I Cor., xni, 8. tifiée
mais d'aimer dans le ciel : commençons la charité dès ce monde, afin qu'elle soit un jour consommée.
Voici la première rédaction : « To -/pàv.y.x àiroxTEivei, xb 8è itveûpia Çooo7ïo'.e"!. — La lettre tue, mais l'esprit vivifie ». (II Cor., m, 6.) — [P. 5] Si vous me demandez, Chrétiens, pour quelle cause la Pentecôte, qui était une fête (var. : cérémonie) du peuple ancien, est devenue une solennité du peuple nouveau, et d'où vient que, depuis le levant jusques au couchant, tous les fidèles s'en réjouissent non moins que de la sainte Nativité ou de la glorieuse Résurrection de notre Sauveur, je vous en dirai la raison, avec l'assistance de cet Esprit-Saint qui a rempli en ce jour l'âme des apôtres. C'est aujourd'hui que notre Église a pris sa naissance; aujourdTiui, par la prédication du saint Évangile, la gloire et la doctrine de Jésus-Christ ont commencé d'éclairer le monde (car. : d'éclater au monde) ; aujourd'hui la loi mosaïque, donnée autrefois avec tant de pompe, est abolie par une loi plus auguste; et, les sacrifices des animaux étant rejetés, le Saint- Esprit envoyé d'en haut (rar. : descendu du ciel) se fait lui-même des hosties raisonnables et des sacrifices vivants des cœurs .des disciples. Les Juifs offraient autrefois à Dieu, à la Pentecôte, les prémices de leurs moissons : aujourd'hui Dieu se consacre lui même par son Saint-Esprit les prémices du christianisme, c'està-dire les premiers fruits du sang de son Fils, et rend les commencements de l'Église illustres par des signes si admirables que tous les spectateurs en sont étonnés. Par conséquent, mes Frères, avec quelle joie devons-nous célébrer ce saint jour! Et si aujourd'hui les premiers chrétiens paraissent si visiblement échauffés de l'Esprit de Dieu, n'est-il pas raisonnable que nous montrions par une sainte et divine ardeur que nous sommes leurs descendants? Mais afin que vous pénétriez plus à fond quelle est la fête que nous célébrons, suivez, s'il vous plaît, ce raisonnement.
A la vérité, le sang du Sauveur nous avait réconciliés à notre grand Dieu par une alliance perpétuelle; mais il ne suffisait pas pour notre salut que cette alliance eût été conclue, si ensuite elle n'eût été publiée. C'est pourquoi Dieu a choisi ce jour où les Israélites étaient assemblés par une solennelle convocation, pour y faire publier hautement le traité de la nouvelle alliance qu'il lui plaît contracter avec nous; et c'est ce que nous montrent ces langues de feu qui tombent d'en haut sur les saints apôtres. Car d'autant que la nouvelle alliance, selon les oracles des prophéties, devait être solennellement publiée par le ministère de la prédication, le Saint-Esprit descend en forme de langues pour nous faire entendre par cette [p. 6] figure, qu'il donne de nouvelles langues aux saints apôtres, et qu'autant qu'il remplit de personnes, il établit autant de hérauts qui publieront les articles de l'alliance et les commandements de la loi nouvelle partout où il lui plaira de les envoyer.
En effet, entendez l'apôtre saint Pierre aussitôt après la descente du Saint-Esprit : voyez comme il exhorte le peuple et an-
nonce la rémission des péchés au nom de Xotre-Seigneur Jésus- Christ, déclarant aux habitants de Jérusalem que ce Jésus qu'ils -ont fait mourir, « Dieu l'a établi le Seigneur et le Christ : Quia Dominum eum et Christum fecit Deus ». (Var. : En effet, entendez l'apôtre saint Pierre qui exhorte le peuple à la pénitence, qui annonce la rémission des péchés au nom, etc.) C'est ce que saint Pierre prêche aujourd'hui, comme il est écrit aux Actes, chapitre II ; et cela, dites-moi, Chrétiens, n'est-ce pas faire la publication de la loi nouvelle et de la nouvelle alliance? Je joins ensemble l'alliance et la loi, parce qu'elles ne sont toutes deux qu'un même Évangile, que les apôtres, comme les hérauts du grand Dieu, publient premièrement dans Jérusalem, conformément à ce que dit Isaïe : La loi sortira de Sion, et la parole de Dieu de Jérusalem. » [Is., il, 3.]
