‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 98 sur 296 · Var. est un vrai portrait de sa vie · texte numérisé non relu

Var. est un vrai portrait de sa vie

Que fait donc le Saint-Ksprit dans laine d'un bon chrétien? il fait (]ue l'Évangile est son conseil dans tous ses desseins, et runicjue règle (ju'il regarde dans ses actions. Insensiblement la doctrine du Fils de Dieu passe dans ses mœurs : il devient, pour ainsi dire, un Évangile vivant: tout y sent le Maître dont il a reçu les leçons, il en prend tout l'esprit, et si vous pénétriez dans l'intérieur de sa conscience, vous y verriez les mêmes linéaments, les mêmes affections, les mêmes façons de faire qu'en notre Sauveur.

Kt c'est ce qui touche sensiblement la bienheureuse Marie, comme il m'est aisé de l'éclaircir par un exemple familier. Vous verrez quelquefois une mère qui caressera extraordinairement un enfant sans en avoir d'autre raison, sinon que c'est, à son avis, la vraie peinture du sien. C'est ainsi, dirat-elle, qu'il pose ses mains ; c'est ainsi qu'il porte (') ses yeux ; telle est son action et sa contenance. Les mères sont ingénieuses à observer jusques aux moindres choses. Et qu'est-ce que cela sinon comme une course, si on [peut] parler de la sorte, que fait l'affection d'une mère, qui ne se contentant pas d'aimer son fils en sa propre personne, le va chercher partout où elle peut en découvrir quelque chose. Que si elles sont si fort émues de leur ressemblance ébauchée, que dirons-nous de Marie, lorsqu'elle voit dans l'âme des chrétiens des traits immortels de la parfaite beauté de son Fils, que le doigt de Dieu a si bien formés dans leurs âmes ?

Mais il y a plus (^) : nous ne sommes pas seulement les images vivantes du Fils de Dieu, nous sommes encore ses membres, et nous composons avec lui un corps dont il est le chef; ce qui attire si puissamment sur nous les affections de la sainte Vierge, qu'il n'y a point de mère qui puisse aller à l'égal : ce qu'il me serait aisé de vous faire voir par des rai-

1. Souvenir de Virgile (zÉ^Wd^zV/., III, 489): Sicoailos, sîcille 7nanns^sic oraferebai.

2. Seconde rédaction (f. ifi). Celle qu'on lit dans les éditions est une sorte de résultante, arrangée arbitrairement. Voici la première, qui n'est point effacée (f. 146, V) :

« Mais il y a plus. Nous ne sommes pas seulement les images du Fils de Dieu ; nous sommes les os de ses os et la chair de sa chair, ainsi que parle saint Paul ; nous sommes son corps et sa plénitude, comme enseigne le même apôtre : qualité qui nous unit de telle sorte avec lui, que quiconque aime le Sauveur, il faut par nécessité que par le même mouvement d'amour il aime tous

sonnements invincibles, si je n'étais pressé de finir bientôt ce discours. Et pour vous en convaincre, je ne veux seulement que (') vous en proposer en abrégé les principes, après avoir repassé légèrement sur quelques vérités que j'ai tâché d'établir dans ma première partie, dont il est nécessaire que vous ayez mémoire pour l'intelligence de ce qui me reste à vous dire.

Je vous ai dit, chrétiens, que la maternité de la Vierge n'ayant point d'exemple sur la terre, il en est de même de l'affection qu'elle a pour son Fils : et comme elle a cet honneur d'être la mère d'un Fils qui n'a point d'autre père que Dieu, de là vient que laissant bien loin au-dessous de nous toute la nature, nous lui avons été chercher la règle de son amour dans le sein du Père éternel. Car de même que Dieu le Père, voyant que la nature humaine touche de si près à son Fils unique, étend son amour paternel à l'humanité du Sauveur et fait de cet Homme-Dieu l'unique objet de ses complaisances, comme nous l'avons prouvé par le témoignage des Écritures, ainsi avons-nous dit que la bienheureuse Marie ne séparait plus la divinité d'avec l'humanité de son Fils, mais qu'elle les embrassait en quelque façon toutes deux par un même amour. Ce sont les vérités sur lesquelles nous avons établi l'union de Marie avec Dieu : en voici

