Victoire de Roundsvvay-Down, dans le Wiltshire
l'affaire était décidée, et cette campagne eût fini la guerre. Mais le moment fut manqué. Le terme fatal approchait ; et le ciel, qui semblait suspendre, en faveur de la piété de la reine, la vengeance qu'il méditait, commença à se déclarer. « Tu sais vaincre, disait un brave Africain au plus rusé capitaine qui fût jamais ; mais tu ne sais pas user de la victoire: Rome, que tu tenais, t'échappe ; et le destin ennemi t'a ôté tantôt le moyen, tantôt la pensée de la prendre {'). » Depuis ce malheureux moment, tout alla visiblement en décadence, et les affaires furent sans retour. La reine, qui se trouva grosse, et qui ne put par tout son crédit faire abandonner ces deux sièges, qu'on vit enfin si mal réussir, tomba en langueur ; et tout l'Etat languit avec elle. Elle fut contrainte de se séparer d'avec le roi, qui était presque assiégé dans Oxford, et ils se dirent un adieu bien triste, quoiqu'ils ne sussent pas que c'était le dernier. Elle se retire à Exeter, ville forte, où elle fut elle-même bientôt assiégée. Elle y accoucha d'une princesse (^), et se vit, douze jours après, contrainte de prendre la fuite pour se réfugier en France.
Princesse, dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison ? O Eternel ! veillez sur elle ; anges saints, rangez à l'entour vos escadrons invisibles, et faites la garde autour du berceau d'une princesse si grande et si délaissée. Elle est destinée au sage et valeureux Philippe, et doit des princes à la France, dignes de lui, dignes d'elle et de leurs aïeux (3). Dieu l'a protégée, messieurs. Sa gouvernante, deux ans après, tire ce précieux enfant des mains des rebelles (•*), et quoique ignorant sa captivité, et sentant trop sa grandeur, elle se découvre elle-même ; quoique refusant tous les autres
1. Imitation de deux passages de Tite-Live, que Rossuet cite en note : Tum Maharbal : Vincere sci's, Anm'âa/, Victoria uti 7iescis. (Dec. I, lib. III.) — Potinndœ urbis Romœ^ modo 7neiitem non dari^ 7nodofortunam. (Lib. VI.)
2. Henriette-Anne, qui était présente à l'oraison funèbre, et qui elle-même « devait être sitôt après le sujet d'un discours semblable ! »
3. Var. et dignes de leurs aïeux. — Henriette d'Angleterre, en mourant Tannée suivante, ne laissa que des filles (Marie- Louise, et Anne- Marie). Elle avait eu un* fils ; mais il mourut en bas âge, en 1666.
4. La comtesse de Morton. Elle réussit à amener en France la petite princesse, déguisée en garçon, sous le nom de Henri.
noms, elle s'obstine à dire qu'elle est la Princesse ; elle est enfin amenée auprès de la reine sa mère, pour faire sa consolation durant ses malheurs, en attendant qu'elle fasse la félicité d'un grand prince et la joie de toute la France. Mais j'interromps l'ordre de mon histoire. J'ai dit que la reine fut obligée à se retirer de son royaume. En effet, elle partit des ports d'Angleterre à la vue des vaisseaux des rebelles, qui la poursuivaient de si près, qu'elle entendait presque leurs cris et leurs menaces insolentes. O voyage bien différent de celui qu'elle avait fait sur la même mer, lorsque, venant prendre possession du sceptre de la Grande-Bretagne, elle voyait, pour ainsi dire, les ondes se courber sous elle, et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers! Maintenant chassée, poursuivie par ses ennemis implacables, qui avaient eu l'audace de lui faire son procès, tantôt sauvée, tantôt presque prise, changeant de fortune à chaque quart d'heure, n'ayant pour elle que Dieu et son courage inébranlable, elle n'avait ni assez de vents ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. Mais enfin elle arrive à Brest, où après tant de maux il lui fut permis de respirer un peu.
