‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 194 sur 296 · I. Sic. — 2. Edit. la charité. (Faute de lecture · texte numérisé non relu

I. Sic. — 2. Edit. la charité. (Faute de lecture

en est donnée par l'Oraison dominicale, en laquelle nous ne demandons rien pour nous seuls, mais nous prions généralement pour les nécessités de tous les fidèles. En vain prierions-nous avec eux, si nous ne priions ainsi pour eux. Car de même que nous ne pouvons exclure personne de notre charité, aussi ne nous est-il pas permis de les exclure de nos prières. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul, dans la première à Timothée : Pro regibus et (') omnibus qui in subliniitate sunt : pour toutes les conditions et tous les états ; /loc enini bonum (^) est et acceptum cormn Salvatore nostro Deo (f). Que si Dieu a une si grande bonté que d'admettre généralement tous les hommes à la participation de ses grâces, s'il embrasse si volontiers tous ceux qui se présentent à lui ; quelle témérité nous serait-ce de rejeter de la communion de nos prières ceux que Dieu reçoit à la possession de ses biens !

Il n'est point de pareille insolence, que lorsqu'un serviteur se mêle de restreindre à sa fantaisie les libéralités de son maître. Et comment est-ce que vous observez ce que vous demandez à Dieu tous les jours, « que sa sainte volonté soit faite (^') .^ » Car puisque sa volonté est de bienfaire généralement à tous les hommes, si vous priez qu'elle soit accomplie, vous demandez par conséquent que tous les hommes soient participants de ses dons. Il est donc nécessaire que nous priions Dieu pour toute la société des hommes, et particulièrement pour tous ceux qui sont déjà assemblés dans l'Église, parmi lesquels le Eils de Dieu veut que vous compreniez tous vos ennemis et tous ceux qui vous persécutent : Orate pro persequentibus vos (^). Que si vous priez pour eux, ils ne peuvent plus être vos ennemis; et s'ils sont vos ennemis, vous ne pouvez prier pour eux comme il faut. Ceux-là ne peuvent pas être vos ennemis, auxquels vous désirez du bien de tout votre cœur ; et ceux pour qui vous priez, vous leur désirez du bien de tout votre cœur.

Certainement puisque vous priez Dieu, qui est si bon et si bienfaisant, ce n'est que pour en obtenir quelque bien ; et

a. 1 yV///., II, 2, 3. — b. .^fatih., vi, 10. — c. Il'itL, v, 44.

1, Ms. Pro rci^^ibus^ pro principibus...

2. Ms. Hoc enim est gratiini. — Citations simplement indiquées.

Sermons de Bossuet. *^

comme la prière n'est pas prière, si elle ne se fait de toutes les forces de l'âme, vous demandez à Dieu, avec ardeur, qu'il fasse du bien à ceux pour lesquels vous lui présentez vos prières. Encore si cette demande se devait faire devant les hommes, vous pourriez dissimuler vos pensées, et sous de belles demandes cacher de mauvaises intentions : mais parlant à celui qui lit dans vos plus secrètes pensées, qui découvre le fond de votre âme plus clairement que vous-mêmes, vous ne pouvez démentir vos inclinations ; de sorte qu'il est autant impossible que vous priiez pour ceux que vous haïssez, qu'il est impossible que vous aimiez et que vous désiriez sincèrement du bien à ceux que vous haïssez. Car que peuton désirer plus sincèrement que ce qu'on désire en la présence de Dieu ? Et comment peut-on leur souhaiter plus de bien, que de le demander instamment à celui qui seul est capable de leur donner ? Partant si vous haïssez quelqu'un, absolument il ne se peut faire que vous priiez pour lui la Majesté souveraine ; et offrant à Dieu une oraison si évidemment contraire à ses ordonnances et à l'Esprit qui prie en nous et par nous, vous espérez éviter la condamnation de votre témérité !

O Dieu éternel, quelle indignité ! On prie pour les Juifs, et pour les idolâtres, et pour les pécheurs les plus endurcis, et pour les ennemis les plus déclarés de Dieu : et vous ne voulez pas prier pour vos ennemis ! Certes, c'est une extrême folie, pendant que l'on croit obtenir de Dieu le pardon de crimes énormes, qu'un misérable homme fasse le difficile et l'inexorable. Quelque estime que vous ayez de vous-même, et en quelque rang que vous vous mettiez, l'offense qui se fait contre un homme, s'il n'y avait que son intérêt, ne peut être que très légère. Cet homme, que vous excluez de vos prières, l'Eglise prie pour lui ; et refusant ainsi de communiquer aux prières de toute l'Eglise, n'est-ce pas vous excommunier vous-mêmes ? Regardez à quel excès vous emporte votre haine inconsidérée. Vous me direz que vous n'y preniez pas garde ; maintenant donc que vous le voyez très évidemment, c'est à vous de vous corriger.

