‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 5)Chapitre 455 sur 573 · Var. <L Que le chemin est étroit qui. mène à la vie · texte numérisé non relu

Var. <L Que le chemin est étroit qui. mène à la vie

du siècle ('), voyez dans quel sentier la vertu chemine, doublement à l'étroit, et par elle-même, et par l'effort de ceux qui la persécutent : secourez-la, tendez-lui la main : puisque vous la voyez déjà fatiguée du combat qu'elle soutient au dedans contre tant de tentations qui accablent la nature humaine, mettez-la du moins à couvert des insultes du dehors. Ainsi vous élargirez un peu les voies du ciel, et rétablirez ce chemin, que sa hauteur et son âpreté rendront toujours assez difficile.

Mais si jamais l'on peut dire que la voie du chrétien est étroite, c'est, messieurs, durant les persécutions ; car que peut-on imaginer de plus malheureux, que de ne pouvoir conserver la foi sans s'exposer au supplice, ni sacrifier sans trouble, ni chercher Oieu qu'en tremblant ? Tel était l'état déplorable des catholiques anglais. L'erreur et la nouveauté se faisaient entendre dans toutes les chaires ; et la doctrine ancienne, qui, selon l'oracle de l'Evangile, « doit être prêchée jusques sur les toits (''), » pouvait à peine parler à l'oreille. Les enfants de Dieu étaient étonnés de ne voir plus ni l'autel, ni le sanctuaire, ni ces tribunaux de miséricorde qui justifient ceux qui s'accusent. O douleur! il fallait cacher la pénitence avec le même soin qu'on eût fait (^) les crimes ; et Jésus-Christ même se voyait contraint, au grand malheur des hommes ingrats, de chercher d'autres voiles et d'autres ténèbres, que ces voiles et ces ténèbres mystiques dont il se couvre volontairement dans l'Eucharistie. A l'arrivée de la reine, la rigueur se ralentit, et les catholiques respirèrent. Cette chapelle royale, qu'elle fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Somerset, rendait à l'Eglise sa première forme. Henriette, digne fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple, et y soutenait avec gloire par ses retraites, par ses prières et par ses dévotions,

a. Matth.^ X, 27. — Latin en marge: Quodin aure auditis^ prœdicate super tecta.

1. On voit par le développement qui va suivre comment les Oraisons fimebres se sont enrichies de réminiscences des Sermons. Cf. ci-dessus, sur la Justice^ p. 174 ; Sîir P Ambition (projet de sermon), p. 130 ; et dans le volume précédent, p, 273, sur les Devoirs des rois.

2. Cest-à-dire^ qu'on eût caché les crimes. — Sur le vtrhQ faire employé à en remplacer un autre, voy. t. I", Iniroductio7i^ Remarques...., p. xxxiv.

l'ancienne réputation de la très chrétienne maison de France. Les prêtres de l'Oratoire, que le grand Pierre de Bérulle avait conduits avec elle, et après eux (') les pères Capucins, y donnèrent, par leur piété, aux autels leur véritable décoration, et au service divin sa majesté naturelle. Les prêtres et les religieux, zélés et infatigables pasteurs de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre pauvres, errants, travestis, « desquels aussi le monde n'était pas digne (^), » venaient reprendre avec joie les marques glorieuses de leur profession dans la chapelle de la reine ; et l'Eglise désolée, qui autrefois pouvait à peine gémir librement et pleurer sa gloire passée, faisait retentir hautement les cantiques de Sion dans une terre étrangère. i\insi la pieuse reine consolait la captivité des fidèles, et relevait leur espérance.

Quand Dieu laisse sortir du puits de l'abîme la fumée qui obscurcit le soleil, selon l'expression de l'Apocalypse (^), c'est-à-dire, l'erreur et l'hérésie ; quand, pour punir les scandales, ou pour réveiller les peuples et les pasteurs, il permet à l'esprit de séduction de tromper les âmes hautaines, et de répandre partout un chagrin superbe, une indocile curiosité, et un esprit de révolte ; il détermine, dans sa sagesse profonde, les limites qu'il veut donner aux malheureux progrès de l'erreur et aux souffrances de son Eglise. Je n'entreprends pas, chrétiens, de vous dire la destinée des hérésies de ces derniers siècles, ni de marquer le terme fatal dans lequel

1. Manière adoucie de dire : Quand l'intolérance anglicane les eut chassés.

2. Le latin en note : Quibus dig?ius no7i erat tmindus. (Hebr., XI, 38.')

3. Le latin en note : Aperuit putetim abyssi, et asce?idit fumus putei..,^ et obscuraius est sol. (Apoc, IX, 2.) — Vingt ans plus tard, dans son Explication de l'Apocalypse, Bossuet persistait à voir les hérésies désignées dans ce chapitre, sous la forme des « combattants de la plus étrange figure que saint Jean ait marqués dans tout ce livre. > Fénelon et ses amis, qui ne songeaient pas encore à rompre avec Bossuet, le suppliaient de voir dans ces sauterelles, <( sorties de la fumée du puits, )> des armées de Barbares venant menacer Rome. Il ne se rendit pas. Il conclut même l'explication du passage (1-12) par cette remarque : « Je ne dois pas omettre ici que presque tous les interprètes anciens et modernes, et les protestants comme les autres, entendent ici les hérétiques. > Au début, il avait accordé que c'était « peut-être l'endroit le plus difficile de la prophétie. > De plus, il consentit à substituer, dans l'application historique, Théodote de Byzance à Paul de Samosate, tous deux hérésiarques des premiers siècles. (Cf. de la Broise, Bossuet et la Bible ^ p. 201.).