les fidèles. De cette doctrine, si je n'étais pressé de finir bientôt ce discours, que j'aurais à vous déduire de puissantes considérations pour vous faire voir que Marie a pour nous toute la bonté d'une mère ! Et pour en toucher quelques principes en abrégé, je vous prie de vous souvenir d'une vérité que j'ai établie dans la première partie par un témoignage évident des Ecritures divines, à savoir que {i^ar. J'ai prouvé par le témoignage des Ecritures que) Dieu étend son affection paternelle jusqu'à l'humanité de son Fils, c'est-à-dire, comme nous l'avons exposé, que Tobjet de ses complaisances est un Homme- Dieu ; que son affection ne sépare pas la nature humaine d'avec la nature divine, depuis qu'une miraculeuse union les a rendues inséparables. A cette proposition, j'en ajoute maintenant une autre, et je dis que le Père éternel nous aime du même amour qu'il a pour son Fils ; ce que je n'oserais assurer, si je ne l'apprenais de la propre bouche du Sauveur dans cette belle oraison qu'il adressa pour nous à son Père : Dileclio qiia dilexisti me in ipsis sii, et ego in ipsis (Joan., XV H, 26) : Mon Père, dit-il, je suis en eux parce qu'ils sont mes membres : je vous prie <L que l'affection par laquelle vous m'avez aimé soit en eux : » Dilectio qua dilexisti me in ipsis sit, et ego in ipsis. O parole d'une charité ineffiible ! Notre-Seigneur

I. Pléonasme, qu'on retrouve dans la Préface de V Histoire des ï'iri.ttiofis : « C^uand on ne ferait seulement que lire les titres de leurs confessions de foi... »

quelques autres qui vous feront bien voir sa charité envers nous.

Les mcnies Écritures qui m'apprennent que Dieu aime en quelque façon par un mcme amour la divinité et l'humanité de son Fils, à cause de leur société inséparable en la personne adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ, m'enseii^ncnt aussi qu'il nous aime par le même amour qu'il a pour son Fils unique et bien-aimé, à cause que nous lui sommes unis comme les membres de son corps ; et c'est de toutes les maximes du christianisme celle qui doit porter le plus haut nos courages et nos espérances. En voulez-vous un beau témoignage dans la bouche même de Notre-Seianeur ? Écoutez ces belles paroles qu'il adresse à son Père, le priant pour nous : Dilectio, qua dilexisti me, in ipsis su, et ego in ipsis if) : Mon Père, dit-il, je suis en eux, parce qu'ils sont mes membres; je vous prie «que l'affection par laquelle vous m'aimez soit en eux. » Voyez, voyez, chrétiens, et réjouissez-vous. Notre Sauveur craint que l'amour de son Père ne fasse quelque différence entre le chef et les membres ; et connaissez par là combien nous sommes unis avec le Sauveur, puisque Dieu même, qui a distingué tous les êtres par une si aimable variété, ne nous distingue plus d'avec lui, et répand volontiers sur nous toutes les douceurs de son affection paternelle. Que s'il est vrai que Marie ne

a. Joan., xvii, 26. Ms. in eis. (Cité de mémoire, comme à la Toussaint, 1649.)

ne peut souffrir qu'on le sépare de nous ; il a peur que son Père ne fasse trop de différence entre le chef et ses membres ; il veut qu'il embrasse et le Maître et les disciples par le même amour.

De là que conclurons-nous à l'honneur de Marie ? Une conséquence admirable, qui suit évidemment de quelques maximes que je pense avoir solidement établies dans le premier point, et qui, vous étant proposées pour honorer les merveilles de la main de Dieu dans la bienheureuse Marie, sont certainement très dignes de votre audience. Je vous ai dit, chrétiens, que la maternité de la Vierge n'ayant point d'exemple sur la terre, son amour maternel, en était de même ; qu'il surpassait de bien loin la nature, et s'allait régler sur l'amour même du Père éternel. Je vous ai fait voir, par une considération plus sensible, qu'étant la meilleure mère qui puisse jamais être au monde, elle étend son affection maternelle à tout ce qui regarde la personne de son Fils. Joignez maintenant ces choses à ce que je viens de vous dire. Nous touchons de si près au Sauveur qu'à peine se peut-on figurer une plus étroite union. Il est en nous et nous en lui ; autant qu'il y a de fidèles, c'est pour ainsi dire autant de Jésljs-Chrisï sur

