Matth., v
sidérait que non seulement les vivants ont [p. 18] quelques sentiments les uns pour les autres, mais qu'il leur reste encore quelque affection pour les morts, qu'ils en conservent le souvenir et rendent du moins à leurs corps les honneurs de la sépulture. Tellement que le saint apôtre, pour nous faire entendre jusqu'à quel point le fidèle doit être dégagé des plaisirs du siècle : Ce n'est pas assez, dit-il, que le commerce soit rompu entre le monde et le chrétien, comme il l'est entre les vivants et les morts, parce qu'il y reste encore quelque petite alliance, mais tel qu'est un mort à l'égard d'un mort, tels doivent être l'un à l'autre le siècle et le chrétien. Comprenez1 l'idée de ce grand homme, et voyez comme il se met en peine de nous faire voir que pour les délices du monde, le fidèle y doit être froid, immobile, insensible : si je savais quelque terme plus significatif, je m'en servirais.
C'est pourquoi armez-vous, Fidèles, du glaive de la justice ; domptez le péché en vos corps par un exercice constant de la pénitence. Ne m'alléguez point ces vaines et froides excuses, que vous en avez assez fait, et que vous avez déchargé le fardeau de vos consciences entre les mains de vos confesseurs. Ruminez en vos esprits ce petit mot d'Origène : « Ne putes quod innovatio semel jc.cta suffi ciat : ipsa, ipsa novitas innovanda est2: Il faut renouveler la nouveauté même » ; c'est-à-dire que, quelque participation que vous [p. 19] ayez de la sainteté et de la justice, fussiez-vous aussi justes comme vous le présumez, il y a toujours mille choses à renouveler par une pratique exacte de la pénitence : à plus forte raison, êtes-vous obligés de vous y adonner, n'ayant point expié vos fautes, et sentant en vos âmes vos blessures toutes fraîches et vos mauvaises habitudes encore toutes vivantes. Et Dieu veuille que vous ne le connaissiez pas si tôt par expérience !
Mais il me semble que j'entends ici des murmures. Quoi ! encore la pénitence ! Hé ! on ne nous a prêché
1. Var. : Telle est, dit saint Jean texte entier : Neque cnim putes quod Chrysostome, la philosophie de saint innovatio vhce quœ dicitur semel fada Paul, par laquelle il nous fait en- suffîciat : sed semper et quotidie. si tendre que pour les délices... dici potest, ipsa novitas innovanda
2. Les Bénédictins donnent le est. (Lib. v, in Ep. ad I?om.. n. (O
autre chose durant ce carême ; nous parlera-on toujours de pénitence? Oui, certes, n'en doutez pas, tout autant qu'on vous prêchera l'Évangile et la mort de notre Sauveur. Tu t'abuses, Chrétien, tu t'abuses, si tu penses donner d'autres bornes à ta pénitence que celles qui doivent finir le cours de ta vie. Sais-tu l'intention de l'Église dans l'établissement du carême ? Elle voit que tu donnes toute Tannée à des divertissements mondains ; cela fâche cette bonne mère. Que fait-elle? Tout ce qu'elle peut pour dérober six semaines à tes dérèglements. Elle te veut donner quelque goût de la pénitence, estimant que l'utilité que tu recevras [p. 20] d'une médecine si salutaire t'en fera digérer l'amertume et continuer l'usage : elle t'en présente donc un petit essai pendant le carême : si tu le prends, ce n'est qu'avec répugnance 1, tu ne fais que te plaindre et que murmurer durant tout ce temps.
Hélas! je n'oserais dire quelle est la véritable cause de notre joie dans le temps de Pâques. Sainte piété du christianisme, en quel endroit du monde t'es-tu maintenant retirée ? On a vu le temps que Jésus en ressuscitant trouvait ses fidèles ravis d'une allégresse toute spirituelle, parce qu'elle n'avait point d'autre sujet que la gloire de son triomphe : c'était pour cela que les déserts les plus reculés et les solitudes les plus affreuses prenaient une face riante. A présent, les fidèles se réjouissent, il n'est que trop vrai, mais ce n'est pas vous, mon Sauveur, qui faites leur joie. On se réjouit de ce qu'on pourra faire bonne chère en toute licence : plus de jeûne, plus d'austérités. Si peu de soins que nous avons peutêtre apporté durant ce carême à réprimer le désordre de nos appétits, nous nous en relâcherons tout à fait: le saint jour de Pâque[s], destiné pour nous faire commencer une nouvelle vie avec le Sauveur, [p. 21] va ramener sur la terre les folles délices du siècle, si toutefois nous leur avons donné quelque trêve, et ensevelira dans l'oubli la mortification et la pénitence ; tant la discipline est énervée parmi nous !
Ici, vous m'arrêterez peut-être encore une fois, pour