‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 178 sur 296 · Var. laisse voguer le navire au gré des eaux · texte numérisé non relu

Var. laisse voguer le navire au gré des eaux

comme nous l'entendrions, que l'on nous eût défaits de tant de lois incommodes ! c'est ainsi qu'ils appellent les saintes institutions de la loi divine : et si nous n'osons pas peut-être en parler si ouvertement, au moins ne vivons-nous pas d'autre sorte (') que si nous étions imbus de cette créance. Notre rèo-le, quoi que nous puissions dire, est de suivre nos passions; ou si nous les réprimons quelquefois, c'est par d'autres plus violentes, et en cela même moins raisonnables. Nous ne mettons pas la prudence à faire le choix de bonnes et vertueuses inclinations ; ce n'est pas là l'air du monde, ce n'est pas notre style ni notre méthode. Mais après que nos inclinations premières et dominantes sont nées en nous, je ne sais comment, par des mouvements indélibérés et par une espèce d'instinct aveugle, chose certainement qui n'est que trop véritable, quand nous savons faire le choix des moyens les plus propres pour les acheminer à [p. 23] leur fin, nous croyons avoir bien pris nos mesures : c'est ce que nous appelons une conduite réglée, tant l'usage véritable des choses est corrompu parmi nous. Ou bien, comme, dans une telle diversité de désirs aveugles et téméraires, il y en a beaucoup qui se contrarient, les faire céder au temps et aux occurrences présentes, par exemple, quitter pour un temps les plaisirs pour établir sa fortune, c'est aller adroitement à ses fins, c'est avoir la science du monde et savoir ce que c'est que de vivre. Mais de remonter à la source du mal, et de couper une bonne fois la racine des mauvaises inclinations, c'est à quoi personne ne pense.

O pauvres mortels abusés ! Eh Dieu ! qui nous a jetés ('') dans de si fausses persuasions ? Et comment ne voyons-nous pas « qu'étant d'une race divine, » comme dit l'apôtre saint Paul (''), il faut prendre de bien plus haut la règle de nos affaires.-* Car s'il est vrai ce que nos pères ont dit contre les sectateurs d'Épicure et l'école des libertins, que de même

a. Act., XVII, 28.

1, Var. certainement nous ne vivons pas d'autre sorte.

2. Les onze lignes qui suivent sont barrées dans le manuscrit (f. 434). Bossuet toutefois ne les a pas remplacées, et elles sont utiles pour lier ce qui précède et ce qui suit. {Gandar.)

que cet univers est régi par une Providence éternelle, ainsi les actions humaines, quelque extravagance qui nous y paraisse, sont conduites et gouvernées par une sagesse infinie ; n'est-il pas absolument nécessaire qu'elles aient une règle certaine sur laquelle elles soient composées ? Et si nous ne sommes pas capables de ces grandes et importantes raisons, l'expérience du moins ne devrait-elle pas nous avoir appris, qu'ayant plusieurs désirs [p. 24] qui nous sont pernicieux à nous-mêmes, la véritable sagesse n'est pas de les savoir contenter, mais de les savoir modérer? Eh Dieu! que serait-ce des choses humaines, si chacun suivait ses désirs? D'où vient que les Néron, les Caligula et ces autres monstres du genre humain, se sont laissés aller à des actions si brutales et si furieuses? N'est-ce pas par la licence effrénée de faire tout ce qu'ils ont voulu ? pour nous faire voir, chrétiens, qu'il n'y a point d'animal plus farouche ni plus indomptable que l'homme, quand il se laisse dominer à ses passions. Par conséquent il est nécessaire de donner quelques bornes à nos désirs par des règles fixes et invariables: et d'autant que nous avons tous la même raison, et qu'étant d'une même nature, il est entièrement impossible que nous ne soyons destinés à la même fin, il s'ensuit de là, par nécessité, que ces règles que nous poserons doivent être communes à tous les hommes. Or vous allez voir, chrétiens, par un raisonnement invincible, qu'il n'y en peut avoir d'autres que la loi de Dieu.

