I. Allusion très claire aux troubles de la Fronde
de nos pères. Ils nous ont appris que le genre humain ayant été précipité dans une mort éternelle par un homme et par une femme, Dieu avait prédestiné une nouvelle Eve aussi bien qu'un nouvel Adam, afin de nous faire renaître. Et de cette doctrine, que tous les anciens ont enseignée d'un consentement unanime, il me serait aisé de conclure que, comme la première Eve est la mère de tous les mortels, ainsi la seconde, qui est la très sainte Vierge, doit être estimée la mère de tous les fidèles. Ce que je pourrais confirmer par une belle pensée de saint Epiphane, qui assure (dans L' Hérésie Lxxviii) « que cette première Eve est appelée dans la Genèse Mère des vivants, en énigme ; » c'est-à-dire, ainsi qu'il l'expose lui-même, «en figure, et comme étant la représentation de Marie. » A quoi j'aurais encore à ajouter un passage célèbre de saint Augustin, dans le livre de la sainte Virginité, où ce grand docteur nous enseigne que la Vierge « selon le corps est mère du Sauveur qui est notre chef ; et selon l'esprit, des fidèles qui sont ses membres : » Carne mater capitis nostri, spiritu mater membrorum ej'us {^). Mais d'autant que je me sens obligé de réduire en peu de mots ce que je me suis proposé de vous dire afin de laisser le temps qui est nécessaire pour le reste du service divin, je passe beaucoup de choses que je pourrais tirer des saints Pères sur ce sujet ; et sans examiner tous les titres par lesquels la sainte Vierge est appelée à bon droit la Mère des chrétiens, je tâcherai seulement de vous faire voir (et c'est à mon avis ce qui vous doit toucher davantage) qu'elle est mère par le sentiment : je veux dire qu'elle a pour nous une tendresse véritablement maternelle. Pour le comprendre, vous n'avez, s'il vous plaît, qu'à suivre ce raisonnement.
Ayant présupposé, et sur la foi de l'Église et sur la doctrine des Pères, encore que je l'aie seulement touché en passant ; ayant, dis-je, présupposé que Marie est véritablemcnit notre mère, si je vous demandais, chrétiens, quand elle a commencé à avoir cette qualité, vous me répondriez sans doute que Notre-Seigneur vraisemblablement la fit notre mère, lorsqu'il lui donna saint Jean pour son fils. En effet,
a. De siuict. Viroinit., n. 6.
nous y trouvons toutes les convenances imaginables : {') car je vous ai avertis, des l'entrée de ce discours, et il n'est pas hc^rs de propos de vous en faire ressouvenir, que saint Jean, ayant été conduit par la main de Dieu au pied de la croix, y avait tenu la personne de tous les fidèles ; et j'en ai touché une raison qui mu semble fort apparente : c'est, s'il vous en souvient, que tous les autres disciples de Notre-Seigneur ayant été dispersés, la Providence n'avait retenu près de lui que le bien-aimé de son cœur, afin qu'il y pût représenter tous les autres, et recevoir en leur nom les dernières volontés de leur Maître. Sur quoi considérant qu'il y a peu d'apparence que le F'ils de Dieu, dont toutes les paroles et les actions sont mystérieuses, en une occasion si importante, ne l'ait considéré que comme un homme particulier ; nous avons inféré, ce me semble avec beaucoup de raison, qu'il a reçu la parole qui s'adressait à nous tous, que c'est en notre nom qu'il s'est mis incontinent en possession de Marie, et par conséquent c'est là proprement qu'elle est devenue notre mère.
Cela étant ainsi résolu, j'ai une autre question (^) à vous faire. D'où vient, à votre avis, que Notre-Seigneur attend cette heure dernière pour nous donner à Marie comme ses enfants ? Vous me direz peut-être qu'il a pitié d'une mère désolée qui perd le meilleur fils du monde, et que, pour la consoler, il lui donne une postérité éternelle. Cette raison est bonne et solide ; mais j'en ai une autre à vous dire, que peutêtre vous ne désapprouverez pas. Je pense que le dessein du Fils de Dieu est de lui inspirer pour nous dans cette rencontre une tendresse de mère. — Comment cela, direz-vous ? nous ne voyons pas bien cette conséquence. — Il me semble pourtant, chrétiens, qu'elle n'est pas extrêmement éloignée. Marie était au pied de la croix; elle voyait ce cher Fils tout couvert de plaies, étendant ses bras à un peuple incrédule et impitoyable; son sang qui débordait de tous côtés par ses veines déchirées: qui pourrait vous dire quelle était l'émotion du sang maternel.^ Non, il est certain, elle ne sentit jamais mieux qu'elle était mère ; toutes les souffrances de son Fils le lui faisaient sentir au vif.