Mais encore que la publication du saint Évangile, dût être commencée dans Jérusalem, elle ne devait pas y être arrêtée. Tous les prophètes avaient promis que la loi nouvelle serait portée jusqu'aux extrémités de la terre, et que par elle toutes les nations et toutes les langues seraient assujetties au vrai Dieu. Comme donc la loi de notre Sauveur n'était pas faite pour un seid peuple, certainement il n'était pas convenable qu'elle fût publiée en un seul langage. Aussi les premiers docteurs du christianisme, qui avant ce jour étaient ignorants, aujourd'hui étant pleins de l'Esprit de Dieu, parlent toutes sortes de langues, ainsi que remarque le texte sacré. Que veut dire ceci, je vous prie? Qui ne voit que le Saint-Esprit nous enseigne (var. : apprend) que si autrefois, sous la Loi, il n'y avait que la seule langue hébraïque qui fût l'interprète des secrets de Dieu, aujourd'hui par l'Évangile de Jésus-Christ toutes les langues sont consacrées, selon cet oracle de Daniel : Toutes les langues serviront au Seigneur. [Dan., vn, 14.] (Var.: Par où l'on voit que le Saint-Esprit nous apprend que...) Étrange et inconcevable opération dé cet Esprit qui souffle où il veut! De toutes les parties de la terre où les Juifs étaient dispersés, il en était venu dans Jérusalem pour y célébrer la fête de la Pentecôte. Les apôtres parlent à cet auditoire mêlé de tant de peuples divers et de langues si différentes. Et cependant chacun les entend : le Romain et le Parthe, le Juif et le Grée, le Mède, l'Égyptien et l'Arabe, l'Africain, l'Européen et l'Asiatique. Bien plus, dans un même discours des apôtres, ils remarquent [p. 11] tous leur propre langage ; il semble à chacun qu'on lui parle la langue que sa nourrice lui a apprise. Et c'est pour cela qu'ils s'écrient : « Ces hommes ne sont-ils pas Galiléens? Comment est-ce donc que chacun entend la langue dans laquelle il est né? » (Act., n, 7, 8.) (Var.: Comment est-ce donc que nous entendons les langues dans lesquelles nous sommes nés ?) Fidèles, que signifie ce nouveau prodige? C'est que, par la grâce du christianisme, toutes les langues seront réunies, l'Église parlera tous les langages : il n'y en aura point ni de si rude ni de si barbare dans lequel la vérité de Dieu ne soit enseignée: et, les nations diverses entrant dans l'Église, l'articulation à la vérité sera différente, mais il n'y aura en quelque sorte qu'un même langage; parce que tous
POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE. 57 i
les peuples fidèles, parmi la multiplicité des sons et des voix, n'auront tous qu'une même foi à la bouche et une même vérité dans le cœur.
Autrefois, à la tour de Babel, l'orgueil des hommes a partagé les langages; mais l'humilité de notre Sauveur les a aujourd'hui rassemblés; et la créance qui devait être commune à toutes les nations de la terre est publiée dès le premier jour en toutes les langues. Par où vous voyez, Chrétiens, selon que je l'ai déjà dit, que le mystère que nous honorons aujourd'hui avec tant de solennité (var. : que la fête que nous célébrons), c'est la publication de la loi nouvelle. Or notre Dieu ne s'est pas contenté qu'elle ait été (roc. : qu'elle fût) publiée une fois ; il a établi pour toujours les prédicateurs, qui, succédant à la fonction des apôtres, doivent être les hérauts de son Évangile. Et ainsi que puis-je faire de mieux en cette sainte et bienheureuse journée que de rappeler en votre mémoire sous quelle loi vous avez à vivre? Écoutez donc, peuples chrétiens. Je vous dénonce au nom de Jésus, par la parole duquel cette chaire vous doit être en vénération; je vous dénonce, dis-je, au nom de Jésus que vous n'êtes point sniis la loi mosaïque: elle est annulée et ensevelie : mais Dieu vous a appelés à la loi de grâce, à l'Évangile, au Nouveau Testament, qui a été signé du sang du Sauveur, et scellé aujourd'hui par l'Esprit de Dieu.
