‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 330 sur 441 · Ps. LXVII, 1. 3. Deforis corrisre : des beaux-arts · texte numérisé non relu

Ps. LXVII, 1. 3. Deforis corrisre : des beaux-arts

2. Cette raison solide est soulignée ilais voy. un antre exemple du féen entier au manuscrit. minin, cî-de^sus (Zizanies, p. 224).

faisait dominer par toute la terre : qui le croirait, qu'ils eussent adoré les bêtes, les éléments, les créatures inanimées, des dieux parricides ou incestueux? que non seulement les fièvres et les maladies, mais les vices les plus infâmes et les plus brutales des passions eussent leurs temples dans Rome? Qui ne serait contraint de dire, en ce lieu, que Dieu avait abandonné à l'erreur ces grands mais superbes esprits, qui ne voulaient pas le reconnaître, et qu'ayant quitté la véritable lumière, le dieu de ce siècle les a aveuglés pour ne voir pas des choses si manifestes?

Et le monde et les maîtres du monde, le diable les tenait captifs et tremblants sous de serviles religions, desquelles [p. 13] néanmoins ils étaient jaloux, non moins que de la grandeur de leur république. Qu'y avait-il de plus méchant que leurs dieux? quoi de plus superstitieux que leurs sacrifices? quoi de plus impur que leurs profanes mystères? quoi de plus cruel que leurs jeux, qui faisaient parmi eux une partie du culte divin? jeux sanglants et dignes de bêtes farouches, où ils soûlaient leurs faux dieux de spectacles barbares et de sang humain ! Cependant tant de philosophes, tant de grands esprits, que le bel ordre du monde forçait à reconnaître l'unique Divinité qui gouverne toute la nature, encore qu'ils fussent choqués de tant de désordres, ils n'ont pu persuader aux hommes de les quitter. Avec leurs raisonnements si sublimes, avec leur éloquence toute-puissante, ils n'ont pu désabuser les peuples de leurs ridicules cérémonies et de leur religion monstrueuse.

Mais sitôt que la croix de Jésus a commencé de paraître au monde, sitôt que l'on a prêché la mort et le supplice du Fils de Dieu, les oracles menteurs se sont tus, le règne des idoles a été peu à peu ébranlé ; enfin elles ont été renversées, et Jupiter, et Mars, et Neptune, et l'égyptien Sérapis, et tout ce que l'on adorait dans la terre, a été enseveli dans l'oubli. Le monde a ouvert les yeux pour reconnaître le Dieu créateur, et s'est étonné de son ignorance. L'extravagance du christianisme a été plus forte que la plus sublime philosophie. La simplicité de douze pêcheurs sans secours, sans

éloquence, sans art, a changé la face de l'univers. Ces pêcheurs ont été plus heureux que ce fameux Athénien 1, [p. 14] à qui la fortune, ce lui semblait, apportait les villes prises dans des rets. Ils ont pris tous les peuples dans leurs filets, pour en faire la conquête de Jésus- Christ, qui ramène tout à Dieu par sa croix.

Car vous remarquerez, Chrétiens, que, tandis qu'il a conversé parmi nous, encore qu'il fît des miracles extraordinaires, encore qu'il eût à la bouche des paroles de vie éternelle, il a eu peu de sectateurs. Ses amis mêmes rougissaient souvent de se voir rangés 2 sous la discipline d'un maître si méprisé. Mais est-il monté sur la croix, est-il mort à ce bois infâme, quelle affîuence 3 de peuples accourent à lui ! O Dieu, quel est ce nouveau prodige? Maltraité et mésestimé dans la vie, il commence à régner après qu'il est mort. Sa doctrine toute céleste, qui devait le faire respecter partout, le fait attacher à la croix ; et cette croix infâme, qui devait le faire mépriser partout, le rend vénérable à tout l'univers. Sitôt qu'il a pu étendre les bras, tout le monde a recherché ses embrassements. Il ne4 s'est [pas] plus tôt élevé de terre que, selon qu'il l'avait prédit en son Évangile, il a attiré à lui toutes choses 5, et a changé l'instrument du plus infâme supplice en une machine céleste pour enlever tous les cœurs. Ce mystérieux grain de froment n'est pas plus tôt tombé dans la terre qu'il s'est multiplié par sa propre corruption ; c'est-à-dire que le Sauveur est tombé de la croix au sépulcre ; et, par un merveilleux contre-coup, tous les peuples sont tombés à ses pieds.

