‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 144 sur 441 · SERMON POUR LA · texte numérisé non relu

SERMON POUR LA

(3e des éditions , prêché à Metz devant le maréchal de Schorriberg, le dimanche 8 septembre 1652.

Les premiers éditeurs, jugeant ici nécessaire de prêter à Bossuet le secours de leur expérience, ont abrégé l'exorde, rajeuni ça et là le style, et ajouté à l'œuvre une conclusion d'emprunt. La rédaction de ce discours 1 semble en effet avoir été improvisée. Pris de court, l'auteur n'a pas même eu le loisir de récrire les passages considérables qu'il reprend dans une de ses plus récentes compositions de Paris (Dévotion à la Vierge, 1651) ; il se contente d'y renvoyer ; et cela même, dans les premières parties seulement.

La date de 1G52 avait été proposée par M. Floquet (Études..., t. I, p. 203). Elle était indiquée par l'allocution à Schomberg et à Marie de Hautefort. Elle est confirmée par l'étude du manuscrit, où tout est archaïque, l'éloquence, la langue et l'orthographe. M. Gazier, qui le croyait perdu (Choix de sermoiis, p. 37) , a renoncé à tort à la date de M. Floquet, pour se rapprocher de celle de M. Lâchât, qui, avec une singulière étourderie, quand il s'agit d'un sermon pour le 8 septembre, le déclare « prêché à Metz, dans la fin de 1G55, ou dans le commencement de 1656. » (t. XI, p. 100.)

Quis, putas, puer iste erit?

Quel pensez-vous que sera cet enfant? (Luc, i, 66.)

Avant la naissance du Sauveur Jésus, tout ce qu'il y avait de gens de bien sur la terre, qui vivaient attendant la rédemption d'Israël, ne faisaient autre chose que soupirer après sa venue, et, par des vœux ardents, pressaient le Père éternel d'envoyer bientôt à son peuple son unique libérateur. Que si, parmi leurs désirs, il leur paraissait quelque signe que ce temps bienheureux approchât, il n'est pas croyable avec combien de transports toutes les

1. Ma communiqué par M. le sans martre ni pagination ; maintechanoine Denis, de Meaux. In-4°. nant au Grand séminaire.

puissances 1 de leurs âmes éclataient en actions de grâce. Si donc ils eussent appris à la naissance de la sainte Vierge qu'elle devait être sa mère, combien l'auraientils embrassée, et quel aurait été l'excès2 de leur ravissement, dans l'espérance qu'ils auraient conçue d'être présents à ce jour si beau, auquel le Désiré des nations commencerait à paraître au monde ! Ainsi ces peuples aveugles, qui, pour être trop passionnés admirateurs de cette lumière qui nous éclaire, défèrent des honneurs divins au soleil qui en est le père, commencent à se réjouir, "itôt qu'ils découvrent au ciel son avant-courrière, l'aurore. C'est pourquoi, ô heureuse Marie, nous qui leur avons succédé, nous prenons part à leurs sentiments : mus d'un pieux respect pour celui qui vous a choisie, nous venons honorer votre lumière naissante et couronner votre berceau, non point certes de lis et de roses, mais de ces fleurs sacrées que le Saint-Esprit fait éclore, je veux dire, de saints désirs et de sincère [s] louanges. Monseigneur 3, c'est la seule chose que vous entendrez de moi aujourd'hui. L'histoire parlera assez de vos grandes et illustres journées, de vos sièges si mémorables, de vos fameuses expéditions, et de toute la suite de vos actions immortelles. Pour moi, je vous l'avoue, Monseigneur, si j'avais à louer quelque chose, je parlerais bien plutôt de cette piété véritable, qui vous fait humblement déposer au pied des autels cet air majestueux et cette pompe qui vous environne. Je louerais hautement la sagesse de votre choix, qui vous a fait souhaiter d'avoir dans votre maison l'exemple d'une vertu4 si rare, par lequel nous pouvons convaincre les esprits les plus libertins, qu'on peut conserver l'innocence parmi les plus grandes faveurs de la cour, et, dans une prudente conduite, une simplicité chrétienne. Je dirais de plus, Monseigneur, que votre généreuse bonté vous a gagné pour jamais l'affection de ces peuples ; et si peu

1. Var. : tous les sentiments, — chisme du Sr Paul Ferry (1655). toutes les facultés. 4. Marie de Hautefort, duchesse

2. Var. : quels auraient été leurs de Scbomberg, la pieuse amie et la transports. confidente préférée d'Anne d'Au-

3. Le maréchal de Schomberg, triche. Elle avait fait son entrée gouverneur de Metz. C'est à lui que solennelle à Metz quelques jours au- Bossuet dédia le premier ouvrage paravant. (Floquet, Etudes.., t. I, qu'il publia, la Réfutation du Catè- p. 202-204.)

