BRIÈVETÉ DE LA VIE. MÉDITATION
bout ; mais, après avoir évité les attaques diverses de la mort, arrivant au bout de la carrière où ils tendaient parmi tant de périls, ils la vont trouver eux-mêmes, et tombent à la fin de leur course : leur vie s'éteint d'ellemême comme une chandelle qui a consumé sa matière.
Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus ; et de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie? Le sommeil est plus semblable à la mort; l'enfance est la vie d'une bête. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence? et quand je serai plus âgé, combien encore? Voyons à quoi tout cela se réduit. Qu'est-ce que je compterai donc? car tout cela n'en est déjà pas. Le temps où j'ai eu quelque contentement, où j'ai acquis quelque honneur? mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie? c'est comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelque distance ; vous diriez que cela occupe bien de la place ; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main. Si j'ôte le sommeil, les maladies, les inquiétudes, etc., de ma vie ; que je prenne maintenant tout le temps où j'ai eu quelque contentement ou quelque honneur, à quoi cela va-t-il ? Mais ces contentements, les ai-je eus tous ensemble? les ai-je eus autrement que par parcelles? mais 1 les ai-je eus sans inquiétude, et, s'il y a de Tinquiétude, les donnerai-je au temps que j'estime, ou à celui que je ne compte pas? Et ne l'ayant pas eu à la fois, l 'ai-je du moins eu tout de suite? l'inquiétude n'at-elle pas toujours divisé deux contentements? ne s'estelle pas toujours jetée à la traverse pour les empêcher de se toucher? Mais que m'en reste-t-il? Des plaisirs licites, un souvenir inutile ; des illicites, un regret, une obligation à l'enfer ou à la pénitence, etc.
Ah ! que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps ! Nous le passons véritablement, et nous passons avec lui. Tout mon être tient à un moment ; voilà ce qui me sépare du rien : celui-là s'écoule, j'en prends un autre ; ils se passent les uns après les autres ; les uns après les autres je les joins, tâchant de m'assurer ; et je ne m'aperçois pas qu'ils m'entraînent insensible-