Ne me dites pas que vous priez pour tout le monde : car

puisqu'il est certain qu'il n'y a que la seule charité qui prie, il ne se peut faire que vous priiez pour ceux que vous haïssez. Votre intention dément vos paroles, et quand la bouche les nomme, le cœur les exclut. Ou bien si vous priez pour eux, dites-moi, quel bien leur souhaitez-vous ? leur souhaitezvous le souverain bien, qui est Dieu ? Certainement si vous ne le faites, votre haine est bien furieuse ; puisque, non content de leur refuser le pardon, vous ne voulez pas même que Dieu leur pardonne. Que si vous demandez pour eux cette grande et éternelle félicité, ne voyez-vous pas que c'est être trop aveugle, que de leur envier des biens passagers, en leur désirant les biens solides et permanents ? Car en les troublant dans les biens temporels, vous vous privez vous-même des biens éternels ; et ainsi vous êtes contraint, malgré la fureur de votre colère, de leur souhaiter plus de bien que vous ne vous en vous souhaitez à vous-même. Et après cela vous n'avouerez pas que votre haine est aveugle ? Que si vous ne lui enviez les biens temporels, que parce qu'il vous les ôte en les possédant, ô Dieu éternel ! que ne songez-vous plutôt que ces biens sont bien méprisables; puisqu'ils sont bornés si étroitement, que la jouissance de Tun sert d'obstacle à l'autre ? et que n'aspirez-vous aux vrais biens, dont la richesse et l'abondance est si grande qu'il y en a pour contenter tout le monde ? Vous en pouvez jouir sans en exclure vos compétiteurs ; encore qu'ils soient possédés par les autres, vous ne laisserez pas de les posséder tout entiers.

Certes, si nous désirions ces biens comme il faut, il n'y aurait point d'inimitiés dans le monde. Ce qui fait les inimitiés, c'est le partage des biens que nous poursuivons : il semble que nos rivaux nous ôtent ce qu'ils prennent pour eux. Or les biens éternels se communiquent sans se partager : ils ne font ni querelles ni jalousies ; ils ne souffrent ni ennemis ni envieux, à cause qu'ils sont capables de satisfaire tous ceux qui ont le courage de les espérer. C'est là, c'est là, mes sœurs, c'est le vrai remède contre les inimitiés et la haine. Quel mal me peut-on faire, si je n'aime que les biens divins ? Je n'appréhende pas qu'on me les ravisse. Vous m'ôterez mes biens temporels; mais je les dédaigne et je les

méprise : j'ai porté mes espérances plus haut. Je sais qu'ils n'ont que le nom de bien, que les mortels abusés leur donnent mal à propos ; et moi, je veux aspirer à des biens solides. Puisque vous ne sauriez m'ôter que des choses dont je ne fais point d'état, vous ne sauriez me faire d'injure ; parce que vous ne sauriez me procurer aucun mal. Il est vrai que vous me montrez une mauvaise volonté; mais une mauvaise volonté inutile. Et pensez-vous que cela m'offense ? Non, non : appuyé sur mon Dieu, je suis infiniment au dessus de votre colère et de votre envie ; et si peu que j'aie de connaissance, il m'est aisé de juger qu'une mauvaise volonté sans effet est plus digne de compassion que de haine.

Vous voyez, mes sœurs, que les aversions que nous concevons ne viennent que de l'estime trop grande que nous faisons des biens corruptibles ; et que toutes nos dissensions seraient à jamais terminées, si nous les méprisions comme ils le méritent. Mais je m'éloigne de mon sujet un peu trop longtemps : retournons à notre présent, et montrons que celui à qui nous l'offrons ne le peut recevoir que des âmes réconciliées. Je tranche en peu de mots ce raisonnement : vous prendrez le loisir d'y faire une réflexion sérieuse, Permettez-moi encore, mes sœurs, que je parle en votre présence à cet ennemi irréconciliable qui vient présenter à Dieu des prières qui viennent d'une âme envenimée par un cruel désir de vengeance.

As-tu vécu si innocemment, que tu n'aies jamais eu besoin de demander à Dieu la rémission de tes crimes ? Es-tu si assuré de toi-même, que tu puisses dire que tu n'auras plus besoin désormais d'une pareille miséricorde ? Si tu reconnais que tu as reçu de Dieu des grâces si signalées, de ta part ton ingratitude est extrême d'en refuser une si petite, qu'il a bien la bonté de te demander pour ton frère qui t'a offensé. Si tu espères encore de grandes faveurs de lui, c'est une étrange folie de lui dénier ce qu'il te propose en faveur de tes semblables. Furieux, qui ne veux pas pardonner, ne vois-tu pas que toi-même tu vas prononcer ta sentence ? Si tu penses qu'il est juste de pardonner ; tu te condamnes toimême, en disant ce que tu ne fais pas. S'il n'est pas raison-

