Var. troubles
Sermons de Bossuet. — V. 6
dernier jour ? c'est ce que l'on ne peut savoir : et, pour vous dire mon sentiment, ce sera plutôt la seconde.
Vous pensez peut-être, mes frères, que, pendant que la mort nous enlève tout, on se résout assez aisément à tout quitter, et qu'il n'est pas difficile (') de se détacher de ce qu'on va perdre. Mais [sij vous entrez (') dans le fond des cœurs, vous verrez qu'il faut craindre un effet contraire. En effet, il est naturel à l'homme de redoubler ses efforts pour retenir le bien qu'on lui ôte. Oui, mes frères, quand [on] nous arrache ce que nous aimons, on ressent tous les jours que nos désirs s'irritent par la violence qu'on leur fait (^) ; et l'âme faisant un dernier effort pour courir après un bien qu'on lui ravit, produit en elle-même cette passion que nous appelons le regret et le déplaisir. C'est ce qui fait qu'Agag, roi (^) d'Amalec, qui nous est représenté dans les Ecritures comme un homme de plaisir {^), Agag pinguissimus, au moment de perdre la vie qu'il avait trouvée si délicieuse,pousse cette plainte du fond de son cœur : Siccine séparât amara mors {^) ? « Est-ce ainsi que la mort amère sépare de tout ?» Vous voyez comme, à la vue de la mort, qui lui arrache de vive force ce qu'il aime, tous ses désirs se réveillent par ses regrets mêmes, et qu'ainsi la séparation effective augmente dans ce moment l'attache de la volonté.
Qui ne craindra donc, chrétiens, que notre âme fugitive ne se retourne tout à coup en ce dernier jour à ce qui lui a plu désordonnément (^) ; que notre dernier soupir ne soit un gémissement secret {^) de perdre tant de plaisirs ; et que ce regret amer d'abandonner tout ne confirme, pour ainsi dire, par un dernier acte, tout ce qui s'est passé dans la vie .^ O
a. I Reg., XV, 32