Quand je considère en moi-même les périls extrêmes et continuels qu'a couru[s] cette princesse, sur la mer et sur la terre, durant l'espace de près de dix ans, et que d'ailleurs je vois que toutes les entreprises sont inutiles contre sa personne, pendant que tout réussit d'une manière surprenante contre l'Etat, que puis-je penser autre chose, sinon que la Providence, autant attachée à lui conserver la vie qu'à renverser sa puissance, a voulu qu'elle survéquît (') à ses grandeurs, afin qu'elle pût survivre aux attachements de la terre, et aux sentiments d'orgueil qui corrompent d'autant plus les âmes, qu'elles sont plus grandes et plus élevées ? Ce
I. Ce survéquît, îorn\Q préconisée parVaugelas, et que donnent ici toutes les anciennes éditions, est moins de Bossuet, croyons-nous, que de ses imprimeurs. Nous ne l'avons jamais rencontré dans ses manuscrits. En 1653, il disait : «il vécut » (uescusi); « qu'il vécût » (uescut); en 1654 : « vécussent » (uescussent) etc. (Cf. t. PS p. 302, 324, 478.) Grande était la liberté que prenaient les imprimeurs avec les manuscrits. Ainsi l'édition des oraisons funèbres des deux Henriette, en 1671, prête à Bossuet des formes : même^ nôtre^ vôtre^ etc., qu'il n'employait plus depuis plus de quinze ans, et d'autres, comme ^// (avec accent), qu'il n'avait jamais employées. En 1689, autres fantaisies.
fut un conseil à peu près semblable qui abaissa autrefois David sous la main du rebelle Absalon. « Le voyez-vous, ce grand roi, dit le saint et éloquent prêtre de Marseille ('), le voyez-vous seul, abandonné, tellement déchu dans l'esprit des siens, qu'il devient un objet de mépris aux uns, et, ce qui est plus insupportable à un grand courage, un objet de pitié aux autres ; ne sachant, poursuit Salvien, de laquelle de ces deux choses il avait le plus à se plaindre, ou de ce que Siba le nourrissait, ou de ce que Sémei avait l'insolence de le maudire ? » Voilà, messieurs, une image, mais imparfaite, de la reine d'Angleterre, quand, après de si étranges humiliations, elle fut encore contrainte de paraître au monde, et d'étaler, pour ainsi dire, à la France même, et au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute l'étendue de sa misère. Alors elle put bien dire, avec le prophète Isaïe (^) : « Le Seigneur des armées a fait ces choses, pour anéantir tout le faste des grandeurs humaines, et tourner en ignominie ce que l'univers a de plus auguste. » Ce n'est pas que la France ait manqué à la fille de Henri le Grand : Anne la magnanime, la pieuse, que nous ne nommerons jamais sans regret, la reçut d'une manière convenable à la majesté des deux reines. Mais les affaires du roi ne permettant pas que cette sage régente pût proportionner le remède au mal, jugez de l'état de ces deux princesses. Henriette, d'un si grand cœur, est contrainte de demander du secours ; Anne, d'un si grand cœur, ne peut en donner assez. Si l'on eût pu avancer ces belles années dont nous admirons maintenant le cours glorieux, Louis, qui entend de si loin les gémissements des chrétiens affligés {') ; qui, assuré de sa gloire, dont la sagesse de ses conseils et la droiture de ses intentions lui répondent toujours, malgré l'incertitude des événements,
1. Salvien, dont Bossuet cite le texte en note : Dejectus usque in servorum suoru??ij quod grave est^ contumeliain^ vel, quod gravius^ 7?nsericordiam ; ut vel Siba euJH pasceret^ vel ei maledicere S emei publiée fion iimeret. (De Gubern. Dei, lib. II, cap.v.)
2. Le texte latin en note : Dofnimis exercituum cogiiavit hoc, ut detraheret superbiam omnis gloriœ^ et ad ignominiam dedticeret tcniversos inclytos terrœ. (xxni, 9.)
