‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 5)Chapitre 564 sur 573 · Et laissons à Feuillet réformer l'univers · texte numérisé non relu

Et laissons à Feuillet réformer l'univers

dit Boileau dans sa IX'' Satire. Et en note : « Fameux prédicateur, fort outré dans ses prédications. »

saint Augustin pcnir lui reprocher impitoyablement les plaintes les plus innocentes ('). La conduite de Bossuet, non du Bossuet fulminant de la légende, fut bien différente. Le terrible Feuillet en fut lui-mê[ne adouci : «... En ce même temps, M. de Condom arriva, dit-il. Elle fut aussi aise de le voir comme il fut affligé de la trouver aux abois. Il se prosterna contre terre et fit une prière qui me charma ; il entremêlait des actes de foi, de confiance et d'amour. » Rappelé, après un repos de quelques instants qu'il avait accordé à la princesse agonisante, il continua jusqu'à la fin à lui parler de Dieu € avec cette éloquence et cet esprit de religion, dit M"^^ de la Fayette, qui paraissent dans tous ses discours. » On ne saurait donc s'étonner de rencontrer dans cette oraison funèbre une émotion si sincère et si profonde : l'orateur n'avait pas besoin de s'exciter, il n'avait qu'à se souvenir.

Il venait de recevoir ses bulles pour l'évêché de Condom. Il put donc, pour cette funèbre solennité, conformément au désir du roi, revêtir le costume d'évêque nommé.

Vanitas va?niatum, dixit Ecclesiastes:

vanitas vaniiatu?n^ et o?nnia vanitas.

Vanité des vanités, a dit l'Ecclésiaste:

vanité des vanités, et tout est vanité.

{Eccl.j I, 2.)

MONSEIGNEUR (^), J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très haute et très puissante princesse Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Elle, que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère, devait être si tôt après le sujet d'un discours semblable ; et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. O vanité ! ô néant i ô

1. « Quoi ! Madame, vous vous oubliez ! Il y a tant d'années que vous offensez Dieu, et il n'y a encore que six heures que vous faites pénitence. Dites plutôt avec saint Augustin : Coupez, tranchez, taillez ; que le cœur me fasse mal ; que je ressente dans tous mes membres de très sensibles douleurs ; que le pus et l'ordure coulent dans la moelle de mes os ; que les vers grouillent dans mon seift : pourvu, mon Dieu, que je vous aime, c'est assez... » — On voit la mesure du goût de ce <L fameux prédicateur. >

2. Condé, premier prince du sang, représentant la famille royale. La reine assistait d'ailleurs incognito à la cérémonie, dans une tribune, qui lui avait été réservée. Etaient aussi présents : Jean-Casimir, ancien roi de Pologne, après avoir été cardinal, maintenant abbé de Saint-Germain des Prés; l'ambassadeur d'Angleterre, lord Montaigu, et deux envoyés extraordinaires^ Buckingham et Thomas Stanley, chargés de représenter Charles II, etc.

DE HENRIETTE d'aNGLETERRE. 657

mortels ignorants de leurs destinées ! L'eût-elle cru il y a dix mois? Et vous, messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu ('), qu'elle dût si tôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même ? Princesse, le digne objet de l'admiration de deux grands royaumes, n'était-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans être encore réduite à pleurer votre mort ? et la France, qui vous revit, avec tant de joie, environnée d'un nouvel éclat, n'avaitelle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux, d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances ? « Vanité des vanités, et tout est vanité : » c'est la seule parole qui me reste ; c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres sacrés, pour y trouver quelque texte que je pusse appliquer à cette princesse. J'ai pris, sans étude et sans choix, les premières paroles que me présente l'Ecclésiaste, où, quoique la vanité ait été si souvent nommée, elle ne l'est pas encore assez à mon gré pour le dessein que je me propose. Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce texte, qui convient à tous les états et à tous les événements de notre vie, par une raison particulière devient propre à mon lamentable sujet ; puisque jamais les vanités de la terre n'ont été si clairement découvertes, ni si hautement confondues. Non, après ce que nous venons de voir, la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement ; tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes.

Mais dis-je la vérité ? L'homme, que Dieu a fait à son image, n'est-il qu'une ombre ? Ce que Jésus-Christ est venu chercher du ciel en la terre, ce qu'il a cru pouvoir, sans se ravilir, acheter de tout son sang, n'est-ce qu'un rien ? Re-

i.Aux funérailles de la reine d'Angleterre. Il ne s'agit plus de l'oraison funèbre, prononcée à Chaillot, et non à Saint-Denis.