Et afin que vous entendiez quelle est la loi dont on vous délivre et quelle est la loi que l'on vous impose, je vous produis l'apôtre saint Paul, qui vous enseignera cette différence, oc La lettre tue, dit-il, l'esprit vivifie : » la lettre, c'est la loi mosaïque; l'esprit, comme vous verrez, c'est la loi de grâce. Et ainsi, en suivant l'apôtre saint Paul, faisons voir, avec l'assistance divine (car. .- avec la grâce de Dieu), que la loi mosaïque nous tue, et qu'il n'y a que la loi nouvelle qui nous vivifie. »
En concentrant ce début, Bossuet en a tiré son double exorde. Dans le sommaire, il tiendra compte de ces pages, où la doctrine est exprimée avec plus de développements que dans la rédaction définitive.
Première rédaction non effacée : oc [lar point.] [P. 12] Pour pénétrer le sens de notre passage, il faut examiner avant toutes choses quelle est cette lettre dont parle l'Apôtre, quand il prononce : « La lettre tue. » Et premièrement, il est assuré qu'il veut parler de la loi mosaïque. Mais d'autant que la loi mosaïque a plusieurs parties, on pourrait douter de laquelle il parle. Dans la Loi, il y a les préceptes cérémoniaux, comme la circoncision et les sacrifices, et il y a les préceptes moraux, qui sont compris dans le Décalogue : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu ; tu ne te feras point d'idole taillée ; tu ne déroberas point ; et le reste. [Deut., x, 8-21.] Quant aux préceptes cérémoniaux, il est très constant que la lettre tue : d'autant que les cérémonies de la Loi ne sont pas seulement abrogées, mais encore expressément condamnées dans la loi de grâce, suivant ce que dit saint Paul aux Galates : Si cous vous faites circoncire, Jésus-Christ ne vous sert de rien. [v, 2]. Est-ce donc de cette partie de la Loi qui ordonnait (var. :
disposait) les anciennes observations, que l'Apôtre décide que la lettre tue? Ou bien cette sentence plutôt ne doit-elle point s'appliquer à certaines expressions figurées qui sont en divers endroits de la Loi, qui ont un sens très pernicieux si on les explique trop à la lettre, desquelles pour cette raison on peut dire que la lettre tue? Ou si ce n'est ni l'une ni l'autre de ces deux choses que l'Apôtre veut désigner par ces mots, parle-t-il point peut-être du Décalogue? A quelle opinion nous rangerons-nous? Je réponds qu'il parle du Décalogue, qui fut donné à Moïse sur la montagne; et je le prouve par une raison invincible. Car, dans ce même troisième chapitre de la IIe aux Corinthiens, où saint Paul nous enseigne que la lettre tue, immédiatement après, parlant de la Loi, il l'appelle « le ministère de mort qui a été taillé dans la pierre, ministratio mortis litteris deformata in lapidibus. » Qu'estce qui a été gravé dans la pierre? Aucun de nous pourrait-il ignorer que ce sont les dix préceptes du Décalogue ; que ces dix commandements de la Loi, qui défendent le mal si ouvertement, c'est ce que l'Apôtre appelle la lettre qui tue? Et d'ailleurs le ministère de mort, n'est-ce pas la lettre qui tue? Concluons donc maintenant et disons : Sans doute le ministère de mort et la lettre qui tue, c'est la même chose ; or, la Loi qui a été gravée sur la pierre, c'est-à-dire les préceptes du Décalogue, selon saint Paul, c'est le ministère de mort ; et partant, les préceptes du Décalogue, ces préceptes si saints et si justes, selon la doctrine du saint Apôtre, sont indubitablement la lettre qui tue. Et pour confirmer cette vérité, le même (aux Romains, chapitre vu) , que ne dit-il pas de la Loi? Je ne connaîtrais pas le péché, dit-il, si la Loi n'avait dit : Tu ne convoiteras point. Sur quoi l'incomparable saint Augustin raisonne ainsi très doctement à son ordinaire : Où est-ce que la Loi dit : Tu ne convoiteras point? Chacun sait que cela est écrit dans le Décalogue. C'est donc du Décalogue que parle l'Apôtre, et c'est ce qu'il entend par la Loi. Et par conséquent, lorsqu'il dit : Les passions des péchés qui sont par la loi [Rom., vu, 5], c'est du Décalogue qu'il parle; et quand il répète si souvent : la loi de péché et de mort, c'est encore du Décalogue qu'il parle, [p. 13] Bref, il parle du Décalogue, quand il dit ensuite que sans la Loi le péché était mort, et que, la Loi venant, le péché aussitôt