Var. une lumière pour... lîdit. un j^uide pour
2. "^ Correction de 1659 : « qui leur donne un repos sans trouble. >^
3. 11 faut sui)pléer (juclques m(>ts, h cause d'une déchirure du ms. Les éditeurs disent : « doutes et in(|uiétudcs. >~> Nous avons préféré rejircndre les propres expressions dont liossuet s'était servi tiuclqucs lignes i)lus haut.
mais je ne craindrai pas de vous assurer que ni dans les cabinets, ni dans les conseils, ni dans les chaires, ni dans les livres, jamais il ne s'est traité une affaire plus importante.
PREMIER POINT
[P. /] Qu'est-ce que l'homme, ô grand Dieu ! que vous en faites état et que vous en avez souvenance (') ? dit le prophète David (''). Notre vie, qu'est-ce autre chose qu'un égarement continuel ? Nos opinions sont autant d'erreurs, et nos voies ne sont qu'ignorance. Et certes, quand je parle de nos ignorances, je ne me plains pas, chrétiens, de ce que nous ne connaissons point quelle est la structure du monde, ni les influences des corps célestes, ni quelle vertu tient la terre suspendue au milieu des airs, ni de ce que tous les ouvrages de la nature nous sont des énigmes indissolubles (^). Bien que ces connaissances soient très admirables et très dignes d'être recherchées, ce n'est pas ce que je déplore aujourd'hui ; la cause de ma douleur nous touche de bien plus près. Je plains notre malheur de ce que nous ne savons pas ce qui nous est propre, de ce que nous ne connaissons pas le bien et le mal, de ce que nous n'avons pas la véritable conduite qui doit gouverner notre vie.
[P. 8] Le sage Salomon étant un jour entré profondément en cette pensée : « Ou'est-il nécessaire, dit-il, que l'homme s'étudie à des choses qui surpassent sa capacité, puisqu'il ne sait pas même ce qui lui est convenable durant le pèlerinage de cette vie ? » Quzd necesse est homini majora se guœrere; cttm ignoret quid conducat sibi... numéro dierum peregrinationis smcb, et tempore quod velut timbra prœterit (^) ? Mortels misérables et audacieux, nous mesurons le cours des astres, nous assignons la place aux éléments, nous allons chercher au fond des abîmes les choses que la nature
a. Ps., Vin, 5. — â. Ecd.^ vil, i.
1. Édit. Quid est ho?no quod memor es ejus? — Ces mots en effet ont été ajoutés dans le manuscrit ; mais on n'a pas remarqué que l'écriture n'est pas de Bossuet.
2. C'est le mot du ms. Nous l'avons déjà rencontré dans le panégyrique de saint François d'Assise. Les éditeurs, excepté Gandar, corrigent : « insolubles ». Il est vrai qu'il y a d'autres inadvertances : imagine ^qmx imagej désidérable, tic
y avait cachées, nous pénétrons un océan immense pour trouver des terres nouvelles que les siècles précédents n'ont jamais connues ; et à quoi ne nous portent pas les désirs vagues et téméraires d'une curiosité infinie ? Et, après tant de recherches laborieuses, nous sommes étrangers chez nous-mêmes ; nous ne connaissons ni le chemin que nous devons tenir, ni quelle est la vraie fin de nos mouvements. Et toutefois il est manifeste que la première chose que doit faire une personne avisée, c'est de considérer ses voies, et de peser par une véritable prudence comment [P. 9] il (') doit composer ses mœurs. C'est ce que nous enseigne l'Ecclésiaste en ces deux petits mots si sensés : « Les yeux du sage sont en sa tête : » Sapientis oculi in capite ejus ('*). Quelle étrange façon de parler : « les yeux du sage sont en sa tête! » Mais il a voulu nous faire entendre que, de même que la nature a mis la vue comme un guide fidèle dans la place la plus éminente du corps, afin de veiller à notre conduite et de découvrir de loin les obstacles qui la pourraient traverser, ainsi la Providence divine a établi la raison dans la suprême partie de notre âme, pour adresser nos pas à la bonne voie, et considérer aux environs les empêchements qui nous en détournent {^).
Et bien que tout le monde confesse qu'il n'y a rien de si nécessaire que ce précepte du Sage, si est-ce toutefois, chrétiens, que si nous l'observons en quelque façon dans les affaires de peu d'importance, nous le négligeons tout à fait dans le point capital de la vie. Étrange aveuglement de l'homme ! personne parmi nous ne se plaint de manquer de raisonnement ; nous nous piquons d'employer la raison, et dans nos affaires, et dans nos discours ; il faut même (ju'il y ait de l'esprit et du raisonnement dans nos jeux ; il y a de l'étude et de l'art jusque dans nos gestes et dcUis nos démarches : il n'y a que sur le point de nos mœurs où nous ne nous [p. 10] mettons point en peine de suivre ni de consulter la raison ; nous les abandonnons au hasard et à l'ignorance. Et afin que vous ne croyiez pas, chrétiens, que ce soit ici
a. EccL, H, 14.