que je voulusse m 'étendre sur ce sujet, je [le] 1 verrais confirmé par des acclamations publiques. Mais encore qu'il soit vrai que l'on puisse louer, vous et cette incomparable duchesse, sans aucun soupçon de flatterie, en la place où je suis, il faut que j'en évite jusques à la moindre apparence. Je sais que je dois ce discours, et vous, vos attentions à la très heureuse Marie. Ce n'est donc plus à vous que je parle, sinon pour vous conjurer, Monseigneur, de joindre vos prières aux miennes et à celles de tout ce peuple, afin qu'il plaise à Dieu m 'envoyer son Saint-Esprit par l'intercession de sa sainte Épouse, que nous allons saluer par les paroles de l'ange : Ave...

C'est en2 vain que les grands de la terre, s'emportant quelquefois plus qu'il n'est permis à des hommes, semblent vouloir cacher les faiblesses de la nature sous cet éclat trompeur de leur éminente fortune. Certes, il est très vrai, Chrétiens, les bienheureux apôtres nous obligent de les honorer comme étant ici-bas les lieutenants de notre grand Dieu, esquels il a commis le gouvernement de ses peuples ; et c'est ce respect que nous leur rendons, qui, étant découlé des ordres immuables du ciel, établit en la terre et la fermeté des États, et la tranquillité du public, et le repos des particuliers. Que si, enivrés de cette prospérité passagère, ils se mettent au-dessus de la condition humaine, comme on en a vu mille et mille exemples dans les cours des princes, le sage Salomon nous donne un moyen bien puissant pour confondre leur témérité : il les ramène au commencement de leur vie, il leur présente leurs infirmités dans leur origine ; et bien qu'ils nous vantent sans cesse la noblesse de leur naissance, il leur fait voir que si honorable3 qu'elle puisse être, elle a toujours beaucoup plus de bassesse que de grandeur. Pour moi, dit ce prince, encore que je sois maître d'un puissant État, j'avoue ingénument que ma naissance ne diffère en rien de celle des autres :

1. Le, cela. D'ailleurs, le mot est sermon (celui de 1655). Il n'est pas des éditeurs, Bossuet l'ayant omis sans intérêt de voir que c'est, au ici. contraire, devant son illustre pro-

2. Tout ce qui suit, jusqu'à : Mais tecteur et ami, que le jeune orateur pour procéder avec ordre... a été re- a exprimé pour la première fois ces tranché par les premiers éditeurs, courageuses vérités.

comme, étant la rénétition du second 3. Var • avantageuse illustre

je suis entré nu en ce monde, comme étant exposé à toute sorte d'injures; j'ai salué comme les autres hommes la lumière du jour par des pleurs ; le premier air que j'ai respiré m'a servi tout ainsi qu'à eux à former des cris : Primam vocem similem omnibus emisi plorans. Telle est, en effet, la naissance des plus grands monarques * : Nemo enim ex regibus aliud habuit nativitatis initium2. De quelque grandeur que les flatte [nt] leurs courtisans, la nature, cette bonne mère qui ne sait ce que c'est que flatter, ne les traite pas autrement que les moindres de leurs sujets. Voilà, Chrétiens3, où le plus sage des rois appelle les grands de ce monde. Et d'autant que c'est là sans doute où leur ambition a le plus à souffrir, il n'est pas croyable combien de sortes d'inventions ils ont été rechercher pour se mettre hors du pair, même dans cette commune faiblesse. Il faut, disent-ils, à quelque prix que ce soit, séparer du commun des hommes le prince naissant. C'est pourquoi chacun s'empresse de lui rendre des hommages qu'il ne comprend pas ! S'il paraît dans la nature quelque changement ou quelque prodige, on en tire incontinent des augures de sa bonne fortune, comme si cette grande machine ne se remuait que pour cet enfant. Comme le temps présent ne lui est point du tout favorable, parce qu'il ne lui donne rien qui le distingue de ceux de son âge, il faut consulter l'avenir et avoir recours à la science des pronostics. C'est ici que les astrologues, mêlant dans leurs spéculations la curiosité et la flatterie, leur font des promesses hardies, dont ils donnent pour garants des influences cachées. C'est dans ce même dessein que les orateurs du siècle, dans ces belles oraisons qu'ils appellent généthliaques4, d'un nom magnifique, tâchent de faire valoir l'art des conjectures. Ainsi l'ambition humaine, ne pouvant se contenir dans cette simple et naïve modestie de la nature, s'enfle et se repaît de doutes et d'espérances.

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