessus de cette commune corruption. Pour Marie, elle y était soumise , mais elle en a été préservée: entendez ce mot, s'il vous plaît. Et à l'égard des autres saints, je dis qu'ils l'avaient effectivement contractée, mais qu'ils en ont été délivrés. Ainsi nous conservons la prérogative à la Mère, sans faire tort à l'excellence du Fils : ainsi nous voyons une juste et équitable disposition, qui semble bien convenable à la Providence divine : ainsi le Sauveur Jésus, qui, selon la doctrine des théologiens, était venu en ce monde principalement [p. 9] pour purger les hommes de ce péché d'origine ("), en remporte une glorieuse victoire ; il le dompte, il le met en fuite partout où il se peut retrancher.

Comment cela, chrétiens ? L'induction en est claire. Ce

1. Les éditeurs ont corrigé cette expression toute latine, et par un médiocre synonyme ils ont dit : « la préférence. »

2. Anciennes édit. qui était le grand œuvre du diable. (Effacé.)

vice originel règne dans les enfants nouvellement nés; Jésus l'y surmonte par le saint baptême. Ce n'est pas tout: le diable, par ce péché, pénètre jusqu'aux ventres de nos mères; et là, tout impuissants que nous sommes, il nous rend ennemis de Dieu. Jésus choisit quelques âmes illustres qu'il purifie dans les entrailles maternelles, et là il défait encore le péché. Tels sont ceux que nous appelons sanctifiés dev^-mt la naissance, comme saint Jean ; comme Jérémie, selon le sentiment de quelques docteurs ; comme saint Joseph peutêtre, selon la conjecture de quelques autres. Mais il reste un endroit, ô Sauveur, où le diable se vante d'être invincible. Il dit que l'on ne l'en peut chasser. C'est le moment de la conception, dans lequel il brave votre pouvoir. Il dit que si vous lui ôtez la suite, du moins il s'attache, sans rien craindre, à la source et à la racine. « Elevez-vous, Seigneur, et que vos ennemis disparaissent, et que ceux qui vous haïssent tombent et périssent devant votre face : » Exiirgat Deus, \et dissipeiitur inimici ejus; et fugiant qui oderitnt eiim a facie ejus\ (^). Choisissez du moins une créature que vous sanctifiiez dès son origine, dès le premier instant oii elle sera animée : faites voir à notre (') envieux que vous pouvez prévenir son venin par la force de votre grâce ; qu'il n'y a point de lieu où il (^) puisse porter ses ténèbres infernales, d'où vous ne le chassiez par l'éclat tout-puissant de votre lumière. La bienheureuse Marie se présente fort à propos. Il sera digne de votre bonté et digne de la grandeur d'une Mère si excellente, que vous lui fassiez ressentir les effets d'une protection spéciale.

Chers frères, que vous en semble? que pensez-vous de cette doctrine? Vous paraît-elle pas bien plausible? Pour moi, quand je considère le Sauveur Jésus, notre amour et notre espérance, entre les bras de la sainte Vierge, ou suçant son lait virginal, ou se reposant doucement sur son sein, | p. 10] ou enclos dans ses chastes entrailles ; (mais je m'arrcle à cette dernière pensée, elle convient beaucoup mieux à ce

a. Ps.^ LXVII, I.

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