‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 139 sur 441 · Telle est la leçon de 1652. Mais · texte numérisé non relu

Telle est la leçon de 1652. Mais

vain que tu prétends défendre ta liberté contre ces maîtres du monde. Mais, s'ils sont assez puissants pour te surmonter, il faut quelque chose de plus pour t'affliger ainsi que tu le mérites : que deux ou trois troupes de Juifs séditieux entrent donc dans Jérusalem, et qu'elle en devienne la proie, afin que tous ensemble ils deviennent la proie des Romains.

O Dieu, quelle fureur! l'ennemi est à leur porte, et je vois dans la ville trois ou quatre factions contraires qui se déchirent entre elles, qui toutes déchirent le peuple, se faisant entre elles une guerre ouverte pour l'honneur du commandement ; mais unies toutefois par la société de crimes et de voleries. Figurez-vous dans Jérusalem plus de vingt-deux mille hommes de guerre, gens de carnage et de sang, qui s'étaient aguerris par leurs brigandages ; au reste, si déterminés, qu'on eût dit, rapporte Josèphe1, qu'ils se nourrissaient d'incommodités, et que la famine et la peste leur donnassent2 de nouvelles forces. Toutefois, Messieurs, ne les considérez pas comme des soldats destinés contre les Romains : ce sont des bourreaux que Dieu a armés les uns contre les autres. Chose incroyable [p. 31] et néanmoins très certaine! à peine retournaient-ils d'un assaut soutenu contre les Romains, qu'ils se livraient dans leur ville de plus cruelles batailles : leurs mains n'étaient pas encore essuyées du sang de leurs ennemis, et ils les venaient tremper dans celui de leurs citoyens. Tite les pressait si vivement, qu'à peine pouvaient-ils respirer ; et ils se disputaient encore les armes à la main à qui commanderait dans cette ville réduite aux abois, qu'euxmêmes avaient désolée par leurs pilleries, et qui n'était presque plus qu'un champ couvert de corps morts.

Vous vous étonnez à bon droit de cet aveuglement dont ils sont encore menacés dans mon vingt-huitième chapitre du Deutéronome: « Percutiam vos dementia et jurore mentis 3 : Je vous frapperai de folie et d'alié-

1. De Bell. Judaie., lib. VI, 10. temporains, notamment dans la

2. Edit.: leur donnaient. — Lems. traduction de Diogène Laërce, par porte le subjonctif (style indirect) ; Racine.

c'est même une correction. On trouve 3. Deut., xxvni, 28 : Percuiiat te

souvent des exemples de cette cons- Dominus... traction dans Bossuet et ses con-

nation d'esprit. » Mais peut-être vous ne remarquez pas que Dieu a laissé tomber les mêmes fléaux sur nos têtes. La France, hélas ! notre commune patrie, agitée depuis si longtemps par une guerre étrangère, achève de se désoler par ses divisions intestines1. Encore, parmi les Juifs, tous les deux partis conspiraient à repousser l'ennemi commun, bien loin de vouloir se fortifier par son secours, ou y entretenir quelque intelligence : le moindre soupçon en était puni de mort sans rémission. Et nous, au contraire... Ha! [p. 32] Fidèles, n'achevons pas; épargnons un peu notre honte. Songeons plutôt aux moyens d'apaiser la juste colère de Dieu, qui commence à éclater sur nos têtes ; aussi bien la suite de mon récit me rappelle.

Je vous ai fait voir l'ennemi qui les presse au dehors des murailles ; vous voyez la division qui les déchire au dedans de leur ville : voici un ennemi plus cruel qui va porter une guerre furieuse au fond des maisons. Cet ennemi dont je veux parler, c'est la faim, qui, suivie de ses deux satellites, la rage et le désespoir, va mettre aux mains, non plus les citoyens contre les citoyens, mais le mari contre la femme et le père contre les enfants ; et cela pour quelques vieux restes de pain à demi rongés. Que dis-je pour du pain? ils eussent [été] trop heureux pour cent ordures qui sont remarquées dans l'histoire, et que je m'abstiens de nommer par le respect de cette audience ' ; jusques-là qu'une femme dénaturée, qui avait un enfant dans le berceau (ô mères, détournez vos oreilles!) eut bien la rage de le massacrer, de le faire bouillir, et de le manger3. Action abominable, et qui fait dresser les cheveux, prédite toutefois dans le chapitre du Deutéronome que j'ai déjà cité tant de fois : « Je te réduirai à une telle extrémité de famine, que tu mangeras le fruit de ton ventre: Comedes fructum uteri tuii. »

[P. 33] Et, à la vérité, Chrétiens, quand je fais réflexions sur les diverses calamités qui affligent la vie

1. «Les guerres de la Fronde, 2. De Bell. Judaic, VI, 17 [al.

dont les suites se prolongèrent, ainsi lib. VI, cap. XIII, n. 7].

■qu* la guerre contre l'Espagne, jus- 3. Ibid., VII, vin [al. lib. VI,

qu'au traité des Pyrénées, en 1659. » cap. III, n. 4].

{Gandar.) 4. Deut., xxvm, 53.

humaine, entre toutes les autres la famine me semble être celle qui représente mieux l'état d'une âme criminelle et la peine qu'elle mérite. L'âme, aussi bien que le corps, a sa faim et sa nourriture : cette nourriture, c'est la vérité, c'est un bien permanent et solide, c'est une pure et sincère beauté ; et tout cela, c'est Dieu même. Comme donc elle se sent piquée d'un certain appétit qui la rend affamée de quelque bien hors de soi, elle se jette avec avidité sur l'objet des choses créées qui se présentent à elle, espérant s'en rassasier. Mais ce sont viandes creuses, qui ne sont pas assez fortes et n'ont pas assez de corps pour la sustenter ; au contraire, la retirant de Dieu, qui est sa véritable et solide nourriture, [elles]1 la jettent insensiblement dans une extrême nécessité et dans une famine désespérée. D'où vient que l'Enfant prodigue, si vous y prenez garde, sortant de la maison paternelle, arrive en un pays où il y a une horrible famine 2 ; et le Mauvais riche, enseveli dans les flammes, demande et demandera éternellement une goutte d'eau, qui ne lui sera jamais accordée3? C'est la véritable punition des damnés, toujours tourmentés d'une faim et d'une soif si enragée, qu'ils se rongent et se consument eux-mêmes dans leur désespoir. Que si vous voulez voir une image de l'état où ils sont, jetez les yeux sur cette nation réprouvée, enclose dans les murailles de Jérusalem.

[P. 34] Il n'est pas croyable combien il y avait de monde renfermé dans cette ville : car, outre que Jérusalem était déjà fort peuplée, tous les Juifs y étaient accourus de tous côtés, afin de célébrer la Pâque, selon leur coutume. Or chacun sait la religion de ce peuple pour toutes ses cérémonies. Comme donc ils y étaient assemblés des millions entiers, l'armée romaine survint tout à coup et forma le siège, sans que l'on eût le loisir de pourvoir à la subsistance d'un si grand peuple. Ici je ne puis que je n'interrompe mon discours pour admirer vos conseils, ô éternel Roi des siècles, qui choisissez si bien le temps de surprendre vos ennemis. Ce n'était pas seulement les habitants [de] Jérusalem, c'était tous

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