‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 5)Chapitre 30 sur 573 · Var. le fonds · texte numérisé non relu

Var. le fonds

PREMIER POINT (')

L'obligation d'assister les pauvres est marquée si précisément dans notre évangile, qu'il n'en faut point après cela rechercher de preuves ; et tout le monde entend assez q-ue le refus de faire l'aumône est un crime capital, puisqu'il est puni du dernier supplice : « Allez, maudits, au feu éternel, parce que j'ai eu faim » dans les pauvres, << et vous ne m'avez point donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez refusé à boire ('') : » et le reste que vous savez. C'est donc une chose claire, et qui n'a pas de difficulté, que le refus de l'aumône est une cause de damnation. Mais on pourrait demander d'où vient que le Fils de Dieu, dissimulant, pour ainsi dire, tous les autres crimes des hommes dans son dernier jugement, ne rapporte que celui-ci pour motiver sa sentence. Est-ce qu'il ne couronne ou qu'il ne punit que l'aumône qu'on lui accorde ou qu'on lui dénie ? Et s'il y a, comme il est certain, d'autres œuvres qui nous damnent et qui nous sauvent, pourquoi est-ce que le Sauveur ne parle que de celle-ci ? C'est, messieurs, une question qu'il sera peut-être agréable, mais certainement très utile, d'examiner en ce lieu, parce que nous en tirerons des lumières très nécessaires.

Je pourrais répondre en un mot, que le Sauveur a voulu nous rendre attentifs à la loi de la charité et de l'aumône. Carcommeplusieurs n'eussent pas compris que nous pussions être condamnés au dernier supplice, non pour avoir dépouillé notre prochain, mais pour avoir manqué de le secourir dans ses extrêmes nécessités, il a plu à notre Sauveur de marquer expressément cette vérité dans le récit qu'il nous fait de sa dernière sentence. De même, comme la pitié qui nous porte à soulager les misérables est si naturelle à l'homme, plusieurs ne penseraient pas qu'une vertu qui devrait nous coûter si peu fût d'un si grand prix devant notre juge. C'est pourquoi, entre toutes les pratiques de piété, Jésus-Christ a voulu

a. Matth.^ XXV, 41, 42.

I. Ce premier point est ainsi résumé, entre crochets, à la suite de l'exorde : « La loi de l'aumône : claire dans l'Évangile ; cause de damnation \ pourquoi le Fils de Dieu n'allègue que celle-là. >

choisir les œuvres de miséricorde pour les célébrer hautement à la face de tout le monde ; et afin que nous entendions que rien ne décidera (') tant notre éternité, que les égards que nous aurons pour les affligés, il nous enseigne dans notre évangile qu'il ne fera retentir dans son jugement, que la charité des uns et la dureté des autres. Cette raison est très suffisante'; mais je découvre, si je ne me trompe, dans le dessein de notre Sauveur, quelque mystère plus haut qu'il faut que je vous expose.

Je ne vous le ferai pas attendre longtemps, et je vous dirai, chrétiens, en un mot, que la miséricorde exercée par nous (^), ou la charité négligée, ont un rapport si visible avec ce qui se passe dans le jugement, qu'il ne faut pas s'étonner si le Sauveur n'y fait paraître autre chose. Car qu'est-ce que le jugement, sinon miséricorde envers les uns et rigueur extrême envers les autres ? Et qui est plus digne de miséricorde, que celui qui a exercé la miséricorde ? au contraire qui mérite mieux d'être traité à toute rigueur, que celui qui a été dur et impitoyable ?

Je m'engage insensiblement dans une grande profondeur, et je me sens obligé de vous expliquer de quelle sorte nous devons entendre que la même vie éternelle qui nous est donnée par justice, nous est aussi accordée par une infinie miséricorde.

C'est une doctrine étrange et inconcevable, que Dieu, en nous accordant la vie éternelle, n'a point égard à nos œuvres. Comment n'a-t-il point d'égard à nos œuvres, puisque nous lisons en termes formels « qu'il rend {^) à chacun selon ses œuvres ('') ? » Que s'il est ainsi, chrétiens, il faut avouer nécessairement qu'il entre quelque justice dans le couronnement des élus : car qui ne voit clairement que rendre à chacun selon ses œuvres, c'est à dire en d'autres termes traiter (^) chacun selon qu'il mérite ? Or est-il que traiter les hommes selon leur mérite, c'est un acte de la justice qu'on

a. Apoc.^ XXII, 12.

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