a repris la vie. [Rom., vm, 8, 9.] Eh quoi donc ! ces paroles si vénérables que Dieu a écrites de sa main propre : Israël, je suis le Seigneur ton Dieu : tu n'auras point d'autres dieux que moi; et: Tu honoreras ion père et ta mère, et ces autres ordonnances si équitables, doivent-elles être appelées la lettre qui tue? Est-ce là cette loi de mort par laquelle, le péché a repris la vie? Que dirons-nous ici, Chrétiens? Dirons-nous avec les marcionites que le Dieu qui a donné la Loi à Moïse n'est pas le même qui a inspiré l'Évangile? et que c'est pour cette raison que saint Paul, ce grand prédicateur du saint Évangile, parle avec tant de mépris de la Loi? Loin de nous un si exécrable blasphème ! Que dirons-nous donc en un tel embarras, et comment expliquerons-nous le sens de saint Paid? Fidèles, cette difficulté est très grande. Mais d'autant qu'elle est importante à la piété, demandons l'assistance de notre
Dieu; et pour ne nous point égarer dans une question si haute et si nécessaire, suivons le plus éminent de tous les docteurs et le plus profond interprète du saint Apôtre, je veux dire l'incomparable saint Augustin, qui explique divinement (var. : admirablement) cette vérité dans le premier livre à Simplician, et dans le livre De l'Esprit et de la Lettre. Rendez-vous attentifs, Chrétiens, à une instruction que j'ose appeler la base de la piété chrétienne.
Quand l'Apôtre enseigne que par la Loi le péché a pris de nouvelles forces, ne croyez pas qu'il veuille blâmer la Loi, qu'il a si souvent appelée très juste et très sainte. Ce qui le fait parler de la sorte, c'est qu'il regarde la maladie de notre nature, où l'iniquité domine si fort qu'elle tourne en mal la Loi même, par laquelle nous devrions être formés dans les mœurs (var. : à la bonne vie) . Apprenons donc à connaître, Fidèles, les langueurs qui nous accablent... »
La suite est devenue le texte définitif. On voit que Bossuet a eu raison de concentrer une première dissertation, qui était devenue diffuse pendant qu'il ne s'attachait qu'à la doctrine et à ses difficultés. Il en sera de même plus loin, avec cette aggravation que là les éditions ont cousu l'une à l'autre les deux rédactions successives.
Seconde rédaction, destinée à concentrer la première. Les éditeurs, sans tenir compte d'un renvoi du manuscrit, les cousent ensemble à la suite. Singulière façon d'abréger ! Voici l'ancien développement :
[P. 16] « Aspirons à la perfection chrétienne : suivons un peu Jésus-Christ dans la voie étroite, et bientôt notre expérience nous fera reconnaître notre infirmité. C'est alors qu'étant fatigués par les opiniâtres oppositions de la convoitise, nous confesserons que les forces nous manquent si la grâce divine ne nous soutient. Car enfin ce n'est pas un ouvrage humain de dompter cet ennemi domestique qui nous persécute si vivement, et qui ne nous donne aucune relâche. Étant ainsi déchirés en nous-mêmes, nous nous consumons par nos propres efforts ; plus nous pensons nous pouvoir relever par notre naturelle vigueur, et plus elle se diminue ; comme un pauvre malade moribond qui ne sait plus que faire : il s'imagine qu'en se levant, il sera un peu allégé, il achève de perdre son peu de force par un travail qu'il ne peut supporter, et, après qu'il s'est beaucoup tourmenté à traîner ses membres appesantis avec [p. 25] une extrême contention, il retombe, ainsi qu'une pierre, sans pouls et sans mouvement, plus faible et plus impuissant que jamais. Ainsi en est-il de nos volontés, si elles ne sont secourues par la grâce. Or la grâce n'est point par la Loi : car si la grâce était par la Loi, c'est en vain que Jésus- Christ serait mort, et ce grand scandale de la croix serait inutile. C'est pourquoi l'évangéliste nous dit : La Loi a été donnée par Moïse ; mais la grâce et la vérité a été faite par Jésus- Christ. [Joan., i, 17.] D'où je conclus que, sous le Vieux Testament, tous ceux qui obéissaient à la grâce, c'était par le mérite de Jésus-Christ ; et de là ils appartenaient au christianisme.
parce que la grâce ni la justice n'est point par la Loi. Et de là, pour revenir à mon texte, j'infère avec l'Apôtre « que la lettre tue. » Voyez si je prouverai bien ce que je propose, et renouvelez vos attentions.