Sermons de Bossuet.

connaissons notre erreur. Sans doute ce triste spectacle des vanités humaines nous en imposait ; et l'espérance publique frustrée tout à coup par la mort de cette princesse nous poussait trop loin. Il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur que, croyant avec les impies que notre vie n'est qu'un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs. C'est pour cela que l'Ecclésiaste, après avoir commencé son divin ouvrage par les paroles que j'ai récitées, après en avoir rempli toutes les pages du mépris des choses humaines, veut enfin montrer à l'homme quelque chose de plus solide, et conclut tout son discours en lui disant : « Crains Dieu, et garde ses commandements ; car c'est là tout l'homme ; et sache que le Seigneur examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien et de mal ('). » Ainsi tout est vain en l'homme, si nous regardons ce qu'il donne au monde; mais au contraire, tout est important, si nous considérons ce qu'il doit à Dieu. Encore une fois, tout est vain en l'homme, si nous regardons le cours de sa vie mortelle ; mais tout est précieux, tout est important, si nous contemplons le terme où elle aboutit, et le compte qu'il en faut rendre. Méditons donc aujourd'hui, à la vue de cet autel et de ce tombeau, la première et la dernière parole de l'Ecclésiaste ; l'une qui montre le néant de l'homme, l'autre qui établit sa grandeur. Que ce tombeau nous convainque de notre néant, pourvu que cet autel, où l'on offre tous les jours pour nous une victime d'un si grand prix, nous apprenne en même temps notre dignité. La princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de l'autre. Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi ; voyons ce qu'une sainte mort lui a donné. Ainsi nous apprendrons à mépriser ce qu'elle a quitté sans peine, afin d'attacher toute notre estime à ce qu'elle a embrassé avec tant d'ardeur, lorsque son âme, épurée de tous les sentiments de la terre, et pleine du ciel où elle touchait, a vu la lumière

I. Le latin en marge : Deum time^ et mandata ejus observa ; hoc est eniin omnis homo ; et cu7icta quœ fiunt addticet Deus in judicium^ [pro oinni errato\ sive bonum^sive maltcm illud sit. (Eccl., Xil, 13, 14.) — Les mots : /r^ omni errato ne font pas partie de la citation dans Pédition de 167 1.

toute manifeste. Voilà les vérités que j'ai à traiter, et que j'ai crues dignes d'être proposées à un si grand prince, et à la plus illustre assemblée de l'univers.

« Nous mourons tous, disait cette femme (') dont l'Écriture a loué la prudence au second livre des Rois, et nous allons sans cesse au tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour (^). » En effet, nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine ; et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement, comme des flots ; ils ne cessent de s'écouler ; tant qu'enfin, après avoir fait un peu plus de bruit, et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l'on ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes ; de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'Océan avec les rivières les plus inconnues.

Et certainement, messieurs, si quelque chose pouvait élever les hommes au-dessus de leur infirmité naturelle ; si l'origine qui nous est commune souffrait quelque distinction solide et durable entre ceux que Dieu a formés de la même terre, qu'y aurait-il dans l'univers de plus distingué que la princesse dont je parle ? Tout ce que peuv^ent faire non seulement la naissance et la fortune, mais encore les grandes qualités de l'esprit, pour l'élévation d'une princesse, se "trouve rassemblé, et puis anéanti dans la nôtre. De quelque côté que je suive les traces de sa glorieuse origine, je ne découvre que des rois, et partout je suis ébloui de l'éclat des plus augustes couronnes. Je vois la maison de France, la plus grande, sans comparaison, de tout l'univers, et à qui les plus puissantes maisons peuvent bien céder sans envie, puisqu'elles tâchent de tirer leur gloire de cette source. Je vois

1. Femme du pays de Thécua {mulier Thccuiiis : Massillon Tappelle Thécuite)^ envoyée à David par Joab, pour obtenir la grâce d'Absalon.

2. Le latin en note marginale : Omnes inorîjhur, et quasi aquœ dilabimur in terram^ quœ jto?i revertimtur. (II Reg., xiv, 14.)

66o ORAISON FUNÈBRE

les rois d'Ecosse, les rois d'Angleterre, qui ont régné depuis tant de siècles sur une des plus belliqueuses nations de l'univers plus encore par leur courage que par l'autorité de leur sceptre. Mais cette princesse, née sur le trône ('), avait l'esprit et le cœur plus haut que sa naissance. Les malheurs de sa maison n'ont pu l'accabler dans sa première jeunesse ; et dès lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à la fortune. Nous disions, avec joie, que le ciel l'avait arrachée, comme par miracle, des mains des ennemis du roi son père, pour la donner à la France : don précieux, inestimable présent, si seulement la possession en avait été plus durable! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m'interrompre ? Hélas! nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse, sans que la mort s'y mêle aussitôt, pour tout offusquer de son ombre. O mort, éloigne-toi de notre pensée, et laisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur, par le souvenir de notre joie. Souvenez-vous donc, messieurs, de l'admiration que la princesse d'Angleterre donnait à toute la cour. Votre mémoire vous la peindra mieux, avec tous ses traits et son incomparable douceur, que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des bénédictions de tous les peuples ; et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâces. Aussi la reine sa mère, dont elle a toujours été la consolation, ne l'aimait pas plus tendrement que faisait Anne d'Espagne (^). Anne, vous le savez, messieurs, ne trouvait rien au-dessus de cette princesse. Après nous avoir donné une reine {^), seule capable par sa piété, et par ses autres vertus royales, de soutenir la réputation d'une tante si illustre, elle voulut, pour mettre dans sa famille ce que l'univers avait de plus grand, que Philippe de France, son second fils, épousât la princesse Henriette ; et quoique le roi d'Angleterre, dont le cœur égale la sagesse, sût que la princesse sa sœur, recherchée de tant de rois, pouvait honorer un trône, il lui vit remplir avec joie

1. Elle était née pendant la guerre civile, et loin des palais de sa famille. Bossuet veut dire uniquement que la naissance de Henriette était royale.

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