‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 5)Chapitre 185 sur 573 · Var. l'univers — la terre — le monde · texte numérisé non relu

Var. l'univers — la terre — le monde

ressemblance avec ceux qui ont affligé et persécuté Jésus- Christ, nous voyions en combien de sortes nous renouvelons le crime des Juifs et la Passion du Sauveur des âmes.

Venez donc apprendre, messieurs, dans l'histoire de ses douleurs, ce qu'il faut attendre du monde. Venez connaître le naturel et les malignes dispositions de l'esprit humain : enfin venez voir ce qu'il faut souffrir de l'amitié, de la haine, de l'indifférence des hommes ; de leur appui, de leur abandon ; de leurs vertus et de leurs vices. Tout est changeant, tout est infidèle (') ; et Jésus-Christ nous en est un illustre exemple.

[Oui (^), mes frères, tout se tourne en croix ; et premièrement les amis. Ou ils se détachent par intérêt, ou ils nous perdent par leurs tromperies, ou ils nous quittent par faiblesse, ou ils nous secourent à contretemps selon leur humeur, et non pas selon nos besoins ; et toujours ils nous accablent.

. Le perfide Judas nous fait voir la malignité de l'intérêt, qui rompt les amitiés les plus saintes. Jésus l'avait appelé parmi ses apôtres ; Jésus l'avait honoré de sa confiance particulière et l'avait établi le dispensateur de toute son économie : cependant, ô malice du cœur humain ! ce n'est point ni un ennemi ni un étranger, c'est Judas, ce cher disciple, cet intime ami, qui le trahit, qui le livre ; qui le vole premièrement, et après le vend lui-même pour un léger intérêt : tant l'amitié, tant la confiance est faible contre l'intérêt! Ne dites pas : Je vivrai bien avec mes amis : qui les a traités plus bénignement que Jésus, la bonté et la douceur même ? Dé-

1. Édit. tout se tourne en affliction. — Cinq mots effacés au manuscrit. — Plus haut, à la fin de la phrase précédente, on ajoutait : « de leur probité et de leur injustice. »

2. Le manuscrit passe ici de la p. 6 à la p. 9. Il n'est pas probable que les pages 7 et 8 aient été écrites et qu'elles se soient perdues. En effet la moitié de la p. 6 est restée en blanc, ce qui prouve que Fauteur interrompt sa rédaction, au moment où elle rentre dans celle du Carême du Louvre. C'est là qu'il prenait de quoi la compléter. Et ne serait-ce pas précisément parce que le manuscrit original de la Passion du Louvre avait à cette occasion servi de brouillon, que Bossuet a pris la précaution insolite de le faire transcrire par une main étrangère.? Nous avons dit (IV, 277) que cette copie, d'après les corrections autographes, était de plusieurs années postérieure à 1662.

testons donc l'avarice, qui a fait premièrement un voleur, et ensuite un traître même d'un apôtre, et n'ayons jamais d'assurance où nous voyons l'entrée au moindre intérêt.

C'est toujours l'intérêt qui fait les flatteurs ; et c'est pourquoi ce même Judas, que le démon de l'intérêt possède, s'abandonne par même raison à celui de la flatterie. Il salue Jésus, et il le trahit ; il l'appelle son Maître, et il le vend ; il le baise, et il le livre à ses ennemis. C'est l'image parfaite d'un flatteur, qui n'applaudit à toute heure à celui qu'il appelle son maître et son patron, que pour trafiquer de lui, comme parle l'apôtre saint Pierre : « Ce sont ceux-là, dit ce grand apôtre, qui, poussés par leur avarice, avec des paroles feintes trafiquent de vous : In avaritiafictis verbis de vobis negotia- ^?/;//'?^r (''). Toutes leurs louanges sont des pièges; toutes leurs complaisances sont des embûches. Ils font des traités secrets dans lesquels ils nous comprennent sans que nous le sachions : ils s'allient avec Judas : « Que me donnerez-vous, et je vous le mettrai entre les mains {^) ?» Ainsi ordinairement ils nous vendent, et assez souvent ils nous livrent. Défionsnous donc des louanges et des complaisances des hommes. Regardez bien ce flatteur qui épanche tant de parfum.s sur votre tête : savez-vous qu'il ne fait que couvrir son jeu, et que par cette immense profusion de louanges qu'il vous donne à pleines mains, il achète la liberté de décrier votre conduite, ou même de vous trahir sans être suspect ? Qui ne te haïrait, ô flatterie ! corruptrice de la vie humaine, avec tes perfides embrassements et tes baisers empoisonnés, puisque c'est toi qui livres le divin Sauveur entre les mains de ses ennemis implacables ?