Insistons toujours aux mêmes principes. Et ainsi, pour revenir à notre passage, figurez-vous cet homme malade, que je vous dépeignais tout à l'heure ; cet homme tyrannisé par ses convoitises, cet homme impuissant à tout bien, qui, selon le concile d'Orange, n'a rien de son crû que le mensonge et le péché [Conc. Arausic. II, can. xxii]. Que produira la Loi en cet homme, puisqu'elle ne peut lui donner la grâce? Elle parle, elle commande, elle tonne, elle retentit aux oreilles d'un ton puissant et impérieux ; mais que sert de frapper les oreilles, puisque la maladie est au coeur? Je ne craindrai point de le dire : si vous n'ajoutez l'esprit de la prâce, tout ce bruit de la Loi ne fait qu'étourdir le pauvre malade : elle l'effraye, elle l'épouvante ; mais il vaudrait bien mieux le guérir, et c'est ce que la Loi ne peut faire. Quel est donc l'avantage qu'apporte la Loi? Elle fait connaître le mal ; elle allume le flambeau devant le malade, elle lui montre le chemin de la vie : Pats ceci, et tu vivras, lui dit-elle : Hoc fac et vives [Luc, x, 28]. Mais à quoi sert de montrer à ce pauvre paralytique qui est au lit depuis trente-huit ans, à quoi sert que vous lui montriez l'eau miraculeuse qui peut le guérir? Hominem non habco [Joan., v, 7] : Je n'ai personne, dit-il ; il est immobile,, il faut le porter : et il est impossible que la Loi le porte.
Mais la Loi, direz-vous, n'a-t-elle donc aucune énergie? Certes, son énergie est très grande, mais très pernicieuse à notre malade. Que fait-elle? Elle augmente la connaissance, et cela même augmente le crime. Elle me commande de la part de Dieu, elle me fait comprendre ses jugements. Avant la Loi, je ne connaissais pas que Dieu fût mon juge, ni qu'il prît la qualité de vengeur des crimes ; mais la Loi me montre bien qu'il est juge, puisqu'il daigne bien être législateur. Mais enfin que produit cette connaissance? Elle fait que mon péché est moins excusable, et ma rébellion plus audacieuse. C'est pourquoi l'Apôtre nous dit que le péché a abondé par la Loi [Rom., v, 20], qu'elle lui donne de nouvelles forces, qu'elle le fait vivre (Ibid., vu, 9) ; parce qu'à tous les autres péchés elle ajoute la désobéissance formelle, qui est le comble de tous les maux. De cette sorte, que fait la Loi? Elle lie les transgresseurs par des malédictions éternelles ; parce qu'il est écrit dans cette Loi même : Maudit est celui qui n'observe pas ce qui est commandé dans ce livre [Deut., xxvii, 26].
[P. 26] A présent, ne voyez-vous pas clairement toute la force du raisonnement de l'Apôtre? car la Loi ne nous touchant qu'au dehors, elle n'a pas la force de nous soulager ; et, sortant de la bouche de Dieu, elle a la force de nous condamner. La Loi donc, considérée en cette manière, qu'est-ce autre chose qu'une lettre qui ne soutient pas l'impuissance, mais qui condamne la rébellion, «qui ne soulage pas le malade, mais qui témoigne contre le pécheur? i\To?t adjutrix legentium, sed testis peccantium », dit saint Augustin [De divers. Qusest. ad Simplician., lib. I, quasst. i, n.
17J : mais cet excellent docteur passe bien plus outre, appuyé sur la doctrine du saint Apôtre.
