Var. intérieure — interne
à qui se fier : « Nous habitons, dit-il, au milieu des fraudes et des tromperies : chacun se défie et chacun trompe ; il n'y a plus de droiture, il n'y a plus de sûreté, il n'y a plus de foi parmi les hommes ('). »
Je pourrais bien, chrétiens, faire aujourd'hui les mêmes plaintes ; et encore qu'on ne vit jamais (') plus de caresses, plus d'embrasséments, plus de paroles choisies pour témoigner une parfaite cordialité, ah! si nous pouvions percer dans le fond des cœurs, si une lumière divine venait découvrir tout à coup ce que la bienséance, ce que l'intérêt, ce que la crainte tient si bien caché, ô quel étrange spectacle ! et que nous serions étonnés de nous voir les uns les autres avec nos soupçons, et nos jalousies, et nos répugnances secrètes les uns pour les autres ! Non, l'amitié n'est qu'un nom en l'air, dont les hommes s'amusent mutuellement et auquel aussi ils ne se fient guère. Que si ce nom est de quelque usage, il signifie seulement un commerce de politique et de bienséance. On se ménage par discrétion les uns les autres ; on oblige par honneur et on sert par intérêt,mais on n'aime pas véritablement. La fortune fait les amis, la fortune les change bientôt. Comme chacun aime par rapport à soi, cet ami de toutes les heures est au hasard à chaque moment de se voir sacrifié à un intérêt plus cher ; et tout ce qui lui restera de cette longue familiarité et de cette intime correspondance, c'est que l'on gardera un certain dehors, afin de soutenir pour la forme quelque simulacre d'amitié et quelque dignité d'un nom si saint. C'est ainsi que savent aimer les hommes du monde {^). Démentez-moi, messieurs, si je ne dis pas la
1. Bossuet allègue en marge plusieurs textes, que Deforis insère, en complétant la traduction : Periit sanctus de terra, et rectiis in hominibus non est ; omnes in sajigîdne ijisidiantur, vir fratrem szmin ad morieni venaîiir. . . Xoliie credere amico, ticket inimici hominis domestici ejiis. (Mich., vil, 2, 5, 6.) — Unusquisque se a proxifno suo custodiat, et in onuii fratre suo non habeat fiduciain...; et omfiis ajnicus frauduienter incedet, et vir fratrem suum deridebit... Habit atio tua i?i medio doli (Jerem., IX, 4, 5, 6). — L'éditeur bénédictin place en tête ces dernières citations, dont Bossuet venait de s'inspirer directement.
2. Encoj'd que, et de même quoique, étaient quelquefois construits avec l'indicatif.
3. Ici nou\'el emprunt à l'esquisse de 1669, donné comme variante dans les éditions : € Les hommes plus ruineux... > Douze lignes.
vérité : et certes, si je parlais en un autre lieu, j'alléguerais peut-être la cour pour exemple ; mais puisque c'est à elle que je parle, qu'elle se connaisse elle-même et qu'elle serve de preuve à la vérité que je prêche.
Concluons donc, chrétiens, que la charité envers Dieu est le fondement nécessaire de la société envers les hommes ; c'est de cette haute origine que la charité doit s'épancher généreusement sur tous nos semblables par une inclination générale de leur bienfaire ('). C'est de ce même principe que doivent naître nos amitiés particulières, qui ne seront jamais plus inviolables ni plus sacrées que lorsque Dieu en sera le médiateur. Jonathas et David étaient unis en cette sorte, et c'est pourquoi le dernier appelle leur amitié mutuelle « l'alliance du Seigneur, i) fœdiis Doinùiii^), parce qu'elle avait été contractée sous les yeux de Dieu et qu'il devrait en être le protecteur, comme il en était le témoin. Aussi le monde n'en a jamais vu ni de plus tendre, ni de plus fidèle, ni de plus désintéressée. Un trône à disputer entre ces deux parfaits amis n'a pas été capable de les diviser, et le nom de Dieu a prévalu à un si grand intérêt. Heureux celui, chrétiens, qui pourrait trouver un pareil trésor! Il pourrait bien mépriser au (^) prix toutes les richesses du monde ; car une telle amitié contractée au nom de Dieu, et jurée, pour ainsi dire, entre ses mains, ne craint pas les dissimulations ni les tromperies : tout s'y fait aux yeux de celui qui voit dans le fond des cœurs; et sa vérité éternelle, fidèle caution de la foi donnée, garantit cette amitié sainte des changements infinis dont le temps et les intérêts menacent toutes les autres. Un ami de cette sorte, fidèle à Dieu et aux hommes, est un trésor inestimable ; et il nous doit être sans comparaison plus cher que nos yeux : parce que souvent nous voyons mieux par ses yeux que par les nôtres, et qu'il est capable de nous éclairer quand notre intérêt nous aveugle. C'est ce qu'il faut vous expliquer dans la deuxième partie.
a. I Reg.^ XX, 8.
1, Edit. dans toute l'étendue du pouvoir que Dieu nous en donne. — Bossuet efface ce complément, et reporte le point après bienfaire (en un seul mot).