Var. : comme an roi. 2. Luc, xix, 12, et Beqq
avec celles qui étaient les plus renommées dans tout l'Orient, pendant deux mille et environ deux cent [s] ans qui ont mesuré sa durée, a certainement éprouvé beaucoup de différentes fortunes ; mais nous pouvons toutefois assurer que, tandis qu'elle est demeurée dans l'observance de la loi de Dieu, elle était la plus paisible et la plus heureuse ville du monde. Mais déjà il y avait longtemps qu'elle se rendait de plus en plus rebelle à ses volontés, qu'elle souillait ses mains par le meurtre de ses saints prophètes, et attirait sur sa tête un déluge de sang [p. 26] innocent qui se grossissait tous les jours ; jusques à tant que ses iniquités étant montées jusques au dernier comble, elles contraignirent enfin la justice divine à en faire un châtiment exemplaire. Comme donc Dieu avait résolu que cette vengeance éclatât par tout l'univers, pour servir à tous les peuples et à tous les âges d'un mémorial éternel, il y voulut employer les premières personnes du monde, je veux dire les Romains, maîtres de la terre et des mers, Vespasian et Tite, que déjà il avait destinés à l'empire du genre humain : tant il est vrai que les plus grands potentats de la terre ne sont, après tout, autre chose que les ministres de ses conseils !
Et afin que vous ne croyiez pas que ce débordement de l'armée romaine dans la Judée soit plutôt arrivé par un événement fortuit que par un ordre exprès de la Providence divine, écoutez la menace qu'il en fait à son peuple par la bouche de son serviteur Moïse ; c'est-àdire plusieurs centaines d'années * avant que ni Jérusalem ni Rome fussent bâties ; elle est couchée au Deutéronome, chapitre xxvm : Israël, dit Moïse, si tu résistées] jamais aux volontés de ton Dieu, il amènera sur toi, des extrémités de la terre, une nation inconnue, dont [p. 27] tu ne pourras entendre la langue2; c'està-dire avec laquelle tu n'auras aucune sorte de commerce : ce sont les propres mots de Moïse.
1. Edit., jusqu'à G-andar : sis à lignes : 13 à 14 cent[s] ans. — Ea-
Bept ofints ans. — C'est une glose tendez : avant Jésus-Christ.
de Def ori6. L'auteur lui-même, en se 2. Deut., xxvm, 49. relisant plus tard, a noté entre les
Un mot de réflexion, Chrétiens. Les Mèdes, les Perses, les Syriens, dont nous apprenons, par l'histoire, que Jérusalem a subi le joug avant sa dernière ruine, étaient tous peuples de l'Orient, avec lesquels, par conséquent, elle pouvait entretenir un commerce assez ordinaire : mais pour les Romains, que de vastes mers, que de longs espaces de terre les en séparaient ! Rome à l'Occident, Jérusalem, à son égard, presque dans les confins de l'Orient : c'est ce qu'on appelle proprement les extrémités de la terre. Aussi les Romains s'étaient déjà rendus redoutables par tout le monde, que les Juifs ne les connaissaient encore que par quelques bruits confus de leur grandeur et de leurs victoires. Mais poursuivons notre prophétie.
« Ce peuple viendra fondre sur toi tout ainsi qu'une aigle volante : In similitudinem aquilse volantis. » Ne vous semble-il pas à ces marques reconnaître le symbole de l'empire romain, qui portait dans ses étendards un1 aigle aux ailes déployées? Passons outre. Une nation audacieuse, continue Moïse2 (et y eut-il jamais peuple plus orgueilleux que les Romains, ni qui eût un plus grand mépris pour tous les autres peuples du monde, qu'ils considéraient à leur égard comme des esclaves?) qui ne respectera point tes vieillards, et n'aura point de pitié de tes enfants. Ceci me fait souvenir de cette fatale journée dans laquelle [p. 28] les soldats romains étant entrés de force dans la ville de Jérusalem, sans faire aucune distinction de sexe ni d'âge, les enveloppèrent tous dans un massacre commun. Quoi plus? Ce peuple, dit Moïse, t'assiégera dans toutes tes places: et il paraît par l'histoire qu'il n'y en eut aucune dans !a Judée qui n'ait été contrainte de recevoir garnison romaine, et quasi toutes après un long siège. Et enfin « ils porteront par terre tes hautes et superbes murailles qui te rendaient insolente: Dcstruentur mûri tui firmi atque sublimes, in quibus habebas fiducîams. » Ne diraiton pas que le prophète a voulu dépeindre ces belles murailles de Jérusalem, ces fortifications si régulières, ces
1. (' Bossuet à quatre lignes d'in- eu sens inverse de l'usage actuel tervalle dit indifféremment «ne aigle 2. Deut., xxviii, 50.
ec un aigle. » (Graudar.) — Et cela, 3. Ibhl., xxvm. 52.
remparts si superbement élevés, ces tours de si admirable structure, qu'il n'y avait rien de semblable dans tout l'univers, selon que le rapporte Josèphe1? Et tout cela toutefois fut tellement renversé, qu'au dire du même Josèphe, historien juif, témoin oculaire de toutes ces choses et de celles que j'ai à vous dire, il n'y resta pas aucun vestige que cette ville eût jamais été2.
O redoutable fureur de Dieu, qui anéantis tout ce que tu frappes ! Mais il fallait accomplir la prophétie de mon Maître, qui assure dans mon évangile, qu'il ne demeurerait pas pierre sur pierre dans l'enceinte d'une si [p. 29] grande ville : Non rclinquent in te lapidem super lapidem3. C'est ce que firent les soldats romains, en exécution des ordres de Dieu ; et Tite, leur capitaine et le fils de leur empereur, après avoir mis à fin cette fameuse expédition, resta toute sa vie tellement étonné des marques de la vengeance divine, qu'il avait si évidemment découverte dans la suite de cette guerre, que, quand on lui4 congratulait une conquête si glorieuse: Non, non, disait-il, ce n'est pas moi qui ai dompté les Juifs ; je n'ai fait que prêter mon bras à Dieu, qui était irrité contre eux5. Parole que j'ai d'autant plus soigneusement remarquée, qu'elle a été prononcée par un empereur infidèle, et qu'elle nous est rapportée par Philostrate, historien profane, dans la vie d'Apollonius Thyaneus. Après cela, Chrétiens, nous qui sommes les enfants de Dieu, comment ne serons-nous point effrayés de ses jugements, qui étonnent jusqu'à ses ennemis?
Mais ce n'est ici que la moindre partie de ce qu'il prépare à ce peuple : vous allez voir tout à l'heure quelles machines il fait jouer, quand il veut faire sentir la pesanteur de son bras aux grandes villes et aux nations tout entières ; et Dieu veuille que nous n'en voyions pas quelque funeste exemple en nos jours ! Non, non, nation [p. 30] déloyale, ce n'est pas assez, pour te punir, de l'armée des Romains: non [que] les Romains, je l'avoue, ne soient de beaucoup trop forts pour toi ; et c'est en
1. De Bell. Judaic, VI, 6 [al. V, Bossuet s'étant relu, vers 1675, a 4, 3]. corrigé : « Quand on le congratulait