Achevons de faire connaître à l'homme l'extrémité de sa maladie, afin qu'il sache mieux reconnaître la miséricorde infinie de son médecin. Nous avons dit que notre plus grand mal, c'est l'orgueil. Que fait le commandement à un orgueilleux? Il fait qu'il se roidit au contraire, comme une eau débordée qui s'irrite par les obstacles. Et d'où vient cela? C'est à cause que l'orgueilleux n'affecte rien tant que la liberté, et ne fuit rien tant que la dépendance : c'est pourquoi il se plaît à secouer le joug. Il aime la licence, parce qu'elle semble un débordement de la liberté. Notre âme dorjc étant inquiète, indocile et impatiente, la vouloir retenir par la discipline, c'est la précipiter davantage. Avouons la vérité, Chrétiens ; nous trouvons une certaine douceur dans les choses qui nous sont défendues. Tel ne se souciera pas beaucoup de la chair, qui la trouvera plus délicieuse pendant le carême. La défense excite notre appétit, et par ce moyen fait naître un nouveau plaisir. Et quelle est la cause de ce plaisir, si ce n'est celle que je viens de vous rapporter, c'est-à-dire cette vaine ostentation d'une liberté indocile et licencieuse qui est si douce à un orgueilleux, et qui fait que l'objet de ses passions « .lui plaît d'autant plus qu'il lui est moins permis? Tanto magis lïbet, quanto minus licet », dit saint Augustin [De divers. Quxst. ad Simplician., lib. I, quaest. i, n. 7] ; et c'est ce que veut dire l'Apôtre aux Romains : Le péché, prenant occasion du commandement, m'a trompé et m'a fait mourir [Rom., vn, 11]. Le péché prenant occasion du commandement, il m'a trompé par cette fausse douceur que la défense fait naître. Elle est vaine, elle est fausse, il est vrai, mais plus charmante à une âme superbe ; et c'est par cette raison qu'elle trompe facilement. Reprenons donc maintenant ce raisonnement. La Loi, par la défense, augmente le plaisir de mal faire, et par là excite (var. : embrase) la convoitise ; la convoitise me donne la mort, et partant la Loi me donne la mort, non point certes par elle-même, mais par la malignité du péché qui domine en moi. [En sorte que la concupiscence est devenue, par le commandement même, une source plus abondante de péché :] Ut fiât supra modiim peccans peccatum per mandatum, continue le même saint Paul [Ibid., 13].
Ne voyez-vous pas maintenant plus clair que le jour que non seulement les préceptes du Décalogue, mais encore, par une conséquence infaillible, tous les enseignements de la Loi, et même toute la doctrine de l'Évangile, si nous n'impétrons l'esprit de la grâce, ne sont qu'une lettre qui tue, qui pique (var. : enflamme) la convoitise par la défense, et comble (var. : augmente) le péché par la transgression? Et quelle est donc l'utilité de la Loi ? Ha ! c'est ici, mes Frères, où il nous faut recueillir le fruit des doctes enseignements de l'Apôtre. Ne croyons pas qu'il nous ait voulu débiter une doctrine si délicate à la manière des rhétoriciens. — Ici les éditeurs placent' la nouvelle rédaction (voy. p. 55G) à la suite de l'ancienne, qu'elle devait remplacer. (Cf. Histoire critique, p. 74.)
Incomplet. Prononcé vers 1654.
Le manuscrit de ce discours n'existe plus, et nous n'avons que 1* première moitié de l'œuvre. Dans ces conditions, nous ne pouvions en établir la date que par conjecture. Malgré quelques rudesses de forme, dont on s'est scandalisé mal à propos (Cf. Histoire critique de la Prédication de Bossuet, p. 141), ce discours, d'un tour si vif et si ferme, doit, ce semble, être tenu, à la vérité, pour un essai de la jeunesse de l'orateur, mais non pour l'un des plus anciens.
Omne quod natum est ex Deo, vincit mundum ; et h sec est Victoria qy.se vincit mundum, fides nostra.
Tout ce qui est né de Dieu, surmonte le monde ; et la victoire qui surmonte le monde, c'est notre foi.
(I Joan., v, 4.)
Il n'est point de temps ni d'heure plus propre à faire l'éloge des saints martyrs, que celui du sacrifice adorable pour lequel vous êtes ici assemblés. C'est, mes Frères, de ce sacrifice que les martyrs ont tiré toute leur force., et c'est aussi dans ce sacrifice qu'ils ont pris leur instruction. C'est la nourriture céleste que l'on nous donne à ces saints autels, qui les a affermis et fortifiés contre toutes les terreurs du monde ; et le sang que l'on y reçoit les a animés à verser le leur pour la gloire de l'Évangile. Et n'est-ce pas dans ce sacrifice que, voyant Jésus-Christ s'offrir à son Père, ils ont appris à s'offrir eux-mêmes en Jésus-Christ et par Jésus- Christ? Et cette innocente victime qui s'immole tous les jours pour nous, leur a inspiré le dessein de s'immoler pour l'amour de lui. Saint Ambroise, après avoir découvert les corps des martyrs de Milan, les mit dans les mêmes autels sur lesquels il célébrait le saint sacrifice ; et il en rend cette raison à son peuple : « Succédant, dit ce grand évêque avec son éloquence ordi-
naire 1, succédant victimse triumphales in locum ubi Christas hostia est: II est juste, il est raisonnable que ces triomphantes victimes soient placées dans le même lieu où Jésus-Christ est immolé tous les jours ; » et si ce sont des victimes, on ne peut les mettre que sur les autels.
