Mémoires, p
In morte mirabilia operaius est.
Il a fait des choses merveilleuses dans sa mort (').
{Eccii.^ XLViii, 15.)
LES mystères de Jésus-Christ sont une chute conti- ^ nuelle ; et tant qu'il a vu devant soi quelque nouvelle bassesse, il -n'a jamais cessé de descendre. Il se compare lui-même dans son Evangile à un grain de froment qui tombe (") ; et en effet il est allé toujours tombant : premièrement du ciel en la terre, de son trône dans une crèche ; de là par plusieurs degrés il est tombé (■) jusqu'à l'ignominie du supplice, jusqu'à l'obscurité du tombeau, jusqu'à la profondeur de l'enfer. Mais comme il ne pouvait tomber plus bas, c'était là aussi le terme fatal de ses chutes mystérieuses; et ce cours d'abaissements étant rempli, c'est de là qu'il a commencé de se relever, couronné d'honneur et de gloire.
Ce que notre chef a fait une fois en sa personne sacrée, tous les jours il l'accomplit dans ses membres ; et le martyr que nous honorons nous en est un illustre exemple. Saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, s'étant trouvé engagé, pour les intérêts de l'Eglise, dans de longs et fâcheux démêlés avec un grand roi, avec Henri II, roi d'Angleterre, on l'a vu tomber peu à peu delà faveur à la disgrâce, de la disgrâce au bannissement, du bannissement à une espèce de proscription, et enfin à une mort violente. Mais la Providence divine, ayant lâché la main jusqu'à ce terme, a fait commencer de là son élévation. Elle a honoré de miracles le tombeau de cet illustre martyr ; elle a mené à ses cendres un roi pénitent ; elle a conservé les droits de l'Eglise par le sang de ce saint évêque, persécuté injustement pour sa cause; et tirant sa gloire de ses souffrances, elle m'a donné lieu de dire de lui ce que l'Ecclésiastique a dit d'Elisée, que « sa mort a opéré des miracles : » In rnorte mirabilia operatiis est. Mais afin de vous découvrir toutes ces merveilles, demandons l'assistance du Saint-Esprit par l'entremise de Marie : Ave.
a. Joan.^ XII, 24.
1. On peut douter si la traduction est de Bossuet ; il la tourne autrement à la fin de l'avant-propos.
2, Var. descendu.
C'est une loi établie, que l'Église ne peut jouir d'aucun avantage qui ne lui coûte la mort de ses enfants ; et que, pour affermir ses droits, il faut qu elle répande du sang. Son Époux l'a rachetée par le sang qu'il a versé pour elle, et il veut qu'elle achète par un prix semblable les grâces qu'il lui accorde. C'est par le sang des martyrs qu'elle a étendu ses conquêtes bien loin au delà de l'empire romain ; son sang lui a procuré et la paix dont elle a joui sous les empereurs chrétiens, et la victoire qu'elle a remportée sur les empereurs infidèles. Il paraît donc qu'elle devait du sang à l'affermissement de son autorité, comme elle en avait donné à l'établissement de sa doctrine ; et ainsi la discipline, aussi bien que la foi de l'Église, a dû avoir des martyrs.
C'est pour cette cause, messieurs, que votre glorieux patron a donné sa vie. Nous avons honoré ces derniers jours le premier martyr de la foi (') ; aujourd'hui nous célébrons le triomphe du premier martyr delà discipline ; et afin que tout le monde comprenne combien ce martyre a été semblable à ceux que nous ont fait voir les anciennes persécutions, je m'attacherai à vous montrer que la mort de notre saint archevêque a opéré les mêmes merveilles dans la cause de la discipline, que celle des autres martyrs a autrefois opérées lorsqu'il s'agissait de la croyance.
En effet, pour ne pas vous laisser longtemps en suspens, comme les martyrs qui ont combattu pour la foi (^) ont affermi, par le témoignage de leur sang, cette foi que les tyrans voulaient abolir, calmé par leur patience la haine publique, qu'on voulait exciter contre eux en les traitant comme des scélérats, confirmé par leur constance invincible les fidèles, qu'on avait dessein d'effrayer par le terrible spectacle de tant de supplices ; en sorte que, profitant des persécutions, ils les ont fait servir, contre leur nature, à l'établissement de leur foi, à la conversion de leurs ennemis, à l'instruction et à l'affermissement de leurs frères : ainsi vous verrez bientôt, chrétiens, que des effets tout semblables ont suivi la mort
1. Allusion à la fête de saint Etienne, premier martyr, qui se célèbre le 26 du même mois. 11 ne s'agit nullement, comme on l'a prétendu, d'un panégyrique dont nous devions regretter la perte.
2. Far. comme ceux que j'ai nommés les derniers ont appuyé — établi...
du grand archevêque de Cantorbéry ; et la suite de cet entretien vous fera paraître que le sang de ce nouveau martyr de la discipline a affermi l'autorité ecclésiastique, qui était violemment opprimée ; que sa mort a converti les cœurs indociles des ennemis de la discipline de l'Eglise (') ; enfin, qu'elle a échauffé le zèle de ceux qui sont préposés pour en être les défenseurs. Voilà ce que j'ai dessein de vous faire entendre dans les trois parties de ce discours.
PREMIER POINT
Pour bien entendre le sujet des fameux combats du grand saint Thomas de Cantorbéry pour l'honneur de l'Eglise et du sacerdoce, il faut considérer avant toutes choses quelques vérités importantes, qui regardent l'état de l'Eglise : ce qu'elle est, ce qui lui est dû, et ce qu'elle doit ; quels droits elle a sur la terre, et quels moyens lui sont donnés pour s'y maintenir. Je sais que cette matière est fort étendue, et pleine de questions épineuses ; mais comme la décision de ces doutes dépend d'un ou deux principes, j'espère qu'en laissant un grand embarras de difficultés fort enveloppées, je pourrai vous dire en peu de paroles ce qui est essentiel et fondamental, et absolument nécessaire pour connaître l'état delà cause pour laquelle saint Thomas a donné sa vie. J'avance donc deux vérités qui expliquent parfaitement, si je ne me trompe, l'état de l'Eglise sur la terre. Je dis qu'elle y est comme une étrangère ; et qu'elle y est toutefois revêtue d'un caractère royal, par la souveraineté toute .divine et toute spirituelle qu'elle y exerce. Ces deux vérités éclaircies nous donneront par ordre la résolution des difficultés que j'ai proposées.
Et premièrement, l'Église est dans le monde comme une étrangère. Cette qualité fait sa gloire. Elle montre sa dignité et son origine céleste, lorsqu'elle dédaigne d'habiter la terre: elle ne s'y arrête donc pas, mais elle y passe ; elle ne s'y habitue pas, mais elle y voyage. Ce qu'elle appréhende le plus, c'est que ses enfants ne s'y naturalisent, et qu'ils ne fassent leur principal établissement où ils ne doivent avoir qu'un lieu