‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 5)Chapitre 559 sur 573 · DIMANCHE DES RAMEAUX · texte numérisé non relu

DIMANCHE DES RAMEAUX

aux Nouveaux Convertis, 1670.

Le manuscrit même nous donne l'indication du jour et de l'auditoire : « N. C. (Nouveaux Convertis), Samedi devant le dimanche des Rameaux. » L'année n'est pas désignée ; mais cette écriture d'une beauté exceptionnelle, malgré l'extrême rapidité de la rédaction, ne saurait être antérieure à 1669, ni même, croyonsnous, du commencement de cette année. Le ton dithyrambique de cet opuscule convient d'ailleurs à l'époque où nous voici parvenus : « Je ne sais si j'enfanterai ce que je conçois, » etc. M. Lâchât a proposé la date de 1666 ; mais le samedi n'était pas jour de prédication à la cour ; cette considération seule empêcherait d'attribuer cette esquisse au Carême de Saint-Germain, lors même que l'autographe serait plus semblable à ceux de cette époque.

Nunc jtidiciuni est muncii.

(Joan., XII, 31.)

CE n'est pas (^) ce jugement qui fera l'étonnement de l'univers, l'effroi des impies (2), l'attente des justes, que je dois vous représenter; ce n'est point ce Jésus qui viendra dans les nues du ciel, terrible et majestueux, qui paraîtra dans cette chaire : c'est Jésus jugé devant Caïphe et devant Pilate; Jésus jugé, Jésus condamné : mais en cet état, il juge le monde, et vous le verrez sur sa croix le condamnant souverainement avec ses pompes et ses maximes. O Dieu, donnezmoi des paroles, non de celles qui flattent les oreilles et qui font louer les discours, mais de celles qui pénètrent les cœurs

1. Mss.^ 12823, f- 167-176. — Par exception la marge est très étroite ; mais c'est ici une improvisation qui ne comportait pas de retouches.

2. Par une autre exception, cet avant-propos est écrit avant le second exorde, et avant tout le discours.

3. Bossuet disait d'abord : « qui fera l'effroi de l'univers, l'étonnement des impies, l'attente... » Il corrige au moyen de chiffres.

et qui captivent tout entendement sous l'autorité de votre Évangile... Ave.

Je ne sais si j'enfanterai ce que je conçois, ni si la bonne parole que le Saint-Esprit me met dans le cœur pourra sortir avec toute son efficace. Je suis attentif à un grand spectacle ; je découvre intérieurement Jésus sur sa croix condamnant de ce tribunal et le monde et ses maximes. Il est (') occupé de la pensée de sa Passion prochaine ; sa sainte âme en est troublée : Nu7ic anhna \jjiea tiirbata est\ Il semble hésiter : Et quid dicani ? A la fin la force prévaut : Pater, clarifie a nomen ttiwn (^). Sur cela, une voix comme un tonnerre : Et clai'ificavi, \et iterum clarificabo\ (^). Au bruit de cette voix, il semble parler avec une nouvelle force, et il prononce les paroles que j'ai récitées : Nujic jîcdicium est mundi ('^) ; nous enseignant par ce discours que sa croix et sa Passion sont le jugement et la condamnation du monde. C'est ce jugement que je vous prêche ; et pour vous expliquer en trois mots tout ce que j'ai à vous proposer de ce jugement, je dirai quelle en a été la forme, sur quel sujet il est (^) prononcé, quelle en doit être l'exécution.

PREMIER POINT

Le monde établit des maximes. Elles ont toutes leur fondement sur nos inclinations corrompues. Mais le monde leur donne une certaine autorité, ou plutôt leur attribue une tyrannie contre laquelle les chrétiens n'ont pas le courage de s'élever. Ce sont comme des jugements arrêtés, et qui passent en force de choses jugées. Sur les vengeances, sur la fortune, etc.

Jésus-Christ veut condamner ces maximes, et la manière de les condamner est nouvelle et inouïe : il se laisse juger par le monde : et par l'iniquité de ce jugement, il infirme

a. JocDU, XII, 27. — ^Is. glorijica... — b. Ibid., 28. — c. Ibid., 31.

1. Deforis joignait cette phrase à celle qu'on vient de lire. C'était rendre incohérent tout ce passage déjà elliptique. Il manque une transition entre ces deux idées, loin qu'on puisse les fondre en une seule.

2. Var. a été. — Autre var. quelle en a été la matière. — La leçon définitive, au crayon, est assez peu visible.

toutes ses sentences. ( Voy. Car[ême] [des] Min[imes], ser- [mon'] 6 ('), la fin.)

De là il se voit que le monde n'a pas le principe de droiture; et c'est pourquoi ses jugements premièrement sont pleins de bizarreries, secondement n'ont point de stabilité ni de consistance. Mais vous direz que c'est le peuple emporté. Voyons ce que le monde juge dans les formes ; écoutons le jugement des pontifes et le jugement de Pilate : ceux qu'on appelle les honnêtes gens. Pilate condamne un innocent, afin d'être ami de César. Il s'est trompé. Sa disgrâce sera marquée dans l'histoire (^), et il y aura une tour qui deviendra fameuse par son exil. Voilà pourtant les honnêtes gens, ceux qui ont de grandes vues pour la cour et pour la . fortune. Ils ont mal jugé du Fils de Dieu, et leur ambition les a corrompus, pour leur faire tremper leurs mains dans le sang du Juste.