I. Syllepse usitée au xvii" siècle. — 2. Var. Ce qui nous en peut dcHourncr.
3l8 SUR LA LOI DE DIEU.
une invective inutile, considérez, je vous prie, à quoi se passe la vie humaine. Chaque âge n'a-t-il pas ses erreurs et sa folie ? Qu'y a-t-il de plus insensé que la jeunesse bouillante, téméraire et mal avisée, toujours précipitée dans ses entreprises, à qui la violence de ses passions empêche de connaître ce qu'elle fait ? La force de l'âge se consume en mille soins et mille travaux inutiles. Le désir d'établir son crédit et sa fortune, l'ambition, et la vengeance, et les jalousies, quelles tempêtes ne causent-elles pas à cet âge ? Et la vieillesse paresseuse et impuissante, avec quelle pesanteur s'emploie-t-elle aux actions vertueuses ! combien est-elle froide et languissante ! combien trouble-t-elle le présent par la vue d'un avenir qui lui est funeste !
Jetons un peu la vue sur nos ans qui se sont écoulés; nous désapprouverons presque tous nos desseins, si nous sommes juges un peu équitables : et je n'en exempte pas les emplois les plus éclatants, car, pour être les plus illustres, ils n'en sont pas pour cela les plus accompagnés de raison ('). La plupart des choses que nous avons faites, les avons-nous choisies par une mûre délibération ? n'y avons-nous [pas] [p. 1 1] plutôt été engagés par une chaleur inconsidérée, qui donne e mouvement à tous nos desseins? Et dans les choses même esquelles (^) nous croyons avoir le plus apporté de prudence, qu'avons-nous jugé par les vrais principes ? avons-nous jamais songé à faire les choses par leurs motifs essentiels et par leurs véritables raisons ? Quand avons-nous cherché la bonne constitution de notre âme ? quand nous sommes-nous donné le loisir de considérer quel devait être notre intérieur, et pourquoi nous étions en ce monde .f^ Nos amis, nos prétentions, nos charges et nos emplois, nos divers intérêts, que nous n'avons jamais entendus, nous ont toujours entraînés ; et jamais nous ne sommes poussés que par des considérations étrangères. Ainsi se passe la vie, parmi une infinité de vains projets et de folles imaginations ; si bien que les plus sages, après que cette première ardeur qui donne l'agrément aux choses du monde est un peu tempérée {^) par le temps,
I. l^ar. les plus raisonnables. — 2. Var. dans lesquelles. — 3. Var. modérée, — ralentie.
s'étonnent le plus souvent de s'être si fort travaillés pour rien ('). Et d'où vient cela, chrétiens ? N'est-ce pas manque d'avoir bien compris les solides devoirs de Thomme et le vrai but où nous devons tendre?
Il est vrai, et il le faut avouer, que ce n'est pas une entreprise facile ni un travail médiocre : tous les sages du monde s'y sont appliqués, tous les sages du monde s'y sont [p. 12] trompés. Tu me cries de loin, ô philosophie ! que j'ai à marcher en ce monde dans un chemin glissant et plein de périls : je l'avoue, je le reconnais, je le sens même par expérience. Tu me présentes la main pour me soutenir et pour me conduire ; mais je veux savoir auparavant si ta conduite est bien assurée : « Si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans le précipice (''). » Et comment puis-je me fier à toi, ô pauvre philosophie ? Que vois-je dans tes écoles que des contentions inutiles qui ne seront jamais terminées ? On y forme des doutes, mais on n'y prononce point de décisions (^). Remarquez, s'il vous plaît, chrétiens, que depuis qu'on se mêle de philosopher dans le monde, la principale des questions a été des devoirs essentiels de l'homme, et quelle était la fin de la vie humaine. Ce que les uns ont posé pour certain, les autres l'ont rejeté comme faux. Dans une telle variété d'opinions, que l'on me mette au milieu d'une assemblée de philosophes un homme ignorant de ce qu'il aurait [p. 13] à faire en ce monde ; qu'on ramasse, s'il se peut, en un même lieu tous ceux qui ont jamais eu la réputation de sagesse : quand est-ce que ce pauvre homme se résoudra, s'il attend que de leurs conférences (-^) il en résulte enfin quelque conclusion arrêtée? Plutôt on verra le froid et le chaud cesser de se faire la guerre que les philosophes convenir entre eux de la vérité de leurs dogmes. ^Voâ/s /;/:7cem videmur insanire : (i Nous nous semblons insensés les uns aux autres, » disait autrefois saint Jérôme ( ).
