‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 216 sur 441 · Bossuet traduit ainsi : Super 5. Hebr., II · texte numérisé non relu

Bossuet traduit ainsi : Super 5. Hebr., II

de nous fournir assez de pensées pour remplir tout cet entretien de la royauté de Jésus, Fidèles, demeurons-en là, en attendant que la providence divine nous fasse tomber sur la même matière, et tirons-en quelques instructions pour l'édification de nos âmes.

Donc, ô peuples de Jésus-Christ, si le Fils de Dieu est votre vrai roi, songez à lui rendre vos obéissances. Rappellerai-je ici de bien loin la mémoire des siècles passés, pour vous faire voir comme les bons princes ont été les délices de leurs sujets? Que n'ont pas fait les peuples pour les rois qui ont sauvé leurs pays, les vrais pères de la patrie? Ha ! il y a dans nos cœurs je ne sais quelle inclination naturelle pour les princes que Dieu nous donne, que ni les disgrâces ni aucun mauvais traitement ne [p. 19] peut arracher aux âmes bien nées. Qu'il est aisé aux rois de la terre de gagner l'affection de leurs peuples ! Un souris, un regard favorable, un visage ouvert et riant satisfait quelquefois les plus difficiles. In hïlaritate vultus régis vita, disait autrefois le Sage1 : La vie est dans les regards du prince, quand on les a sereins et tranquilles. Peuples, c'est une chose certaine, vous le savez : un gouvernement doux et équitable, une puissance accompagnée de bonté et d'une humeur bienfaisante, charme les âmes les plus sauvages. C'est un sentiment commun parmi' les hommes d'honneur, que, pour de tels princes, la vie même est bien employée.

Il n'y a que le roi Jésus à qui la douceur ni les largesses ne servent de rien. Il a beau nous ouvrir ses bras pour nous embrasser ; il a beau nous obliger, non par de vaines caresses, mais par des bienfaits effectifs : nous sommes de glace pour lui, nous aimons mieux nous repaître des frivoles apparences du monde, que de l'amitié solide qu'il nous promet. Ha ! pourrai-je bien vous dire avec combien de soin il a recherché notre amour? Il est notre roi par naissance, il l'est de droit naturel ; il a voulu l'être par amour et par bienfaits. Il faut, dit-il, que je les délivre, ces misérables captifs. Je pourrais bien le faire autrement, mais je veux les

J. Prov.. XVI, 15.

sauver en mourant pour eux, afin de les obliger à m'aimer. J'irai au péril de ma vie, j'irai avec la perte de tout mon sang les arracher de la mort éternelle. N'importe, je le ferai volontiers ; pourvu seulement qu'ils m'aiment, je ne leur demande point d'autre récompense. Je les ferai régner avec moi.

Hé ! mes Frères, dites-moi, je vous prie, que nous a fait Jésus, le meilleur des princes, qu'avec une telle bonté il ne peut gagner nos affections, il ne peut amollir la dureté de nos cœurs ? Certes, Peuple de Metz, je vous donnerai cet éloge, que vous êtes fidèle à nos rois. On ne vous a jamais vu entrer, non pas même d'affection, dans les divers partis qui se sont formés contre leur service. Votre obéissance n'est pas douteuse, ni votre fidélité chancelante. Quand on parlait, ces jours passés l, de ces lâches qui avaient vendu aux ennemis de l'État les places que le roi leur a confiées, on vous a vu frémir d'une juste indignation. Vous les nommiez des traîtres, indignes de voir le jour, pour avoir ainsi lâchement trompé la confiance du prince, et manqué de foi à leur roi. Fidèles aux rois de la terre, pourquoi ne sommes-nous traîtres qu'au Roi des rois? pourquoi estce qu'il n'y a qu'envers lui que le nom de perfides ne nous déplaît pas, qui serait le plus sensible reproche que l'on nous pût faire en toute autre rencontre?

Mes Frères, le roi Jésus nous a confié à tous une place, qui lui est de telle importance, qu'il l'a voulu acheter par son sang : cette place, c'est notre âme, qu'il a commise à notre fidélité. Nous sommes obligés de la lui garder, par un serment inviolable que nous lui avons prêté au baptême. Il l'a munie de tout ce qui est né-

1. Allusion aux bruits de trahison ces que le Roi leur a confiées », ne

dont on parla en décembre 165*2. saurait convenir à d'Harcourt, qui

(Voy. Loret, Muse historique, 14 et s'était de lui-même établi et main-

21 décembre.) Venant du Midi de tenu dans Brisach, malgré l'autorité

la France, ils durent éclater en royale. En tout cas, si Bossuet visait

Lorraine quelques jours plus tard Brisach, ce ne pourrait être qu'une

que dans la capitale. On pourrait allusion aux quarante mille écus

penser que Bossuet avait en vue promis à Charlevoix par le comte

le comte d'Harcourt qui voulait, d'Harcourt rebelle, pour rester maî-

disait-on en 165-1 {Mémoires de tre de cette place ( Mém. de Conrart,

Monçlat, édit. Petitot, p. 435), livrer édit. Petitot, p. 54.) Nous revien-

Brisach à l'Empereur. Mais l'exprès- drions alors à l'année 1652. sion dont se sert l'orateur, « lespla-

cessaîre, au dedans par ses grâces et son Saint-Esprit, au dehors par [p. 20] la protection angélique. Rien n'y manque, elle est imprenable, elle ne peut être prise que par trahison. Traîtres et perfides que nous sommes, nous la livrons à Satan ; nous vendons à Satan le prix du sang de Jésus, à Satan son ennemi capital, qui a voulu envahir son trône, qui, n'ayant pas pu réussir au ciel dans son audacieuse entreprise, est venu sur la terre lui disputer son royaume et se faire adorer en sa place. O perfidie ! ô indignité ! c'est pour servir Satan que nous trahissons notre prince crucifié pour nous, notre unique libérateur !

Figurez-vous, Chrétiens, qu'aujourd'hui, au milieu de cette assemblée, paraît tout à coup un ange de Dieu, qui fait retentir à nos oreilles ce que disait autrefois Élie aux Samaritains : « Peuples, jusqu'à quand chancellerez-vous entre deux partis? Quousque claudicatis in duas partes1} » Si le Dieu d'Israël est le vrai Dieu, il faut l'adorer ; si Baal est Dieu, il faut l'adorer. Chers Frères, les prédicateurs sont les anges du Dieu des armées. Je vous dis donc aujourd'hui à tous, et Dieu veuille que je me le die à moi-même comme il faut : « Quousque claudicatis ? Jusques à quand serez-vous chancelants ? » Si Jésus est votre roi, rendez-lui vos obéissances ; si Satan est votre roi, rangez-vous du côté de Satan. Il faut prendre parti aujourd'hui. Ha ! mes Frères, vous frémissez à cette horrible proposition. A Jésus, à Jésus, dites-vous ; il n'y a pas ici lieu de délibérer. Et moi, nonobstant ce que vous me dites, je réitère encore la même demande : « Quousque claudicatis in duas partes? Hé ! serez-vous à jamais chancelants, » sans prendre parti comme il faut? Si je suis votre Maître, dit. le Seigneur par la bouche de son prophète, où est l'honneur que vous me devez2? Et pourquoi m' appelez- [vous] Seigneur, et ne faites-[vous~\ pas ce que je vous dis ? dit Notre-Seigneur en son Évangile3. Que voulez-vous que l'on croie, ou nos paroles, ou nos actions?

Page 1