Ne croyez donc pas, Chrétiens, que l'action du sacrifice soit interrompue par le discours que j'ai à vous faire du martyre de saint Gorgon. Vous quittez un sacrifice pour un sacrifice : c'est un sacrifice mystique que la foi nous fait voir sur ces saints autels, et c'est aussi un sacrifice que je dois vous représenter en cette chaire. Jésus-Christ est immolé dans l'un et dans l'autre : là, il est mystiquement immolé sous les espèces sanctifiées, et ici, il sera immolé en la personne d'un de. ses martyrs ; là, il renouvelle le souvenir de sa Passion douloureuse ; ici, il accomplit en ses membres ce qui manquait à sa Passion, comme parle le divin Apôtre2. L'un et l'autre de ces sacrifices se fait par l'opération de l'Esprit de Dieu ; et, pour profiter de l'un et de l'autre, nous avons besoin de sa grâce, que je lui demande humblement par les prières de la sainte Vierge. Ave.
Pour entrer d'abord en matière, je suppose que vous savez que nous sommes enrôlés par le saint baptême dans une milice spirituelle, en laquelle nous avons le monde à combattre. Cette vérité est connue ; mais il importe que vous remarquiez que cette admirable milice a ceci de singulier, que le prince qui nous fait combattre sous ses glorieux étendards, — vous entendez bien, Chrétiens, que c'est Jésus, le Sauveur des âmes, — nous ordonne non seulement de combattre, mais encore nous commande de vaincre. La raison en est évidente ; car, dans les guerres que font les hommes, tout l'événement ne dépend pas du courage ni de la résolution des soldats : je veux dire qu'on n'emporte pas tout ce qu'on attaque avec vigueur. Quelquefois la nature des lieux, qui souvent sont inaccessibles ; quelquefois les
.1. Epist., xxn, n. 13 2. Coloss., i. '24.
Sermons de Bossuet. 37
hasards divers qui se rencontrent dans les combats rendent inutiles les efforts des assaillants ; quelquefois même la résistance est si opiniâtre que l'attaque la plus hardie n'est pas capable de la surmonter : de là vient que le général ne répond pas toujours des événements ; et enfin toutes les histoires sont pleines de ces braves infortunés, qui ont eu la gloire de bien combattre sans avoir le plaisir de triompher; qui ont remporté de la bataille la réputation de bons soldats, sans avoir pu obtenir le titre de victorieux.
Mais il n'en est pas de la sorte dans les guerres que nous faisons sous Jésus-Christ, notre capitaine. Les armes qu'on nous donne sont invincibles : le seul nom de notre Sauveur, sous lequel nous avons l'honneur de combattre, met nos ennemis en désordre ; tellement que, si le courage ne nous manque pas, l'événement n'est pas incertain ni la victoire douteuse. C'est pourquoi je vous disais, Chrétiens, et j'avais raison de le dire, que, dans la milice où nous servons, dans l'armée où nous sommes enrôlés, il n'y a pas seulement ordre de combattre, mais encore que nous sommes obligés de vaincre ; et vous le pouvez avoir remarqué par les paroles que j'ai alléguées du disciple bien-aimé de notre Sauveur : « Omne quod natum est ex Deo, vincit mundum: Tout ce qui est né de Dieu, surmonte le monde. » Où est l'armée où l'on puisse dire que tous les combattants sont victorieux? Ici, vous voyez comme il parle : Tout ce qui est né de Dieu, tout ce qui est enrôlé par le baptême, quod natum est ex Deo, ce sont autant de victorieux. Cette milice remporte nécessairement la victoire -, et s'il y a des vaincus, c'est qu'ils n'ont pas voulu combattre, c'est que ce sont des déserteurs. Il est écrit dans les prophètes: « Electi mei non laborabunt frustra1: Mes élus ne travailleront point en vain, » c'est-à-dire que, dans cette armée, il n'y a point de vertus malheureuses, la valeur n'a jamais de mauvais succès, et tous ceux qui combattent bien, seront infailliblement couronnés : Omne quod natum est ex Deo, vincit mundum.
l. Is., Lxv, 23.