I. l^ar. En efTet l'assurance y est entière. — 2. Édif. une autre proposition.
Que (') fera ici le Sauveur? Vous allez voir, chrétiens, qu'il sait parfaitement le secret d'émouvoir les affections. Quand Tâme est une fois prévenue de quelque passion violente touchant quelque objet, elle reçoit aisément les mêmes impressions pour tous les autres qui se présentent. Par exemple, vous êtes possédés d'un mouvement de colère ; il sera difficile que tous ceux qui approcheront de vous, si innocents qu'ils puissent être, n'en ressentent quelques effets. Et de là vient que, dans les séditions populaires, un homme adroit, qui saura manier et ménager avec art les esprits de la populace, lui fera quelquefois tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait le moins; ce qui rend ces sortes de mutineries extrêmement dangereuses. Il en est de même de toutes les autres passions ; parce que, l'âme étant déjà excitée, il ne reste plus qu'à l'appliquer sur d'autres objets; à quoi son propre mouvement la rend extrêmement disposée.
C'est pourquoi le Fils de Dieu, qui avait résolu de nous donner la sainte Vierge pour mère, afin d'être notre frère en toute façon (admirez son amour, chrétiens,) voyant du haut de sa croix combien l'âme de sa Mère était attendrie, et que son cœur ébranlé faisait inonder par ses yeux un torrent de larmes amères ; comme si c'eût été là qu'il l'eût attendue, il prit son temps de lui dire, lui montrant saint Jean : « Femme, voilà ton fils : » Ecce filins huts. Fidèles,
I. Les éditeurs, avec raison, ce semble, abandonnent ici la première rédaction, qui est complète au ms., pour lui en préférer une seconde (f. 150), annexée à l'original, mais sans renvoi. lien sera de même un peu plus loin. Appareniment l'auteur a voulu donner plus d'ampleur à quelques développements.
Première l'édaction: « Et lui cependant, considérant couler ses larmes du haut de sa croix, comme si c'eût été là qu'il l'eût attendue, il pris son temps de lui dire: « Femme, voilà ton fils : » Ecce films tuits. Ce sont ses mots, chrétiens ; et il me semble qu'en voici le sens, si nous le savons bien pénétrer : O femme affliç^ée à qui un amour infortuné fait éprouver à présent jusques où peut aller la compassion d'une mère : ces mômes sentiments de tendresse que vous avez maintenant pour moi, ayez-les pour Jean, mon disciple et mon bien-aimé ; ayez-les pour tous mes fidèles, que je vous reconmiande en sa personne, parce qu'ils sont tous mes disciples et mes bien-aimés : J'iccefilius tuus. Devons dire conibien ces paroles poussées duc(eurdu Fils, descendirent profondément au cœur de la Mère, c'est une chose que je n'oserais pas entreprendre {a). Comprenez seulement que celui qui parle est le Fils de Dieu (pii fait toutes choses par la force de sa parole. 11 n'a pas plus tôt... >
a. A/s. cntrcpreiulrc de vous expliquer. (Uislniclion).
92 rOlTR LA FÊTE DU ROSAIRE.
