‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 180 sur 441 · Gènes., xxv, 23. 2. Var. : cette main · texte numérisé non relu

Gènes., xxv, 23. 2. Var. : cette main

l'évangile des zizanies. 223

fants dans la fournaise et Daniel parmi les lions ; qui a gardé la famille de Noé sur un bois fragile, contre la fureur inévitable des eaux universellement débordées ; celle de Loth, de l'embrasement et des monstrueuses voluptés de Sodome ; qui a fait luire à ses enfants une merveilleuse lumière parmi les ténèbres d'Egypte ; qui a fait naître des eaux vives parmi les déserts arides de la Libye ; ce Dieu a pris plaisir, pour faire voir son pouvoir, de conserver ses serviteurs innocents dans la corruption générale ; que dis-je : il les a préservés ? leur vertu en a paru davantage.

Et certes, s'il n'y avait point eu de méchants, combien de vertus se seraient étouffées ! Que deviendrait le zèle de convertir les âmes, dont les saints ont été transportés? où seraient tant d'exhortations véhémentes,? où cette béatitude [p. 7] de ceux qui souffrent pour la justice? où le triomphe du martyre? Qui aurait mis la main sur la personne de Notre-Seigneur, s'il n'y avait eu que des justes? Mais quel serait le désordre des choses humaines, si, parmi cette prodigieuse multitude de méchants, il n'y avait du moins quelques justes, qui, par leurs avertissements et par leurs exemples, réprimassent la licence effrénée, et retinssent du moins les choses dans quelque modération? C'est pourquoi le Sauveur Jésus, parlant au petit nombre de gens de bien qu'il avait par sa grâce assemblés près de sa personne, les appelle « le sel de la terre : Vos estis sal terrse 1 » ; voulant dire, à mon avis, que s'il n'eût répandu quelques personnes vertueuses deçà et delà dans le monde comme une espèce de sel salutaire, les hommes auraient été entièrement corrompus, au lieu qu'il y reste peut-être quelque petite trace de vertu.

Cela étant de la sorte, que nous autres chrétiens nous sommes envoyés pour être la lumière du monde, vivons en enfants de lumière, et ne communiquons point aux œuvres des ténèbres 2 qui nous environnent. Méprisons cette vie, mes très chères Sœurs, où nous sommes en captivité. Regardez le siècle : de toutes parts vous y verrez régner l'impiété, le désordre, le luxe, les molles

1 Matth., v, 13. 2. Ej>hes., v, 11.

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délices, l'avarice, l'ambition, et enfin toute sorte de crime. Quel plaisir pour nous, en une vie 1 où les meilleurs ne sont pas mieux traités que les plus méchants? Au contraire, nous verrons ordinairement le méchant dans le haut crédit, et les sages dans la bassesse. Quel [le] estime pouvons-nous faire de cette sorte de biens, que notre Père céleste, qui sait si parfaitement le prix des choses, donne en partage à ses ennemis ? Considérez, mes très chères Sœurs, que, dans une grande maison, ce que l'on réserve aux enfants est toujours le plus précieux, et que ce que les serviteurs peuvent avoir de commun avec eux est toujours le moins important. Nous sommes les enfants de Dieu, et les méchants n'ont pas seulement l'honneur de pouvoir être nommés ses esclaves : ce sont ses ennemis et les victimes de sa fureur. Et néanmoins les plaisirs et les grands avantages [p. 8] après lesquels les mortels abusés ne cessent de soupirer, sont presque pour l'ordinaire en la possession des méchants. Souhaitez-vous des richesses? vous n'en aurez jamais plus que Crésus ; les délices? [vous n'en aurez jamais plus que] Sardanapale ; le pouvoir? [vous n'en aurez jamais plus que] Néron, Caligula, ces monstres du genre humain, et néanmoins les maîtres du monde. Où est-ce que l'éloquence, la sagesse mondaine, le crédit, les bonnes arts2 [ont] été plus grand [es] que dans l'empire romain? C'étaient des idolâtres...

Partant, que l'ami de Jésus, s'il prétend à quelque chose de plus que les ennemis de Jésus, vive avec la grâce de Dieu dans l'attente d'une plus grande félicité. O sainte paix de Sion ! ô égalité des anges ! ô divine Jérusalem, où il n'y a point de séditieux, point de fourbes, point de malfaiteurs ; où il n'y a que des gens de bien, des amis et des frères ! ô heureuse égalité des anges ! ô sainte compagnie, où Dieu régnera en paix, où nul ne blasphémera son saint nom, nul ne contreviendra à ses ordonnances ! ô sainte Sion, où toutes choses sont stables ! Hé Dieu ! qui nous a jetés dans ce

1. Édit. : en cette vie où. (Erreur cette locution faisait art du féniide lecture.) nin : bonœ artes, les bonnes arts. Il

2. Def oris corrige : (( beaux-arts ». disait aussi comme nous : « les bon- Mais Bossuet, à cette date, gardait nés lettres. » Cf. plus loin, p. 435. encore l'expression latine, et dans

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flux et reflux de choses humaines? qui nous [a] précipités dans cet abîme et cette mer agitée de tant de tempêtes? Quand retournerai-je à vous, ô Sion? quand verrai-je vos belles murailles, et vos fontaines d'eaux vives qui sont la félicité éternelle, et votre temple qui est Dieu même, et votre lumière qui est l'Agneau1?