3. Allusion aux secours envoyés cette année même à Candie assiégée par les Turcs.
Sermons de Bossuet. — V. 35
entreprend lui seul la cause commune, et porte ses armes redoutées à travers des espaces immenses de mer et de terre, aurait-il refusé son bras à ses voisins, à ses alliés, à son propre sang, aux droits sacrés de la royauté, qu'il sait si bien maintenir ? Avec quelle puissance l'Angleterre l'aurait-elle vu invincible défenseur, ou vengeur présent de la majesté violée ! Mais Dieu n'avait laissé aucune ressource au roi d'Angleterre ; tout lui manque, tout lui est contraire. Les Ecossais, à qui il se donne, le livrent aux parlementaires anglais, et les gardes fidèles (') de nos rois trahissent le leur. Pendant que le parlement d'Angleterre songe à congédier l'armée, cette armée, toute indépendante ('), réforme ellemême à sa mode le parlement, qui eût gardé quelques mesures, et se rend maîtresse de tout. Ainsi le roi est mené de captivité en captivité (^) ; et la reine remue en vain la France, la Hollande, la Pologne même et les puissances du Nord les plus éloignées. Elle ranime les Ecossais, qui arment trente mille hommes : elle fait avec le duc de Lorraine une entreprise, pour la délivrance du roi son seigneur, dont le succès parait infaillible, tant le concert en est juste. Elle retire ses chers enfants, l'unique espérance de sa maison, et confesse à cette fois que, parmi les plus mortelles douleurs, on est encore capable de joie. Elle console le roi, qui lui écrit, de sa prison même, qu'elle seule soutient son esprit, et qu'il ne faut craindre de lui aucune bassesse, parce que sans cesse il se souvient qu'il est à elle. O mère ! ô femme ! ô reine admirable ! et digne d'une meilleure fortune, si les fortunes de la terre étaient quelque chose ! enfin il faut céder à votre sort. Vous avez assez soutenu l'État, qui est attaqué par une force invincible et divine : il ne reste plus désormais, sinon que vous teniez ferme parmi ses ruines.
Comme une colonne, dont la masse solide parait le plus
1. Une des quatre compagnies des gardes du corps du roi de France était entièrement composée d'Écossais.
2. Si Bossuet veut dire tout à fait indépefidante, par ironie, comme le pense M. Jacquinet, l'orthographe actuelle serait « tout indépendante. >> Mais l'expression peut signifier toute composée cfindépeftdants, secte dont on a parlé plus haut.
3. Depuis juin 1647 jusqu'en janvier 1649,011 il fut décapité.
ferme appui (') d'un temple ruineux, lorsque ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle sans l'abattre : ainsi la reine se montre le ferme soutien de l'Etat, lorsqu'après en avoir longtemps porté le faix, elle n'est pas même courbée sous sa chute.
Qui cependant pourrait exprimer ses justes douleurs ? qui pourrait raconter ses plaintes ? Non, messieurs, Jérémie lui-même, qui seul semble être capable d'égaler les lamentations aux calamités, ne suffirait pas à de tels regrets. Elle s'écrie avec ce prophète : « Voyez, Seigneur, mon affliction : mon ennemi s'est fortifié, et mes enfants sont perdus. Le cruel a mis sa main sacrilège sur ce qui m'était le plus cher. La royauté a été profanée, et les princes sont foulés aux pieds (^). » — « Laissez-moi, je pleurerai amèrement ; n'entreprenez pas de me consoler (3). » — L'épée a frappé au dehors; mais je sens en moi-même une mort semblable (^). »
Mais après que nous avons écouté ses plaintes, saintes filles (5), ses chères amies (car elle voulait bien vous nommer ainsi), vous qui l'avez vue si souvent gémir devant les autels de son unique protecteur, et dans le sein desquelles elle a versé les secrètes consolations qu'elle en recevait, mettez fin à ce discours, en nous racontant les sentiments chrétiens dont vous avez été les témoins fidèles. Combien de fois at-elle en ce lieu remercié Dieu humblement de deux grandes grâces : l'une, de l'avoir fait chrétienne (^); l'autre, messieurs,
1. Far. Comme une colonne, ouvrage d'une antique architecture, qui paraît le plus ferme appui...
2. Les textes latins cités en note : FacH suntfilii inei perditi^ quoniain invaluit ifiiinicus (Lament., i, i6). — : Manum suafn inisit hostis ad omnia desiderabilia ejus (Ibid., lo). — Polluit regjtum et principes ejti s (Ibid,, II, 2).
3. Un texte d'Isaïe est intercalé au milieu, des extraits des Lamentations : Recedite a me^ aînareflebo ; nolite incumbere ut consolemini me (xxii, 4).
4. A la suite de ce texte d'Isaïe, cet autre qui nous ramène aux Lamentations (qu'on désigne ordinairement ainsi : Thren.j ici nous reproduisons les indications de Bossuet) : Forts interficit gladius^et do?ni inors similis est (Lament., 1, 20).
On a cent fois fait remarquer le tact parfait qui épargne h la fille de la victime et atout l'auditoire l'évocation trop directe de si pénibles souvenirs : « tout est rappelé, rien n'est accusé : les images sanglantes restent voilées. » (Édit. Jacquinet.)