LA FÉLICITÉ DES SAINTS
Au Collège de Navarre. 1648.
c Revenu à Paris (après son ordination au sous-diaconat), dit Ledieu dans ses Mémoires (p. 22), il fut admis par M. Cornet dans la confrérie du Rosaire, établie à Navarre, en j récitant une docte et tendre exhortation, dont on voit encore aujourd'hui l'éloge dans les registres de cette maison, le 24 d'octobre 1G4S ».
Ce 24 d'octobre était le samedi précédant la vigile de la Toussaint. On anticipait les solennités dans les réunions de Navarre. Notre méditation 1 peut bien avoir été prononcée 2 dans une réunion préparatoire à la fête. Certaines particularités orthographiques3, dont on ne trouve d'exemple que dans ce morceau et dans la méditation sur la Brièveté de la vie, ne permettent pas de les séparer.
Les anciens éditeurs avaient fondu cette composition avec un sermon de l'année suivante, sur le même sujet. L'édition Lâchât, et, un peu avant elle, une autre édition, qui parut chez Cattier, à Tours, en 1862, ont dégagé les deux rédactions. Le texte de Lâchât est malheureusement déparé, non seulement par des fautes de lecture, mais par l'interpolation d'un exorde, ayant une division tout autre que celle qui se lit dans la première phrase de notre Méditation.
Pour nous représenter quelle sera la félicité des enfants de Dieu en l'autre vie, il faut considérer premièrement, en gros, combien elle doit être grande et inconcevable, afin de nous en imprimer l'estime; et après, il faut voir en quoi elle consiste, pour avoir quelque connaissance de ce que nous désirons.
[I.] Pour ce qui regarde la première considération, nous la pouvons prendre de la grandeur de Dieu et de Faffeetion avec laquelle il a entrepris de donner la gloire à ses enfants.
1. Ms. fr. 12821. f. 14-26. exercice scolaire que d'un discours.
2. C'est ce qui semble formelle- Peut-être était-elle destinée à être ment indiqué par ces mots : « Comme lue (recitavit).
j'ai dit en cette action. » — Toute- 3. Exemples: est til ; y eust til ;
fois l'œuvre a plutôt l'aspect d'un considerast til ; etc.
C'est une chose prodigieuse de voir l'exécution des desseins de Dieu. Il renverse en moins de rien les plus hautes entreprises ; tous les éléments changent de nature pour lui servir ; enfin il fait paraître dans toutes ses actions qu'il est le seul Dieu et le créateur du ciel et de la terre. Or il s'agit ici de l'accomplissement du plus grand dessein de Dieu, et qui est la consommation de tous ses ouvrages.
Toute cause intelligente se propose une fin de son ouvrage. Or, la fin de Dieu ne peut être que lui-même. Et comme il est souverainement abondant, il ne peut retirer aucun profit de l'action qu'il exerce, autre que la gloire qu'il y a de faire du bien aux autres et de manifester l'excellence de sa nature ; et cela, parce qu'il est bien digne de sa grandeur de faire largesse de ses trésors, et que d'autres se ressentent de son abondance. Que s'il est vrai qu'il soit de la grandeur de Dieu de se répandre, sans doute son plus grand plaisir ne doit pas être de se communiquer aux natures insensibles. Elles ne sont pas capables de reconnaître ses faveurs, ni de regarder la main de qui elles tirent leur perfection. Elles reçoivent, mais elles ne savent pas remercier. C'est pourquoi, quand il leur donne, ce n'est pas tant à elles qu'il veut donner, qu'aux natures intelligentes à qui il les destine. Il n'y a que celles-ci à qui il ait donné l'adresse d'en savoir user. Elles seules en connaissent le prix ; il n'y a qu'elles qui en puisse[nt] bénir l'auteur. Puis donc que Dieu n'a donné qu'aux natures intelligentes la puissance de s'en servir, sans doute ce n'est que pour elles qu'il les a faites. Aussi l'homme est établi de Dieu comme leur arbitre, et si le péché n'eût point ruiné cette disposition admirable du Créateur dès son commencement, nous verrions encore durer cette belle république. Dieu donc a fait pour les créatures raisonnables les natures inférieures. Et quant aux créatures intelligentes, il les a destinées à la souveraine béatitude qui regarde la possession du souverain bien : il les a faites immédiatement pour soi-même. Voilà donc l'ordre de la Providence divine, de faire les choses insensibles et privées de connaissance pour les intelligentes et raisonnables, et les raisonnables pour la possession de sa propre essence. Donc ce
qui regarde la souveraine béatitude est le dernier accomplissement des ouvrages de Dieu. C'est pourquoi, dans le dernier jugement, Dieu dit à ses élus : Venez, les bienaimés de mon Père, au royaume qui vous est préparé dès la constitution du inonde l. Il dit bien aux malheureux : Allez au feu qui vous est préparé ; mais il ne dit pas qu'il soit préparé 2 dès le commencement du monde. Cela ne veut dire autre chose sinon que la création de ce monde n'était qu'un préparatif de l'ouvrage de Dieu, et que la gloire de ses élus en serait le dernier accomplissement. Comme s'il disait : \ enez, les bien-aimés de mon Père : c'est vous qu'il regardait quand il faisait le monde ; et il ne faisait alors que vous préparer un royaume.
Que si nous venons à considérer la qualité de la Providence, nous le jugerons encore plus infailliblement. La parfaite prudence ne se doit proposer qu'une même fin, d'autant que son objet est de mettre l'ordre partout ; et l'ordre ne se trouve que dans la disposition des moyens et dans leur liaison avec la fin. Ainsi elle doit tout ramasser pour paraître universelle, tout digérer par ordre pour paraître sage, tout lier pour paraître uniforme ; et c'est pourquoi il y doit avoir une dépendance de tous les moyens, afin que le corps du dessein soit plus ferme, et que toutes les parties s'entretiennent. L'imparfait se doit rapporter au parfait, la nature à la grâce, la grâce à la gloire. C'est pourquoi, si les cieux se meuvent de ces mouvements éternels, si les choses inférieures se maintiennent par ces agitations si réglées, si la nature fait voir dans les différentes saisons ses propriétés diverses, ce n'est que pour les élus de Dieu que tous les ressorts se remuent. Les peuples ne durent que tant qu'il y a des élus à tirer de leur multitude : Constituit terminos populorum juxta numerum filiorurn Israël3. Les éléments et les causes créées ne persistent que parce que Dieu a enveloppé ses élus dans leur ordre, et qu'il les veut faire sortir de leurs actions. « Aussi elles sont comme dans les douleurs de l'enfantement : Omnis creatura ingemiscit et parturit usque adkuc* ». « Elles attendent avec impatience que Dieu fasse la découverte