règle son amour que sur celui du Père éternel, allez, ô fidèles, allez à la bonne heure à cette Mère incomparable ; croyez qu'elle ne vous discernera plus d'avec son cher Fils : elle vous considérera comme « la chair de sa chair, et comme les os de ses os », ainsi que parle l'Apôtre ('"), comme des personnes sur lesquelles et dans lesquelles son sang a coulé; et pour dire quelque chose de plus, elle vous regardera comme autant de Jésus-Christ sur la terre : l'amour qu'elle a pour son Fils sera la mesure de celui qu'elle aura pour vous ; et partant ne craignez point de l'appeler votre mère : elle a au souverain degré toute la tendresse que cette qualité demande. C'est, si je ne me trompe, ce que je m'étais proposé de prouver dans cette seconde partie ; et je loue Dieu de ce qu'il nous a fait la grâce d'établir une dévotion sincère à la sainte Vierge sur des maximes qui me semblent si chrétiennes. Mais prenez garde que ces mêmes raisonnements, qui doivent nous donner une grande confiance sur l'intercession de la Vierge, ruinent en même temps une confiance téméraire à laquelle quelques esprits inconsidérés se laissent aveuglément emporter. Car vous devez avoir reconnu, par tout ce discours, que la dévotion de la Vierge ne se peut jamais rencontrer que dans une vie chrétienne. Et combien y en a-t-il qui, abusés d'une créance superstitieuse, se croient dévots à la Vierge quand ils s'acquittent de certaines petites pratiques, sans se mettre en peine de corriger la licence ni le débordement de leurs mœurs ? Que s'il y avait quelqu'un dans la compagnie qui fût imbu d'une si folle persuasion, qu'il sache, qu'il sache que puisque leur (') cœur est éloigné de Jésus,

a. Efhes.^ v, 30.

la terre, pourvu qu'ils ne démentent point leur profession ; et c'est un point capital de la doctrine chrétienne : nous sommes tellement mêlés et confondus, si j'ose parler de la sorte, avec le Sauveur, que Dieu même qui a distingué tous les êtres par une si aimable variété ne nous distingue plus d'avec lui, et ré|)and volontiers sur nous toute la douceur de ses affections paternelles. Partant, ù fidèles, allez à la bonne heure à Marie ; ne craignez point de l'appeler votre mère : elle a au souverain degré toute la tendresse que demande cette ([ualité. >

I. Les éditeurs ont corrigé : « son cœur..., ses prières ». Mais on peut conserver la lec^on du manuscrit, et entendre : le ccuur, les prières de ceux qui abusés d'une créance superstitieuse, etc. Le sens est le même, cl le tour est moins dur.

Sermons de Bossuet. 7

qS, poru T.A tP.te dit rosaire.

Marie a en exécration toutes leurs prières. En vain tâchezvous de la contenter de quelques crrimaces, en vain l'appelezvous votre Mère par une pieté simulée : quoi ! auriez-vous bien l'insolence de croire que ce lait viri^nnal dût couler sur des lèvres souillées de tant de péchés ? qu'elle voulût embrasser l'ennemi de son bien-aimé de ces mêmes bras dont elle le portait dans sa tendre enfance ? qu'étant si contraire au Sauveur, elle voulût vous donner pour frère au Sauveur? Plutôt, plutôt sachez que son cœur se soulève, que sa face se couvre de confusion, lorsque vous l'appelez votre mère.

Car ne pensez pas, chrétiens, qu'elle admette tout le monde indifféremment au nombre de ses enfants : il faut passer par une épreuve bien difficile, avant que de mériter cette qualité. Savez-vous ce que fait la bienheureuse Marie, lorsque quelqu'un des fidèles l'appelle sa mère ? Elle l'amène en présence de notre Sauveur : Ça, dit-elle, si vous êtes mon fils, il faut que vous ressembliez à Jésus mon bien-aimé. Les enfants, même parmi les hommes, portent souvent imprimés sur leurs corps les objets qui ont possédé l'imagination de leurs mères. La bienheureuse Marie est entièrement possédée du Sauveur Jésus; c'est lui seul qui domine en son cœur, lui seul règne sur tous ses désirs, lui seul occupe et entretient toutes ses pensées : elle ne pourra jamais croire que vous soyez ses enfants, si vous n'avez en votre âme (quelques linéaments de son Fils. Que si, après vous avoir considérés attentivement, elle ne trouve sur vous aucun trait (^ui ait rapport à son Fils, ô Dieu ! quelle sera votre confusion, lorsque vous vous verrez honteusement rebutés de devant sa face, et qu'elle vous déclarera que, n'ayant rien de son Fils et, ce qui est plus horrible, étant opposés à son Fils, vous lui êtes insupportables !

