‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 5)Chapitre 214 sur 573 · Var. notre ignorance · texte numérisé non relu

Var. notre ignorance

deux maux extrêmes qui nous empêchent de voir : la préoccupation dans l'esprit, et une crainte secrète dans la volonté qui nous fait appréhender la lumière. C'est aussi ce que j'entreprends, avec le secours de la grâce, dans les deux parties de mon discours.

PREMIER POINT

Saint Thomas voulant nous décrire ce que c'est qu'un bon entendement, et quel est l'homme bien sensé, dit que c'est celui dont l'esprit est disposé comme une glace nette et bien unie (') où les choses s'impriment telles qu'elles sont, sans que les couleurs s'altèrent, ou que les traits se courbent et se défigurent : In quo objecta non distorta, sed simplici intuitu recta videntur (^\ Qu'il y a peu d'entendements qui soient disposés de cette sorte ! que cette glace est inégale et mal polie ! que ce miroir est souvent terni, et que rarement il arrive que les objets y paraissent en leur naturel ! Mais il n'est pas encore temps de nous plaindre de nos erreurs: il en faut rechercher les causes ; et tous les sages sont d'accord que l'une des plus générales, ce sont nos préventions, nos vains préjugés, nos opinions anticipées.

Le même saint Thomas remarque qu'il y a un certain mouvement dans nos esprits qui s'appelle précipitation ; et je vous prie messieurs de le bien entendre. Ce grand homme, pour nous le rendre sensible, nous l'explique par la ressemblance des mouvements corporels (^). Il y a beaucoup de différence entre un homme qui descend, et un homme qui se précipite. Celui qui descend, dit-il, marche posément et avec ordre, et s'appuie sur tous les degrés : mais celui qui se précipite, se jette comme à l'aveugle par un mouvement

a. la Ilae, Quœst. Ll, art. 3. — b. IP Il^e, Quœst. Ull, art. 3.

I. Var. est disposé comme un miroir très net et très poli. — Cette comparaison se retrouve dans V Histoire du Consulat et de V Empire^ par Thiers (Préface du tome XVI II). Il est peu probable que cet homme politique en ait emprunté l'idée à saint Thomas, ni même à Bossuet. Non que tous les orateurs parlementaires dédaignent ou négligent le grand orateur de la chaire. On garde à la Bibliothèque de la ville de Paris (Musée Carnavalet) le Bossuet de Berryer, où sont soulignés les plus beaux passages des discours. Son goût pour cet auteur était si connu, que les typographes parisiens, pour le remercier de les avoir défendus, firent une édition des Oraisons funèbres., tirée à un exemplaire.

DE LA QUINQUAGÉSIME. 23 I

rapide et impétueux, et semble vouloir atteindre les extrémités sans passer par le milieu. Appliquons ceci, avec saint Thomas, aux mouvements de l'esprit. La raison, poursuit ce grand homme, doit s'avancer avec ordre, et aller (') considérément d'une chose à l'autre ; si bien qu'elle a comme ses degrés par où il faut qu'elle passe (^) avant que d'asseoir son jugement. Mais l'esprit ne s'en donne pas toujours le loisir ; car il a je ne sais quoi de vif qui fait qu'il se {^) précipite. îl aime mieux juger que d'examiner les raisons, parce que la décision lui plaît et que l'examen le travaille. Comme donc son mouvement est fort vif et sa vitesse incroyable, comme il (^) n'est rien de plus malaisé que de fixer la mobilité et de contenir ce feu {^) des esprits, il s'avance témérairement, il juge avant que de connaître : il n'attend pas que les choses se découvrent et se représentent comme d'elles-mêmes, mais il prend des impressions qui ne naissent pas des objets, et, trop subtil ouvrier, il se forme lui-même de fausses images. C'est ce qui s'appelle précipitation ; et c'est la source féconde de tous les faux préjugés qui obscurcissent notre intelligence.

En effet {^), messieurs, ces préventions et ces opinions anticipées sont autant de nuages devant l'esprit, autant de taches sur ce beau miroir, qui empêchent que la vérité n'y soit imprimée. Vous sollicitez un juge, vous vous excusez envers un maître, vous voulez instruire un égal ; vous le trouvez prévenu: ô le grand et inutile travail! ô que vos paroles sont faibles, et que vous vous consumez par un vain effort (^) ! L'esprit

1. Var. marcher — passer. — vÇ^^zV. et marcher, aller considérément...

2. Souligné, et toutefois maintenu. — Ce mot formait redite avant les corrections signalées dans la note précédente, en vertu desquelles passer a été remplacé par marcher d'abord, et enfin par aller.

3. Edit. fait qu'il se hâte toujours et se précipite. — Les mots en italiques sont supprimés : ils ralentissaient mal à propos la rapidité de la phrase.

Page 1