Mais après avoir vu, messieurs, ce que c'est que des amis corrompus, voyons ce qu'il faut attendre de ceux qui semblent les plus assurés. Faiblesse, méconnaissance, secours en paroles, abandonnement en effet. C'est ce qu'a éprouvé le divin Jésus. Au premier bruit de sa prise, tous ses disciples le quittent par une fuite honteuse (^). O cour, à qui je prêche cet évangile, ne te reconnais-tu pas toi-même dans cette histoire ? N'y reconnais-tu pas tes faveurs trompeuses

a. II Pctr., II, 3. — b. Maith., xxvi, 15. — c. Marc.^ XIV, 50.

et tes amitiés inconstantes ? Aussitôt qu'il arrive le moindre embarras, tout fuit, tout s'alarme, tout est étonné ; ou l'on garde tout au plus un certain dehors, afin de soutenir pour la forme quelque apparence d'amitié trompeuse et quelque dignité d'un nom si saint. Mais poussons encore plus loin, et voyons la faiblesse de cette amitié, lorsqu'elle semble le plus secourante. C'est le faible des amis du monde de nous vouloir aider selon leur humeur, et non pas selon nos besoins.

Pierre entreprend d'assister son Maître, et il met la main à l'épée, et il défend par le carnage celui qui ne voulait être défendu que par sa propre innocence. O Pierre ! voulez-vous soulager votre divin Maître ? vous le pouvez par la douceur et par la soumission,par votre fidélité persévérante. O Pierre! vous ne le faites pas, parce que ce secours n'est pas selon votre humeur : vous vous abandonnez au transport aveugle d'un zèle inconsidéré : vous frappez les ministres de la justice, et vous chargez de nouveaux soupçons ce Maître innocent qu'on traite déjà de séditieux. C'est ce que fait faire l'amitié du monde : elle veut se contenter elle-même, et nous donner le secours qui est conforme à son humeur ; et cependant elle nous dénie celui que demanderaient nos besoins.

Mais voici, si je ne me trompe, le dernier coup qu'on peut recevoir d'une amitié chancelante : un grand zèle mal soutenu, un commencement de constance qui tombe dans la suite tout à coup, et nous accable plus cruellement que si l'on nous quittait au premier abord. Le même Pierre en est un exemple. Qu'il est ferme ! qu'il est intrépide ! il veut mourir pour son Maître ; il n'est pas capable de l'abandonner. Il le suit au commencement ; mais, ô fidélité commencée, qui ne sert qu'à percer le cœur de Jésus par un reniement plus cruel, par une perfidie plus criminelle ! Ah ! que l'amitié de la créature est trompeuse dans ses apparences, corrompue dans ses flatteries, amère dans ses changements, accablante dans ses secours à contretemps, et dans ses commencements de constance qui rendent l'infidélité plus insupportable! Jésus a souffert toutes ces misères, pour nous faire haïr tant de crimes que nous fait faire l'amitié des hommes par nos aveugles complaisances. Haissons-les, chrétiens, ces crimes,

et n'ayons ni d'amitié, ni de confiance, dont Ditu ne soit le motif, dont la charité ne soit le principe (').]

Que lui fera maintenant souffrir la fureur de ses ennemis ? Mille tourments, mille afflictions, mille calomnies. Mais avant que de vous parler de toutes ces indignités, regardonsen la première cause qui était une noire envie. C'est la plus basse, la plus odieuse, la plus décriée de toutes les passions; mais peut-être la plus commune, et dont peu d'âmes sont tout à fait pures. Apprenons donc à la détester et à la déraciner jusqu'aux moindres fibres, puisque c'est elle qui a inventé et exécuté tout ce qui a été entrepris contre le Juste.

Les hommes se piquent d'être délicats ; la flatterie (^) de notre amour-propre nous fait si grands à nos yeux, que nous prenons pour un attentat la moindre apparence de contradiction,et nous nous emportons (^) si peu qu'on nous blesse. Mais ce qu'il y a en nous de plus déréglé, c'est que même, tant nous sommes tendres, on nous fâche sans nous faire mal, on nous blesse sans nous toucher. Celui-là fait sa fortune innocemment, et il nous rend ses ennemis par ses bons succès: ou sa vertu nous fait ombre, ou sa réputation nous offusque ('^). Les Scribes et les Pharisiens ne pouvaient souffrir Jésus- Christ, ni la pureté de sa doctrine, ni l'innocente simplicité (^) de sa vie et de sa conduite, qui confondait (^) leur hypocrisie, leur orgueil et leur avarice. « O envie ! dit excellemment saint Grégoire de Nazianze (''),tu es la plus juste et la plus injuste de toutes les passions : injuste certainement, parce que tu affliges les innocents ; mais juste aussi tout ensemble, parce que tu punis les coupables ; injuste encore une fois, parce que tu incommodes tout le genre humain ; mais

a. Orat. xxvii (Xunc XKXVi), n. 8.

1. La suite a été refaite à nouveau. A la comparer avec la rédaction de 1662, on se convaincra que l'auteur n'a modifié celle-ci que pour flétrir l'envie, « la plus basse, la plus odieuse, la plus décriée de toutes les passions. »

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