Au contraire, elle verra par exemple une personne (descendons dans quelque exemple particulier) qui, pendant les calamités publiques ('), telles que sont celles où nous nous voyons à présent, considérant tant de pauvres gens réduits à d'étranges extrémités, en ressent son âme attendrie, et

I. La misère était extrême à Paris depuis 1649. (Cf. Faillon, Vu de M. Olter, U, 502-506.; — La parenthôse est peut être une variante dans cette phrase.

POUR LA FKTE DU KOSAIKK. 99

ouvrant son cœur sur la misère du pauvre par une compassion véritable, élargit en même temps ses mains pour le soulager: Oh! dit-elle incontinent en soi-même, il a pris cela de mon Fils, qui ne vit jamais de misérable qu'il n'en eût pitié. « J'ai compassion de cette troupe, » disait-il ('') ; et à même temps il leur faisait donner tout ce que ses apôtres lui avaient gardé pour sa subsistance, qu'il multiplie même par un miracle, afin de les assister plus abondamment. Elle verra un jeune homme qui aura la modestie peinte sur le visage ; quand il est devant Dieu, c'est avec une action toute recueillie ; lui parle-t-on de quelque chose qui regarde la gloire de Dieu, il ne cherche point de vaines défaites, il s'y porte incontinent avec cœur. Oh ! qu'il est aimable ! dit la bienheureuse Marie ; ainsi était mon Fils lorsqu'il était en son âge, toujours recueilli devant Dieu : dès l'âge de douze ans, il quittait parents et amis, pour aller vaquer, disait-il, aux affaires de son Père {^'). Surtout elle en verra quelque autre dont le soin principal sera de conserver son corps et son âme dans une pureté très entière ; il n'a que de chastes plaisirs, il n'a que des amours innocentes ; Jésus possède son cœur, il en fait toutes les délices : parlez-lui d'une parole d'impureté, c'est un coup de poignard à son âme ; vous verrez incontinent qu'il s'arme de pudeur et de modestie contre de telles propositions. Voilà, chrétiens, voilà un enfant de la Vierge : comme elle s'en réjouit ! comme elle s'en glorifie ! comme elle en triomphe ! avec quelle [joie] elle le présente à son bien-aimé, qui est par-dessus toutes choses passionné pour les âmes pures !

C'est pourquoi excitez-vous, chrétiens, à l'amour de la pureté ; vous particulièrement, qu'une sainte affection pour Marie a attirés dans une société qui s'assemble sous son nom, pour se perfectionner dans la vie chrétienne ('). C'est votre zèle qui a aujourd'hui orné ce temple sacré, dans lequel nous célébrons les grandeurs de la majesté divine. Mais

a. Marc, viii, 2. — b. Luc, 11, 49.

I. La confrérie du Rosr.ire instituée par îS'irolas Corncl il.ms le collèi;c de Navarre, et dont Bossuct était directeur, dei)uib son diaconat, i l-loqucl, ICtuMs sur Ifi vie de Bossuct, I, 129.;

lOO

considérez que vous ave/ un autre temple à parer, dans lequel Ji':sus habite, sur lequel le Saint-Esprit se repose. Ce sont vos corps, mes chers frères, que le Sauveur a sanctifiés, afm (jue vous eussiez du respect pour eux ; sur lesquels il a versé son sani^, afin (jue vous les tinssiez nets de toute souillure ; (]u'il a consacrés, pour en faire les temples vivants de son Saint-Esprit: afin que, les ayant ornés en ce monde d'innocence et d'intégrité, il les ornât en l'autre d'immorta-

ité et de gloire.

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FRAGMENT d'un SERMON C) sur

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