rt'/V. une autre
Voilà quelles sont les v^ertus du monde ; c'est-à-dire, les vertus de ceux qui n'en ont point. Le monde n'aime pas les vices qui ne sont que vices. Car, comme dit saint Jean Chrysostome (''), le mal n'a point de nature pour se soutenir lui-même ; et s'il était sans mélange, il se détruirait par son propre excès. Mais aussi, si peu qu'on prenne de soin de mêler avec le vice quelque couleur de vertu, il pourra, sans trop se cacher et presque sans se contraindre, paraître avec honneur dans le monde. Il n'est pas besoin d'emprunter le masque d'une vertu sévère, ni le fard d'une hypocrisie trop étudiée ; le moindre mélange suffit, la plus légère teinture d'une vertu trompeuse et falsifiée impose aux yeux de tout le monde, concilie de l'honneur au vice ; et il ne faut pas pour cela beaucoup d'industrie.
Ceux qui ne se connaissent point en pierreries sont trompés par le moindre éclat : et le monde se connaît si peu en vertu solide, que la moindre apparence éblouit sa vue. C'est pourquoi il ne s'agit presque plus parmi les hommes d'éviter les vices, il s'agit seulement de trouver des noms et des prétextes honnêtes. Pousser ses amis à quelque prix que ce soit, venger hautement ses injures... Le nom et la dignité d'homme de bien se soutiennent plus par esprit et par industrie, que par probité et par vertu ; et on est en effet assez vertueux et assez réglé pour le monde, quand on a l'adresse de se ménager et l'invention de se couvrir.
Elegi abjectus esse in domo Dei mei. Je ne veux point de cette gloire qui donne du prix au vice ('). Ce n'est pas la vertu des temps, mais la vertu de l'Évangile... Vous apprendrez la vertu selon la règle, en détruisant ces vertus et ces qualités que le monde admire, cette hauteur de courage, cette grandeur d'âme, ces ingénieuses curiosités, cette pénétration d'un esprit subtil et perçant. Tout cela étant corrigé on s'en servira toutefois
a HomiL II i?i Ad. Apost., n. 5.
I. Bossuet ajoutait d'après l'imprimé et d'après la copie de Nancy : « Comment pourrions-nous recevoir la gloire que le monde donne au vice, nous qui ne recevons pas {7Jar. qui avons refusé) celle qu'il donne à la vertu .^ — Ce mouvement oratoire a été reporté ensuite à la fin du premier point.
Les personnes de votre sexe, quel est leur égarement quand la gloire les possède ? Je ne daignerais ici vous représenter la faiblesse de celles qui mettent toute leur gloire dans la parure; qui s'imaginent être assez ornées, quand elles amassent autour de leur corps ce qu'il y a de plus curieux ou de plus rare dans l'art ou dans la nature : « Comme si c'était là, dit saint Augustin, le souverain bien et la véritable gloire de l'homme, que tout ce qu'il a soit riche et précieux, excepté lui-même : » Quasi hoc sit hominis inaxumcm bomim habere omnia bona pj'œter seipsu7n (^\
Parlons plutôt de celles qui, fières par leur beauté ou par la supériorité de leur génie, sont d'autant plus captives de la gloire qu'elles pensent que pour l'acquérir elles n'ont besoin que de leurs personnes et de leurs propres avantages. C'est par là qu'elles prétendent se faire un empire, qui se soutient de soi-même sans aucun secours emprunté. Ah ! le malheureux empire ! Et peuvent-elles en être orgueilleuses, quand elles songent à quel joug et à quelle honte les destinent leurs propres captifs ? Et toutefois elles se flattent de cette souveraineté. En effet, l'image en est éclatante. Les hommes ne méprisent rien tant que la flatterie et la servitude (') : pour elles, on peut descendre à tout ce que la servitude a de plus bas, et la flatterie de plus servile et de plus rampant, jusqu'à les traiter de divinités ; et ce titre, que les flatteurs n'ont jamais donné aux plus grands monarques sans offenser les oreilles des courtisans les plus, dévoués, se prodigue tous les jours à ces idoles, avec l'applaudissement de tout le beau monde. Pour elles enfin, on croit tout permis ; et le monde, tant il est aveugle et sensuel (^), excuse en leur faveur non seulement la folie et l'extravagance, mais encore le crime et la perfidie ; tout est permis pour leur plaire et les servir.
Quelle est après cela leur vanité et leur emportement ? c'est ce que je n'entreprends pas de vous expliquer. Aussi mettent-elles toute leur vertu dans leur fierté. Le dirai-je dans cette chaire } leur chasteté même est un orgueil : elles
a. De Civit. Dei^ lib. III, cap. i.