nable qu'on t'oblige de pardonner à ton frère, combien moins est-il raisonnable que Dieu pardonne à son ennemi ? Ainsi, quoi que tu puisses dire, tes paroles retomberont sur toi, et tu seras accablé par tes propres raisons. Exagère tant que tu voudras la malice et l'ingratitude de tes ennemis ; ô Dieu ! où te sauveras-tu, si Dieu juge de tes actions avec la même rigueur ! Ah ! plutôt, mon cher frère, plutôt que d'entrer dans un examen si sévère, relâche-toi, afin que Dieu se relâche. «Jugement sans miséricorde, si tu refuses de faire miséricorde ('') : » grâce et miséricorde sans aucune aigreur, si tu pardonnes sans aucune aigreur : « Pardonnez, et je pardonnerai {^'). » Qui de nous ne voudrait acheter la rémission de crimes si énormes, tels que sont les nôtres, par l'oubli de quelques injures légères, qui ne nous paraissent grandes qu'à cause de notre ignorance et de l'aveugle témérité de nos passions inconsidérées ?

Cependant admirons, mes sœurs, la bonté ineffable de Dieu, qui aime si fort la miséricorde, que, non content de pardonner avec tant de libéralité tant de crimes qui se font contre lui, il veut encore obliger tous les hommes à pardonner, et se sert pour cela de l'artifice le plus aimable dont jamais on se puisse aviser. Quelquefois quand nous voulons obtenir une grâce considérable de nos amis, nous attendons qu'euxmêmes ils viennent à nous pour nous demander quelque chose. C'est ainsi que fait ce bon*Père, qui désire sur toutes choses de voir la paix parmi ses enfants. Ah ! dit-il, on l'a ofifensé, je veux qu'il pardonne. Je sais que cela lui sera bien rude ; mais il a besoin de moi tous les jours : bientôt, bientôt il faudra qu'il vienne lui-même pour me demander pardon de ses fautes ; c'est là, dit-il, que je l'attendrai. Pardonne, lui dirai-je, si tu veux que je te pardonne : je veux bien me relâcher, si tu te relâches. O miséricorde de notre Dieu, qui devient le négociateur de notre mutuelle réconciliation ! Combien sont à plaindre ceux qui refusent des conditions si justes !

O Dieu ! je frémis, chères sœurs, quand je considère ces faux chrétiens qui ne veulent pas pardonner: tous les jours

a. /ac, II, 13. — â. Matth.^ VI, 14.

ils se condamnent eux-mêmes, quand ils disent l'Oraison dominicale : « Pardonnez, disent-ils, comme nous pardonnons ('). » Misérable, tu ne pardonnes pas ; n'est-ce pas comme si tu disais : Seigneur, ne me pardonnez pas, comme je ne veux pas pardonner ? Ainsi cette sainte Oraison, en laquelle consiste toute la bénédiction, des fidèles, se tourne en malédiction et en anathème. Et quels chrétiens sont-ce que ceux-ci, qui ne peuvent pas dire l'Oraison dominicale ? Concluons que la prière n'est pas agréable, si elle ne vient d'une âme réconciliée.

SECOND POINT (')

Notre autel est un autel de paix : le sacrifice que nous célébrons, c'est la Passion de Jésus. Il est mort pour la réconciliation des ennemis. Non se vindicari, sêd illis postulabat ignosci (^). Ce sang a été répandu pour pacifier le ciel et la terre : non seulement les hommes à Dieu, mais les hommes entre eux et avec toutes les créatures. Le péché des hommes avait mis en guerre les créatures contre eux, et eux-mêmes contre eux-mêmes : c'est pour leur donner la paix que Jésus a versé son sang. Catilina donne du sang à ses convives (") : que si ce sang a lié entre eux une société de meurtres, de perfidies, le sang innocent du pacifique Jésus ne pourra-t-il pas lier parmi nous une sainte et véritable concorde ? Unus punis, unum corpus [multi suimis, omnes qui de uno pane participamus\ (^) : quel regret à un père quand il voit ses enfants à sa table, mangeant un commun pain, et se regardant les uns les autres avec des yeux de colère ? Les hommes te reçoivent à la sainte table ; Jésus le grand Pontife t'excommunie : Retire-toi, dit-il ; n'approche pas de mon autel, que tu ne sois réconcilié à ton frère.

a. Mafth., VI, 12. — b. S. Léo, de Passion. Dtvn. serm. XI, cap. m. — c. Sallust., Bel/. Catilin., n. 22. — d. \ Cor., X, 17.

I. Il ne reste que ces quelques notes pour le second point. Le ms. contient un signe de renvoi ; mais nous n'avons point la feuille ou l'œuvre à laquelle l'auteur se reportait.

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