Voyez cette affîuence de gens qui, de toutes les parties de la terre, accourent à la croix de Jésus ; qui non seulement se glorifient de porter son nom, mais s'empressent à imiter ses souffrances, à être déshonorés pour sa gloire, à mourir pour l'amour de lui. Si quelqu'un parmi les anciens [p. 15] méprisait la mort, on admirait

1. Timothée. fils de Conon. (Plu- 4. Edit. : « Ce mystérieux grain tarch.. Vit.pm de froment, etc. y> Phrase dont la

2. Var. : On rougissait de se ran- vraie place se trouvera un peu plus ger.. loin.

3. Var. : quel concours de peuples 5. Joan.. xn, 32. viennent à lui !

cette fermeté de courage comme une chose presque inouïe. Grâce à la croix de Jésus, ces exemples sont si communs parmi nous, que leur abondance nous empêche de les raconter. Depuis qu'on a prêché un Dieu mort, la mort a eu pour nous des délices : on a vu la vieillesse la plus décrépite et l'enfance la plus imbécile, les vierges tendres et délicates y courir comme à l'honneur du triomphe. C'est pourquoi on disait que les chrétiens étaient un certain genre d'hommes destinés et comme dévoués à la mort. La croix toute-puissante avait familiarisé avec eux ce fantôme hideux, qui est l'horreur de toute la nature. Le monde s'est plus tôt lassé de tuer que les chrétiens n'ont fait de souffrir. Toutes les inventions de la cruauté se sont épuisées pour ébranler la foi de nos pères ; toutes les puissances du monde s'y sont employées. Mais, ô aveugle fureur, qui établit ce qu'elle pense détruire! c'est par la croix que le roi Jésus a résolu de conquérir tout le monde ; c'est pourquoi il imprime cette croix victorieuse sur le corps de ses braves soldats, en les associant à ses souffrances : c'est par là qu'ils surmonteront tous les peuples ; ils désarmeront leurs persécuteurs par leur patience ; les loups à la fin deviendront agneaux, en immolant les agneaux à leur cruauté.

îl faut que la croix de Jésus soit adorée par toute la terre : son empire n'aura point de bornes, parce que sa puissance n'a point de limites ; elle étendra sa domination jusqu'aux provinces les plus éloignées, jusqu'aux îles les plus inaccessibles, jusqu'aux nations les plus inconnues. Quelle joie en vérité, Fidèles, de voir et barbares et Grecs, et les Scythes et les Arabes, et les Indiens, et tous les peuples du monde, faire tous ensemble un nouveau royaume, qui aura pour sa loi l'Évangile, [p. 16] et Jésus pour son chef, et la croix pour son étendard ! Rome même, cette ville superbe, après s'être si longtemps enivrée du sang des martyrs de Jésus, Rome, la maîtresse, baissera la tête ; elle portera plus loin ses conquêtes par la religion de Jésus qu'elle n'a fait autrefois par ses armes ; et nous lui verrons rendre plus d'honneur au tombeau d'un pauvre pêcheur qu'au temple de son Romulus.

Vous y viendrez aussi, ô Césars ! Jésus crucifié veut voir abattue à ses pieds la majesté de l'Empire. Constantin, ce triomphant empereur, dans le temps marqué par la Providence, élèvera l'étendard de la croix au-dessus des aigles romaines. Par la croix il surmontera les tyrans ; par la croix il donnera la paix à l'Empire; par la croix il affermira sa maison : la croix sera son unique trophée, parce qu'il publiera hautement qu'elle lui a donné toutes ses victoires.

Certes je ne m'étonne plus, ô Seigneur Jésus, si, peu de temps devant x votre mort, vous vous écriiez avec tant de joie que votre heure glorieuse approchait, et que le prince du monde allait être bientôt chassé2. Je ne m'étonne plus si je vous vois dans le palais d'Hérode et devant le tribunal de Pilate, avec une contenance si ferme, bravant pour ainsi dire la pompe de la cour royale et la majesté des faisceaux romains par la générosité de votre silence. C'est que vous sentiez bien que le jour de votre crucifiement était pour vous un jour de triomphe. En effet, vous avez triomphé, ô Jésus ! et vous menez en triomphe les puissances des ténèbres captives et tremblantes après votre croix. « Vous avez surmonté le monde, non par le fer, mais par le bois : Domuit orbem, non ferro, sed Hgno3. » [p. 17] Car il était bien digne de votre grandeur de vaincre la force par l'impuissance, et les choses les plus hautes par les plus abjectes, et ce <mi est par ce qui n'est pas, comme parle l'Apôtre4, et une fausse et superbe sagesse par une sage et modeste folie. Par ce moyen, vous avez fait voir qu'il n'y avait rien de faible en vos mains, et que vous faites des foudres de tout ce qu'il vous plaît d'employer.

Mais ne vous dirai-je pas, Chrétiens, une belle marque que nous a donnée Jésus-Christ, pour nous convaincre très évidemment que c'est la croix qui a opéré ces merveilles? C'est que, sous le règne de Constantin, dans le temps que la paix fut donnée à l'Église, que le vrai Dieu fut reconnu publiquement par toute la terre, que tous les peuples du monde confessèrent la divinité de Jésus, la croix de notre bon Maître, qui n'avait point

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