ce sont ses mots ; et voici son sens, si nous le savons bien l)L'nétrer: O fcfniiu! aflligée, à qui un amour infortuné fait éprouver à présent jusques où peut aller la compassion d'une mcre, cette même tendresse dont vous êtes à présent touchée si vivement pour moi, ayez-la pour Jean mon disciple et mon bien-aimé, ayez-la pour tous mes fidèles, que je vous recommande en sa personne, parce qu'ils sont tous mes disciples et mes bien-aimés : Ecce filius tuus. De vous dire combien ces paroles, poussées du cœur du Fils, descendirent profondément au cœur de la Mère, et l'impression qu'elles y firent, c'est une chose que je n'oserais pas entreprendre. Songez seulement que celui qui parle opère toutes choses par sa parole toute-puissante, qu'elle doit avoir un effet merveilleux, surtout sur sa sainte Mère ; et que, pour lui donner plus de force, il l'a animée de son sang, et Ta proférée d'une voix mourante, presque avec les derniers soupirs. Tout cela joint ensemble, il n'est pas croyable ce qu'elle était capable de faire dans l'âme de la sainte Vierge. Il n'a pas plus tôt lâché le mot à saint Jean pour lui dire que Marie est sa mère, qu'incontinent ce disciple se sent possédé de toutes les affections d'un bon fils (') : Et... accepit eam discip7ihis in sua (f) : à plus forte raison, sa parole doit-elle avoir agi sur l'âme de sa sainte Mère et y avoir fait entrer bien avant un amour extrême pour nous, comme pour ses véritables enfants.
Il me souvient à ce propos de ces mères misérables à qui on déchire les entrailles par le fer, pour en tirer leurs enfants (^) par violence. Il vous est arrivé quelque chose de semblable, ô bienheureuse Marie : c'est par le cœur que vous nous avez enfantés ; parce que vous nous avez enfantés par la charité : Cooperata est charitate, ut filii Dei in Ecclesia nascerent7cr, dit saint Augustin (^). Et j'ose dire que ces paroles de votre Fils, qui étaient son dernier adieu, entrè-
a. Joan., XIX, 27. — b. De sanct. Virs:i7iit., n. 6.
1. Defoiis ajoute : « et depuis cette heure- là, il la prit chez lui :£/^;i; illahora...)} — (Se reporter, au ms. 12823, du verso de la f. 150 à celui de la f. 144.)
2. Edit. pour en tirer leurs enfants au monde par violence. -- Emprunt malheureux à une première rédaction condamnée par Bossuet : « en mettre Içurs enfants au monde. »
rent en votre cœur ainsi qu'un glaive tranchant, y portèrent jusqu'au fond, avec une douleur excessive, une inclination de mère pour tous les fidèles. Ainsi vous nous avez, pour ainsi dire, enfantés d'un cœur déchiré parmi la véhémence d'une affliction infinie : et toutes les fois que les chrétiens paraissent devant vos yeux, vous vous souvenez de cette dernière parole, et vos entrailles s'émeuvent sur nous comme sur les enfants de votre douleur et de votre amour ; d'autant plus que vous ne sauriez jeter sur nous vos regards, que nous ne représentions à votre cœur ce Fils que vous aimez tant, dont le Saint-Esprit prend plaisir de graver la ressemblance dans l'esprit de tous les fidèles (').
C'est une doctrine que je tiens des Ecritures divines, et qui est bien puissante pour nous exciter à la vertu, outre qu'elle fait beaucoup à éclaircir la vérité que je traite. C'est pourquoi il est à propos de vous la déduire. Car j'apprends de l'apôtre saint Paul (et cette doctrine, ô fidèles, est bien digne de votre audience) que tous les chrétiens dont la vie répond à la profession qu'ils ont faite, portent imprimés en leur âme les traits naturels et la véritable image de Notre- Seigneur. Comment cela se fait-il ? Certainement la manière en est admirable ? Vivre chrétiennement, c'est se conformer à la doctrine du Fils de Dieu. Or je dis que la doctrine du Fils de Dieu est un tableau qui est tiré sur sa sainte vie (') : la doctrine est la copie, et lui-même est l'original ; en quoi il diffère beaucoup des autres docteurs qui se mêlent d'enseigner à bien vivre : car ceux-ci ne seront jamais assez téméraires pour former sur leurs actions les règles de la bonne vie : mais ils ont accoutumé de se figurer de belles idées, ils établissent certaines règles, sur lesquelles ils tâchent euxmêmes de se composer. Tout au contraire, le Fils de Dieu étant envoyé au monde pour y être un exemplaire achevé de la plus haute perfection, ses enseignements étaient dérivés de ses mœurs : il enseignait les choses parce qu'il les pratiquait ; sa parole n'était qu'une image de sa conduite.
1. Edit. D'autant plus que vous nous voyez, tout autant que nous sommes de chrétiens, tout couverts du sang" du .Sauveur dont nous sommes teints et blanchis, et tjue vous remarquez en nous ces mêmes linéaments. (\'ariante.)