Venez donc, venez, Chrétiens, à cette glorieuse milice. Il y a des travaux à souffrir, mais aussi la victoire est indubitable : ayez la résolution de combattre, vous aurez l'assurance de vaincre. Que si les paroles ne suffisent pas, s'il faut des exemples pour vous animer, en voici un illustre que je vous présente dans le martyre du grand saint Gorgon. Oui, mes Frères, il a combattu, c'est pourquoi il a triomphé. Vous lui verrez surmonter le monde, c'est-à-dire, dit saint Augustin *, toutes ses erreurs, toutes ses terreurs, et les attraits de ses fausses amours : c'est ma première partie. Mais, mes Frères, ce n'est pas assez que vous lui voyiez répandre son sang, il faut que ce sang échauffe le nôtre ; il faut que ses bienheureuses blessures, que l'amour de Jésus- Christ a ouvertes, fassent impression sur nos cœurs : il y aurait pour nous trop de honte, d'être lâches et inutiles spectateurs de cette glorieuse bataille. Jetons-nous, mes Frères, dans cette mêlée, fortifions-nous par les mêmes armes, soutenons le même combat ; et nous remporterons la même victoire, et nous chanterons tous ensemble : « Et hsec est Victoria quse vincit mundum [, fides nostra] : Et la victoire qui surmonte le monde, c'est notre foi. »
[Premier Point.]
Ce n'est pas à moi, Chrétiens, à entreprendre de vous faire voir quelle est la gloire des saints martyrs ; il faut que j'emprunte les sentiments du plus illuminé de tous les docteurs : vous sentez que je veux nommer saint Augustin. Ce grand homme, pour nous faire entendre combien la grâce de Jésus-Christ est puissante dans les saints martyrs, se sert de cette belle pensée : d'un côté, il nous montre Adam dans le repos du paradis ; de l'autre, il représente un martyr au milieu des roues et des chevalets et de tout l'appareil horrible des tourments dont on le menace. Trouvez bon, je vous prie, mes Frères, que j'expose ici à vos yeux ces deux objets différents. Dans Adam, la charité règne comme
1 De Corrept. et Grat.. cap. xiî. n. 35.
une souveraine paisible, sans aucune résistance des passions ; dans le martyr, la charité règne, mais elle est troublée par les passions et chargée du poids d'un corps corruptible : elle règne sur les passions, comme une reine à la vérité, mais sur des sujets rebelles, et qui ne portent le joug qu'à regret. Adam est dans les délices, on en offre aussi aux martyrs ; mais avec cette différence, que les délices dont jouit Adam sont pour l'inviter à bien vivre, et les plaisirs qu'on offre au martyr lui sont présentés pour l'en détourner. Dieu promet des biens à Adam et il en promet au martyr ; mais Adam tient déjà ce que Dieu promet, et le martyr n'a que l'espérance; et cependant il gémit parmi les douleurs. Adam n'a rien à craindre, sinon de pécher ; le martyr a tout à craindre, s'il ne pèche pas. Dieu dit à Adam : Tu mourras, si tu pèches ; et d'autre part, il dit au martyr : Meurs, afin que tu ne pèches pas; mais meurs cruellement, inhumainement. A Adam: La mort sera la punition de ton manquement de persévérance ; à celui-ci : Ta persévérance sera suivie d'une mort cruelle. On retient celui-là comme par force ; on précipite celui-ci avec violence. Cependant, ô merveille ! dit saint Augustin, (Ha! c'est notre malheur) « au milieu d'une si grande félicité, avec une facilité si étonnante de ne point pécher, Adam ne demeure point ferme dans son devoir : Aon stetit in tanta felicitate, in tanta non peccandi jac'ûitate ; » et le martyr, quoique le monde le flatte d'abord, le menace, frémisse ensuite, écume de rage, tonnant avec fureur contre lui, il rejette tout ce qui attire, méprise tout ce qui menace, surmonte tout ce qui tourmente. D'une main il repousse ceux qui le flattent, qui l'embrassent et qui le caressent ; de l'autre il soutient les efforts de ceux qui lui arrachent, pour ainsi dire, la vie goutte à goutte. O Jésus, Dieu infirme, c'est votre ouvrage. Il est bien vrai, ô divin Sauveur, que vous nous avez réparés avec une grâce bien plus abondante que vous ne nous aviez établis. Le fort abandonne x l'immortalité, le faible supporte constamment la mort ; la puissance succombe, et