Mais les prêtres et les pontifes ont encore un objet plus haut : ils songent à sauver l'État et l'autorité de la nation : £é non iota gens pereat {^). Sur cela, ils sacrifient Jésus- Christ à une chimère d'intérêt public. Mais ce sang, qu'ils ont répandu, est sur eux et sur leurs enfants, selon leur parole ; il les poursuit, il les accable, etc. : Ut veniat super vos omnis sanguis justus, \qîti effiisus est super terram\(f). Ils mettent le comble au crime et à la vengeance. Le dernier trait. Ainsi, en jugeant Jésus-Christ, tout le monde s'est trompé. Il s'est laissé juger, et l'extravagance de ce jugement criminel et insensé a fait paraître que le monde ne sait pas juger. Jésus s'est mis au-dessus de tous les jugements humains (^) ; et c'est ce qui lui donne une autorité suprême au-dessus de tous les jugements du monde. {Voy. le même sermon ci-dessus.)

a. Joan.^ XI, 50. — b. Matth., xxiii, 35.

1. Ce renvoi correspond au t. III, p. 358-358 (sur VHoîineur).

2. Selon la Chro?iiqiie d'Adon, Pilate se serait tué à Vienne, en Dauphiné. Eusèbe (Hist.ecclesiasi., lib. II, cap. vil) raconte qu'il devint si malheureux que, sous le règne de Caïus, il se fit lui-même son propre bourreau.

3. Additio7iinterli7iéaire; Regarde-le comme un homme ; non encore comme Fils de Dieu. — Pour faire entrer ceci dans la phrase, les éditeurs transforment : Regarde-le comme.,, en regardé co7)ime...\ et ils le placent, Deforis au milieu de la phrase, Lâchât en tête d'un nouveau paragraphe.

Il ne juge pas (') avec une apparence d'autorité ; il le fera un jour de cette sorte, lorsqu'il descendra dans la nue : il juge en se laissant condamner, et il remporte la victoire pendant qu'on le juge, ainsi qu'il est écrit au psaume l : Ut.., vincas cu7n JMciicaris (^).

C'est ce qui autorise son Évangile. C'est ce qui met la perfection à son innocence, à sa sainteté, à sa justice. Platon (ne vous étonnez pas si je cite ce philosophe en cette chaire; le passage que j'ai à vous rapporter a été tant de fois cité par les chrétiens qu'il a cessé d'être profane en passant si souvent par des mains saintes) : il dit ('^) que, [comme] le comble de la malice, c'est de la couvrir si artificieusement qu'elle paraisse être juste ; ainsi la perfection de la sainteté, c'est d'être juste, sans se soucier de le paraître, sans ménager la faveur des hommes, et au contraire en reprenant tellement les vices, qu'on se fasse maltraiter et crucifier comme un criminel. Fondements cachés de la vérité future, jetés dans les ténèbres du paganisme. C'est ce qui autorise Jésus-Christ, qu'il ne dit rien pour ménager la faveur des hommes. Les pharisiens le flattent : il n'en foudroie pas moins leur orgueil, et ne relâche pas, pour leurs flatteries, sa juste et nécessaire sévérité. Ils le fatiguent, ils l'importunent, ils le persécutent : sa douceur ne s'en aigrit pas : « Race infidèle et maudite!... amenez ici votre fils (^). » Ils le crucifient ; il prie pour eux, et sa vérité subsiste au-dessus de tant de bizarres jugements des hommes.

Aussi paraît-il en juge ; il brave la majesté des faisceaux romains par l'invincible fermeté de son silence : le titre de sa royauté est écrit au haut de sa croix ; parce qu'il règne sur tout le monde par ce bois infâme, et que ce qui est folie aux Gentils ("') devient la sagesse de Dieu pour les fidèles.

Pendant que le monde le condamne, il ne laisse pas d'avoir ses enfants qui le reconnaissent : la sagesse est justifiée par ses enfants (''). Mais il choisit un autre peuple: il étend ses

a. Ps.^ L, 6. — b. De Republ.^ lib. IL — ^. Matth.^ xvii, 16. — d.\ Cor.^ i, 24. — e, Lîic, VII, 35.

I. Autre addition, inspirée par le renvoi, qa'on vient de lire (qui nous reporte, comme ci-dessus, à la fin du sermon de 1660 sur P Honneur du monde).

bras dans la croix, omnia trahit ('). « Il mesure le monde, dit Lactance (''), et il appelle un nombre infini de nations qui viendront se reposer sous ses ailes. » Ainsi il juge les Juifs, et se choisit un autre peuple. Saint Hilaire (''') : Aliis \Christus\ prœdicatur, \et\ ab aliis agnoscitur ; etc. ( Voy. sermon de la Nativité (''), où ce passage est rapporté avec quelques extraits.)