Non, je ne le puis, chrétiens, je ne puis jamais me fier à
a. Matth.^ XV, 14. — /^. Epist. XXVI II, ad AselL
I. Cette phrase et la précédente sont soulignées comme importantes. 2 Souligné. Il en est de môme des principaux développements qui suivent, jusqu'à la conclusion : « Donc, ô Sagesse... > 3. Var. disputes.
la seule raison humaine: elle est si variable et si chancelante, elle est tant de fois tombée dans l'erreur, que c'est se commettre à un péril manifeste que de n'avoir point d'autre guide qu'elle. Quand je regarde quelquefois en moi-même cette mer si vaste et si agitée, si j'ose parler de la sorte, des raisons et opinions humaines, je ne puis découvrir, dans une si vaste étendue, ni aucun lieu si calme, ni aucune retraite si assurée, qui ne soit illustre par le naufrage de quelque personnage célèbre. Si bien que le prophète Job, déplorant dans la véhémence de ses douleurs, les diverses calamités qui affligent la vie humaine, a eu juste sujet de se plaindre de notre [p. 14] ignorance (au chapitre xxviii) à peu près en cette manière : O vous qui naviguez sur les mers, vous qui trafiquez dans les terres lointaines, et qui nous en rapportez des marchandises si précieuses, dites-nous : n'avez-vous point reconnu dans vos longs et pénibles voyages, « n'avez-vous point reconnu où réside l'intelligence, et dans quelles bienheureuses provinces la sagesse s'est retirée? » Unde sapientia venit, et quis est locus intelligentiœ ('*) ? Certes, « elle s'est cachée des yeux de tous les vivants ; les oiseaux mêmes du ciel, » c'est-à-dire les esprits élevés, « n'ont pu découvrir ses vestiges : » Abscondita est ab octtlis omnium viventium ; volucres quoque cœli latet {^). « La mort et la corruption, » c'est-à-dire l'âge caduc et la décrépite vieillesse, qui, courbée par les ans, semble déjà regarder sa fosse, « la mort donc et la corruption nous ont dit : » Enfin, après de longues enquêtes et plusieurs rudes expériences, « nous en avons ouï quelque bruit confus, » mais nous ne pouvons vous en rapporter de nouvelles bien assurées : Perditio et moj^s dixerunt : Auribus \7iostris~\ audivhnus famam ejus (^).
Donc, ô Sagesse incompréhensible, agité de cette tempête de diverses opinions pleines d'ignorance et d'incertitude, je ne vois de refuge que vous; vous serez le port assuré où [p. 15] se termineront mes erreurs. Grâce à votre miséricorde, comme vous allumiez autrefois durant l'obscurité de la nuit cette mystérieuse colonne de flammes qui conduisait Israël, votre peuple, dans une telle étendue de terres seules, incultes et
a.Job^ XXVIII, 20. — b. Ibid.y 21. — c. Ibid.^ 22.
inhabitées (') ; ainsi m'avez-vous proposé comme un céleste flambeau votre loi et vos ordonnances : elles rassureront mon esprit flottant, elles dirigeront mes pas incertains : Luccrna pedibus meis verbum tuum, et lumen semitis vieis (^).
« Je m'étais résolu, dit le Sage, de me retirer entièrement des plaisirs, afin de m'adonner sérieusement à l'étude de la sagesse, jusqu'à temps que je visse avec [p. 16] évidence ce qui est utile aux enfants des hommes i^) : mais, poursuit ce sage prince, j'ai reconnu que pour cette recherche notre vie n'est pas assez longue. » Et certes la prudence humaine est si lente dans ses progrès, et la vie si précipitée dans sa course, qu'à peine avons-nous pris les premières teintures des connaissances que nous recherchons, que la mort inopinément tranche le cours de nos études par une fatale et irrévocable sentence ; au lieu que dans l'étude de la loi de Dieu on y est savant dès le premier jour. Craignez Dieu : je vous ai tout dit ; c'est un abrégé de doctrine, qui « donne de l'entendement à l'enfance la plus imbécile (f) : » hitellectiim dat parvulis (^). C'est pourquoi le prophète David : J'ai eu, dit-il, de grands démêlés, durant mes jeunes années, avec de puissants ennemis, avec de vieux et rusés courtisans ; mais j'ai été plus avisé qu'eux ; je me suis ri des raffinements de ces vieillards expérimentés, sans y entendre d'autre finesse que de rechercher simplement les commandements de mon Dieu : Super senes intellexi, quia ^nandata tua qtucsivi ('').
En effet, considérez, chrétiens, ces grands et puissants génies : ils ne savent tous ce qu'ils font. Ne voyons-nous pas tous les jours manquer [p. i 7] quelque ressort à leurs grands et vastes desseins, et que cela ruine toute l'entreprise? L'événement des choses est ordinairement si extravagant ('), et revient si peu aux moyens que l'on y avait employés, cju'il faudrait être aveugle pour ne voir pas qu'il y a une puissance occulte et terrible (jui se plaît de renverser les desseins des hommes, qui se joue de ces grands esprits qui s'imaginent
a. Ps.^ cxvni, 105. -- l>. Eccl.^ II, 3. — c. Ps., cxviii, 130. — d. Ps., cxviii,