Où notre désordre (') paraît plus visible, c'est que nous sommes toujours hors de nous; je veux dire que nos occupations et nos exercices, nos conversations et nos divertissements nous attachent aux choses externes. J'en ai déjà dit quelque chose au commencement de ce discours, et je le répète à présent pour en tirer d'autres conséquences; mais ne m'obligez pas, chrétiens, de rentrer encore une fois dans le particulier de nos actions, pour vous faire vc^r cette

I. Tout ce qui suit [jusqu'au milieu de la p. 329] a été barré après coup dans le manuscrit. Bossuet se proposait évidemment d'abréj;er en chaire cette partie du second point, comme on va le voir abrci^cr l'cxordc sur le papier. {Gnmiar,) — Mais ces modifications datent de la reprise du discours (1659).

vérité[p. 25] trop constante. Que chacun s'examine soi-même, et il reconnaîtra manifestement qu'il n'agit que par des motifs tirés purement de dehors; et toutefois la première chose que la règle doit faire en nos âmes, c'est de nous ramener en nous-mêmes. Vous avez fait, dites-vous, une grande affaire, vous avez trouvé le moyen d'amasser beaucoup de richesses, vous êtes entré dans les bonnes grâces d'une personne considérable qui vous peut rendre de grands services; et je veux encore supposer, si vous le voulez, que vous vous soyez rendu maître de tout le monde : votre âme n'en est pas en meilleure assiette ; vos mœurs n'en sont pour cela ni plus innocentes, ni mieux ordonnées. « Je ne suis point dans l'intrigue, dit le grave Tertullien, dans le docte livre de Pallio ; on ne me voit [pasj m'empresser près la personne des grands ; je n'assiège ni leurs portes, ni leur passage ; je ne me romps point l'estomac à crier au milieu d'un barreau ; je ne vas ni aux marchés, ni aux places publiques ; j'ai assez à travailler en moi-même; c'est là ma grande et ma seule affaire : » In me unicum negotium mihi est [""). C'est qu'il pensait bien sérieusement à régler son intérieur; et le premier effet, comme je disais, de cette résolution, c'est de nous rappeler en nous-mêmes (').

Mais s'il ne faut autre chose, l'orgueil, toujours empressé, se présentera aussitôt à nos yeux. Voyez cet orgueilleux, comme il se contemple, avec quelle complaisance il se considère de toutes parts ; l'orgueil le fait rentrer en soi-même. Et n'est-ce pas l'orgueil, chrétiens, qui a retiré tant de philosophes du milieu de la multitude ? Nous voulons, disaientils, vaquer à nous-mêmes ; et certes, ils [p. 26J disaient vrai : c'était en eux-mêmes qu'ils voulaient s'occuper à contempler leurs belles idées, à se contenter de leurs beaux et agréables raisonnements, à se former à leur fantaisie une image de vertu de laquelle ils faisaient leur idole. Ils ne reconnaissaient pas comme il faut ce grand Dieu, duquel toutes leurs lumières étaient découlées : superbes et arrogants qu'ils

a. De Pall.^ n. 5.

I. Redite qui explique la sévérité de Bossuet pour cette partie de son discours. {Gandar.)

étaient, ils ne songeaient qu'à se plaire à eux-mêmes dans leurs subtiles inventions. C'est là tout le désordre, c'est la vraie source du dérèglement. Qui donc nous ramènera utilement en nous-mêmes, nous retirant de tant d'objets inutiles dans lesquels notre âme s'est elle-même si longtemps dissipée ? Ce sera sans doute la loi de Dieu par l'humilité chrétienne. C'est l'humilité chrétienne qui nous rappelle véritablement en nous-mêmes, parce qu'elle nous fait rentrer dans la considération de notre néant : elle nous fait entendre que nous tenons tout de la miséricorde divine ; et ainsi elle nous abaisse sous la loi de Dieu ; elle nous assujettit à sa volonté, qui est la règle souveraine de notre vie.

« Dieu a fait l'homme droit, » dit l'Ecclésiaste (''); et voici en quoi le docte saint Augustin reconnaît cette rectitude. La rectitude, et la juste règle, et l'ordre, sont inséparables : or, chaque chose est bien ordonnée, quand elle est soumise aux causes supérieures qui doivent lui (') dominer par leur naturelle condition : c'est en cela que l'ordre consiste, quand chacun se range aux volontés de ceux à qui il doit être soumis. Dieu donc, dit saint Augustin, a donné ce précepte à l'homme, « de régir ses inférieurs, et d'être lui-même régi par la puissance suprême : » ^^£'i ci stiperiore, regcrc infcriorem (^) (^). [P. 27] De même donc que la règle des mouvements inférieurs, c'est la juste et saine raison, ainsi la rèi^le de la raison, c'est Dieu même ; et lorsque la raison humaine compose ses mouvements selon la volonté de son Dieu, de là résulte cet ordre admirable, de là ce juste tempérament, de là cette médiocrité raisonnable qui fait toute la beauté de nos âmes. Pour pénétrer au fond de cette doctrine excellente de saint Augustin, élevons un peu nos esprits, et considérons attentivement que la volonté de Dieu est la règle suprême selon laquelle toutes les autres règles doivent être nécessai-

a. Eccî., VII, 30. — h. In Ps. CXLV, n. 5.

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