Ainsi pendant que le peuple juif le juge et le condamne, il se choisit un peuple qui se soumet à ses lois, et qui consent au jugement souverain qu'il prononce du haut de sa croix, non seulement contre les Juifs, mais encore contre le monde: Nunc judiciwn est mundi.

SECOND POINT

Pour apprendre maintenant ce que Jésus a condamné dans le monde, considérez seulement ce qu'il a rejeté. Puissance infinie, sagesse infinie : ce qu'il n'a pas eu, c'est par choix ; (voy. sermon de la Nativité ; sermon de la Passion : Non enim judicavi (^) 7ne sci^^e aliquid inter vos, nisi Jesum; saint Augustin, De Agone Christ. (^\ — Gloriam secitli aliénant et sibi et suis judicavit (^). — Quar/i no luit, rejecit ; quant

a. Divi7i. Instit., lib. IV, cap. XXVii. — b. Comjne?it. in Matth., n. 7. — c. Tertull., de IdoloL, n. 18. — Ms. Indigna sibi et suis judicavit.

1. Façon abrégée d'indiquer la réalisation d'une prophétie du Sauveur : Om- ?iia traham ad meipsuin (Joan., Xll, 32).

2. Nous avons deux sermons de la Nativité (Noël 1656 et 1667) : aucun des deux ne comprend ce passage et ces extraits. Il n'en faut pas nécessairement conclure, à la perte d'un sermon. Il s'agit d'un feuillet détaché, qui se sera égaré. Voici cette citation, telle que Deforis l'insère dans son texte (avec une traduction) : Aliis Christus prœdicaiur, et ab aliis agftoscitur ; aliis ?iascitîir, et ab aliis diligitur; sui eum respuu7tt, alicni suscipiunt ; proprii insectanttir, ccmplectuntur initnici ; hereditatem adoptio expetit, familia rejicitj testavientuin filii repudia?tt, servi recognoscunt. Itaque vim regniun cœlorum paiitur, inferentesque diripiuntj quia gloria Israël a patribus débita, a Prophetis nuntiata, a Christo oblata, fide gentium occupatur et rapitur (In Matth., n. 7).

3. C'est le sermon du Vendredi-Saint, 1661. — Ms. Nos nihil sciinus, Jtisi Jesum...

4. Voici le passage que Deforis cite et traduit dans le texte : Nolite aina?'e teviporalia ; quia si bene atnarentur, ainaret ea homo quein susccpit Filiiis Dei. Nolite timere contumelias, et cruces, et mortein; quia si nocerent homifii, non ea pateretur hoino quem suscepit Filius Z>^z(Cap. xi. n. 12).

rejecit, damnavit ; qiia^ii dainjiavit, in pompa diaboli deputavit (^).

La beauté, la santé, la vie, si c'étaient des biens, serait-il permis aux hommes furieux, mais (') serait-il permis aux démons de les ravir au Sauveur ? No7i est species ei, neque décor (^). Retranchez donc l'amour de la vie, etc. Et vous voulez forcer la nature, et rappeler en quelque [sorte] la jeunesse fugitive : cheveux contrefaits, couleurs appliquées.

La puissance ; c'est ce qu'on demande : l'élévation, et pour cela les richesses, principaux instruments de la puissance et de la grandeur. Jésus si peu de puissance qu'il se soumet volontairement à la puissance des ténèbres. Pilate a puissance sur lui, et il l'a reçue d'en haut : pour vous faire voir qu'encore que la puissance soit un présent de Dieu, ce n'est ni des principaux, ni des plus grands ; puisqu'il le donne à un ennemi contre son propre Fils. Combien devait craindre Pilate sa propre puissance ! combien les marques de son autorité devaient-elles le faire trembler, s'il eût pu ouvrir les yeux pour voir où l'engagerait le désir de conserver sa puissance ! (Voy. S. Aug., de Spirituel litt., 30 ; et le sermon de r Ambition et de la puissance (^), I^^" Carême du Louvre.)

Pendant que Pilate et Caïphe,et tous les ennemis de Jésus, et les démons mêmes, sont si puissants contre lui, il s'est dépouillé de tout son pouvoir : Tradebat autem ; sans résister, je ne dis point par des effets, mais par des paroles (voy. sermon de la Passion). Cherchez après cela la puissance, cherchez les richesses, cherchez les plaisirs ; mais déméritez donc le Sauveur, qui nous a fait voir par sa croix, en s'en dépouillant, que ces choses ne sont pas des biens véritables.

La faveur des hommes. Au contraire une haine implacable et envenimée.Si ses envieux (^) lui eussent rendu le mal pour

a. Tertull., de IdoloL, n. 18. — Ms. Quœ Jtoluit^ rejecit; quœ rejecit^ damnavit; qiiœ damnavit^ ad pompas diaboli dcputavit. — b. Is.^ LUI, 2.

1. Cet emploi oratoire de 7fiais, si fre'quent, a de'concerte' les anciens éditeurs. Trouvant cela inintelligible, ils ont cru devoir compléter : < serait-il permis aux hommes furieux [d'en priver leurs semblables] (contresens)'; Mais serait-il permis aux démons de les ravir au Sauveur? »

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