[Seconde Réflexion.]

[P. 9] Cette séparation, mes très chères Sœurs, a divers degrés, Premièrement, les élus sont déjà séparés dans la prédestination éternelle : même dans la contagion du siècle, même dans cette masse de corruption où le monde semble les envelopper dans une commune confusion, Dieu les a déjà discernés : « Dieu sait ceux qui sont à lui: Cognovit Dominus qui sunt ejus2»; il les connaît par nom et surnom : Proprias oves vocat nominatim3. Il en a un rôle4 dans son cabinet; ils sont écrits dans son livre. O joie ! ô bonheur incroyable ! aimables brebis de Jésus, quelque part où vous erriez dans les chemins détournés de ce siècle, l'œil de votre Pasteur est sur vous ; il vous sépare des autres, non point de corps, mais de cœur ; il vous sépare par de saints désirs et par une bienheureuse espérance. Les affections, mes Sœurs, ce sont comme les pas de l'âme; c'est par elles qu'elle se remue. Ainsi les enfants de lumière, mêlés ici-bas parmi les enfants de ténèbres, en sortent par de saintes et de célestes affections. Ils sont en ce monde, mais leur amour en est détaché. Dieu, qui les a mêlés avec ses ennemis, ne cesse de les en séparer peu à peu par une opération toute-puissante. Il purifie leurs in-

1. Pour compléter sa pensée, Bos- interioris hominis dabis nobis, et

suet transcrit les paroles suivantes a nomen tuum invocabimus » : id est,

de saint Augustin : Pecuniam vis a te diliffemus. Tu nabis dulcis eris re-

Deo f habet et latro. Uxorem. fecun- missor peccatorvm nostrorum. tu eris

ditatem Jiliorum, salutem corporis, totu.mprœmiumjustifîcatorum.CcDo-

diffnitatem seculi? attende quam mine, Deus virtutum, couverte nos;

multi mali habent. Hoc est totum ostendefacicm imam, et salci erimus.))

propter quod eum colis? Nutabunt (Ibid.) — Defo ri s traduit ces textes,

pedes tut, putabis te sine causa colère, et les introduit, partie au commen-

quando in eis vides ista qui eum non cément, partie à la fin de cet alinéa.

colunt ? Erqo ista dat omnia etiam 2. II Tim., IT, 19.

malis, se solum servatbonis. (S. Aug.. 3. Joan.. X, 3.

in Psal. lxxix, n. 4.) 4. Un rôle, c'est-à-dire, une liste.

Vivificabis nos. innovabis nos, vitam

Sermons Je Bonnet. 15

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tentions, il les démêle insensiblement des embarras de la terre. Comme ils sont dans un corps mortel, et néanmoins ils vivent en quelque sorte détachés du corps, et que Dieu rompt peu à peu leurs liens, ainsi que dit l'apôtre saint Paul1, que vivant dans la chair, nous ne vivons pas selon la chair; de même, bien qu'ils soient parmi les méchants, leur façon de vivre les discerne d'eux.

Viendra, viendra enfin cette dernière séparation. O jour terrible pour les méchants ! ô jour mille et mille fois heureux pour les bons ! Où iront les méchants séparés des enfants de Dieu? C'est ce mélange, mes Sœurs, qui empêche que Dieu ne les foudroie ; il leur pardonne pour l'amour des siens : leur présence modère sa juste fureur. C'est pourquoi, dans notre évangile, il défend d'arracher l'ivraie, de peur d'endommager le bon grain2. Considérez, mes Sœurs, que comme en ce monde les bons et les méchants sont mêlés, aussi la colère et la miséricorde divines sont, en quelque façon tempérées l'une par l'autre. C'est pourquoi le prophète a dit que le calice qui est en la main de Dieu est mêlé. Le vin signifie la joie : Vinum laetificat3 ; et l'eau, les tribulations : Salvum me fac, Deus, quoniam intraverunt aquse* : Le prophète David [dit] que son âme est environnée d'eaux, c'est-à-dire de tribulation. Vini meri plenus mixto 5 : c'est ce mélange que le siècle doit boire. Sa vengeance est toujours mêlée de miséricorde, sa miséricorde de même : Parcentc manu ssevit et donat. Mais après ce siècle il ne restera plus que la lie : Yerumtamen fœx ejus non est exinanita ; bibent omnes peccaiores terrseç\ Ces pécheurs, séparés des bons, ces pécheurs surpris dans leur crime, ces pécheurs qui ne seront jamais gens de bien, Us boiront toute la lie et toute l'amertume de la vengeance divine. Fuyons, fuyons, mes Sœurs, fuyons de leur compagnie ; n'ayons point de commerce avec eux. Votre profession vous en a déjà en quelque façon séparées. Mais ne faites pas comme les 1*-

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