‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 281 sur 441 · Matth.. v · texte numérisé non relu

Matth.. v

Dieu, et vous ne voulez pas prier pour vos ennemis ! Certes, c'est une extrême folie, pendant que l'on croit obtenir de Dieu le pardon de crimes énormes, qu'un misérable homme fasse le difficile et l'inexorable. Quelque estime que vous ayez de vous-mêmes, et en quelque rang que vous vous mettiez, l'offense qui se fait contre un homme, s'il n'y avait que son intérêt, ne peut être que très légère. Cet homme, que vous excluez de vos prières, l'Église prie pour lui ; et refusant ainsi de communiquer aux prières de toute l'Église, n'est-ce pas vous excommunier vous-mêmes? Regardez à quel excès vous emporte votre haine inconsidérée. Vous me direz que vous n'y preniez pas garde ; maintenant donc que vous le voyez très évidemment, c'est à vous de vous corriger.

Ne me dites pas que vous priez pour tout le monde : car, puisqu'il est certain qu'il n'y a que la seule charité qui prie, il ne se peut faire que vous priiez pour ceux que vous haïssez. Votre intention dément vos paroles, et quand la bouche les nomme, le cœur les exclut. Ou bien si vous priez pour eux, dites-moi, quel bien leur souhaitez-vous? leur souhaitez-vous le souverain bien, qui est Dieu? Certainement, si vous ne le faites, votre haine est bien furieuse ; puisque, non content de leur refuser le pardon, vous ne voulez pas même que Dieu leur pardonne. Que si vous demandez pour eux cette grande et éternelle félicité, ne voyez-vous pas que c'est être trop aveugle, que de leur envier des biens passagers, en leur désirant les biens solides et permanents? Car, en les troublant dans les biens temporels, vous vous privez vous-même des biens éternels ; et ainsi vous êtes contraint, malgré la fureur de votre colère, de leur souhaiter plus de bien que vous ne vous en vous souhaitez à vous-même. Et après cela vous n'avouerez pas que votre haine est aveugle? Que si vous ne lui enviez les biens temporels, que parce qu'il vous les ôte en les possédant, ô Dieu éternel ! que ne songez-vous plutôt que ces biens sont bien méprisables, puisqu'ils sont bornés si étroitement, que la jouissance de l'un sert d'obstacle à l'autre? et que n'aspirez-vous aux vrais biens, dont la richesse et l'abondance est si grande

qu'il y en a pour contenter tout le monde? Vous en pouvez jouir sans en exclui'e vos compétiteurs. Encore qu'ils soient possédés par les autres, vous ne laisserez pas de les posséder tout entiers.

Certes, si nous désirions ces biens comme il faut, il n'y aurait point d'inimitiés dans le monde. Ce qui fait les inimitiés, c'est le partage des biens que nous poursuivons : il semble que nos rivaux nous ôtent ce qu'ils prennent pour eux. Or les biens éternels se communiquent sans se partager : ils ne font ni querelles ni jalousies ; ils ne souffrent ni ennemis ni envieux, à cause qu'ils sont capables de satisfaire tous ceux qui ont le courage de les espérer. C'est là, c'est là, mes Sœurs, c'est le vrai remède contre les inimitiés et la haine. Quel mal me peut-on faire, si je n'aime que les biens divins? Je n'appréhende [pas] qu'on me les ravisse. Vous m'ôterez mes biens temporels ; mais je les dédaigne et je les méprise : j'ai porté mes espérances plus haut. Je sais qu'ils n'ont que le nom de biens, que les mortels abusés leur donnent mal à propos ; et moi, je veux aspirer à des biens solides. Puisque vous ne sauriez m'ôter que des choses dont je ne fais point d'état, vous ne sauriez me faire d'injure, parce que vous ne sauriez me procurer aucun mal. Il est vrai que vous me montrez une mauvaise volonté, mais une mauvaise volonté inutile. Et pensez-vous que cela m'offense? Non, non : appuyé sur mon Dieu, je suis infiniment au-dessus de votre colère et de votre envie ; et si peu que j'aie de connaissance, il m'est aisé de juger qu'une mauvaise volonté sans effet est plus digne de compassion que de haine.

Vous voyez, mes Sœurs, que les aversions que nous concevons ne viennent que de l'estime trop grande que nous faisons des biens corruptibles, et que toutes nos dissensions seraient à jamais terminées, si nous les nié prisions comme ils le méritent. Mais je m'éloigne de mon sujet un peu trop longtemps : retournons à notre présent, et montrons que celui à qui nous l'offrons ne le peut recevoir que des âmes réconciliées. Je tranche en peu de mots ce raisonnement : vous prendrez le loisir •d'y faire une réflexion sérieuse. Permettez-moi encore,

mes Sœurs, que je parle en votre présence à cet ennemi irréconciliable qui vient présenter à Dieu des prières qui viennent d'une âme envenimée par un cruel désir de vengeance.

As-tu vécu si innocemment, que tu n'aies jamais eu besoin de demander à Dieu la rémission de tes crimes? Es-tu si assuré de toi-même, que tu puisses dire que tu n'auras plus besoin désormais d'une pareille miséricorde? Si tu reconnais que tu as reçu de Dieu des grâces si signalées, de ta part ton ingratitude est extrême d'en refuser une si petite, qu'il a bien la bonté de te demander pour ton frère qui t'a offensé. Si tu espères encore de grandes faveurs de lui, c'est une étrange folie de lui dénier ce qu'il te propose en faveur de tes semblables. Furieux, qui ne veux pas pardonner, ne vois-tu pas que toi-même tu vas prononcer ta sentence? Si tu penses qu'il est juste de pardonner, tu te condamnes toimême, en disant ce que tu ne fais pas. S'il n'est pas raisonnable qu'on t'oblige de pardonner à ton frère, combien moins est-il raisonnable que Dieu pardonne à son ennemi ? Ainsi, quoi que tu puisses dire, tes paroles retomberont sur toi, et tu seras accablé par tes propres raisons. Exagère tant que tu voudras la malice et l'ingratitude de tes ennemis ; ô Dieu ! où te sauveras-tu, si Dieu juge de tes actions avec la même rigueur ! Ha ! plutôt, mon cher frère, plutôt que d'entrer dans un examen si sévère, relâche-toi, afin que Dieu se relâche. Jugement sans miséricorde , si tu refuses de faire miséricorde 1 : grâce et miséricorde sans aucune aigreur, si tu pardonnes sans aucune aigreur : Pardonnez, et je pardonnerai 2. Qui de nous ne voudrait acheter la rémission de crimes si énormes, tels que sont les nôtres, par l'oubli de quelques injures légères, qui ne nous paraissent grandes qu'à cause de notre ignorance et de l'aveugle témérité de nos passions inconsidérées?

Cependant admirons, mes Sœurs, la bonté ineffable de Dieu, qui aime si fort la miséricorde, que, non content de pardonner avec tant de libéralité tant de crimes qui se font3 contre lui, il veut encore obliger tous les

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