Dieu a résolu de borner leur cours. Mais, si mon jugement ne me trompe pas ; si, rappelant la mémoire des siècles passés, j'en fais un juste rapport à l'état présent ; j'ose croire, et je vois les sages concourir à ce sentiment, que les jours d'aveuglement sont écoulés, et qu'il est temps désormais que la lumière revienne. Lorsque le roi Henri YIII, prince en tout le reste accompli, s'égara dans les passions qui ont perdu Salomon et tant d'autres rois, et commença d'ébranler l'autorité de l'Eglise, les sages (') lui dénoncèrent qu'en remuant ce seul point il mettait tout en péril, et qu'il donnait, contre son dessein, une licence effrénée aux âges suivants. Les sages le prévirent ; mais les sages sont-ils crus en ces temps d'emportement, et ne se rit-on pas de leurs prophéties ? Ce qu'une judicieuse prévoyance n'a pu mettre dans l'esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l'expérience, les a forcés de le croire. Tout ce que la religion a de plus saint a été en proie. L'Angleterre a tant changé, qu'elle ne sait plus elle-même à quoi s'en tenir ; et, plus agitée en sa terre et dans ses ports mêmes que l'Océan qui l'environne, elle se voit inondée par l'effroyable débordement de mille sectes bizarres. Qui sait si, étant revenue de ses erreurs prodigieuses touchant la royauté, elle ne poussera pas plus loin ses réflexions, et si, ennuyée de ses changements, elle ne regardera pas avec complaisance l'état qui a précédé ? Cependant admirons ici la piété de la reine, qui a su si bien conserver les précieux restes de tant de persécutions. Que de pauvres, que de malheureux, que de familles ruinées pour la cause de la foi, ont subsisté, pendant tout le cours de sa vie, par l'immense profusion de ses aumônes ! Elles se répandaient de toutes parts jusqu'aux dernières extrémités de ses trois royaumes; et, s'étendant, par leur abondance, même sur les ennemis de la foi, elles adoucissaient leur aigreur, et les ramenaient à l'Église. Ainsi, non seulement elle conservait, mais encore elle augmentait le peuple de Dieu. Les conversions étaient innombrables; et ceux qui en ont été témoins

I. \J Histoire des Variations (VII, xv) nomme deux de ces sages : le chancelier Thomas Morus, et Fischer, évêque de Rochester, desquels <L l'univers déplora le supplice. »

oculaires nous ont appris que, pendant trois ans de séjour (') qu'dle a fait dans la cour du roi son fils, la (-) seule chapelle royale a vu plus de trois cents convertis, sans parler des autres, abjurer saintement leurs erreurs entre les mains de ses aumôniers. Heureuse d'avoir conservé si soigneusement l'étincelle de ce feu divin que Jésus est venu allumer au monde ('') ! Si jamais l'Angleterre revient à soi ; si ce levain précieux vient un jour à sanctifier toute cette masse, où il a été mêlé par ses royales mains, la postérité la plus éloignée n'aura pas assez de louanges pour célébrer les vertus de la religieuse Henriette, et croira devoir à sa piété l'ouvrage si mémorable du rétablissement de l'Eglise.

Que si l'histoire de l'Eglise garde chèrement la mémoire de cette reine, notre histoire ne taira pas les avantages qu'elle a procurés à sa maison et à sa patrie. Femme et mère très chérie et très honorée, elle a réconcilié avec la France le roi son mari, et le roi son fils. Qui ne sait qu'après la mémorable action de l'île de Rhé, et durant ce fameux siège de la Rochelle, cette princesse, prompte à se servir des conjonctures importantes, fit conclure la paix qui empêcha l'Angleterre de continuer son secours aux calvinistes révoltés } Et dans ces dernières années, après que notre grand roi, plus jaloux de sa parole et du salut de ses alliés que de ses propres intérêts, eut déclaré la guerre aux Anglais, ne fut-elle pas encore une sage et heureuse médiatrice ? Ne réunit-elle pas les deux royaumes } Et depuis encore, ne s'est-elle pas appliquée en toutes rencontres à conserver cette ■ même intelligence.^ Ces soins regardent maintenant Vos Altesses royales (^) ; et l'exemple d'une grande reine, aussi bien que le sang de France et d'Angleterre, que vous avez uni par votre heureux mariage, vous doit inspirer le désir de travailler

a. Luc, XII, 49.

1. Deforis (VIII, 46) repioche, non sans raison, aux Mémoires du P. d'Avrigny d'avoir prétendu que Henriette de France ne voulut point retourner en Angleterre, lorsque son fils eut été rétabli sur le trône, en 1660, Le séjour de trois ans dont parle Bossuet était son second voyage. L'hostilité que les protestants lui témoignaient la décida à repartir pour la France.

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