On pourrait lire peut-être : la moitié autant
En quoi nous sommes semblables aux insensés, qui, sans prendre garde aux grands desseins que Dieu avait conçus dès l'éternité pour ses saints, s'imaginaient qu'ils fussent enveloppés dans le même destin que les impies, parce qu'ils les voyaient sujets à la même nécessité de la mort : Yidcbunt finem sapientis, et non intelligent quid cogitaverit de Mo Deus l. Souffrirez- vous pas bien, Messieurs, pour nous délivrer de ce blâme, que nous nous entretenions sur ces desseins si admirables de Dieu sur les bienheureux, en ce jour où l'Église est occupée à leur 2 congratuler leur félicité ? Certes, je l'oserai dire, si la joie abondante dans laquelle ils vivent leur permet de faire quelque différence entre les avantages de leur élection, c'est par là qu'ils estiment le plus leur bonheur, et c'est cela aussi qui nous doit plus élever le courage. Parlons donc, Messieurs, de ces desseins admirables. Nous en découvrirons les plus grands secrets dans ce peu de paroles de l'Apôtre, que j'ai alléguées pour mon texte, et tout ce discours sera pour expliquer la doctrine de ces quatre ou cinq mots. Nous y verrons ' comme Dieu a mis les saints au-dessus de tous ses ouvrages, et qu'il se les est proposés dans toutes ses entreprises : Omnia vestra [sunt]. Elles nous donneront sujet d'expliquer par quel artifice Dieu les a si bien attachés à la personne de son Fils : Vos autem Christi. Après cela, que restera-t-il, sinon de conclure en considérant tant soit peu l'exécution de ces grands desseins de Dieu? Implorons pour cela, etc. [.4ue.]
[Premier Point]
Dieu étant unique et incomparable dans le rang qu'il tient, et ne voyant rien qui ne soit infiniment au-dessous de lui, ne voit rien aussi qui soit digne de son estime que ce qui le regarde, ni qui mérite d'être la fin de ses actions que lui-même. Mais, bien qu'il se considère dans tout ce qu'il fait, il n'augmentera pas pour cela
1. Sap., iv, 17. — Ms. : de eo date d'une œuvre d'après le style ! Dominas. 3. C'est l'indication des points du
2. Édit. : à les congratuler sur discours. Dans la première rédacteur félicité. — Correction qui fait tion, cette division est identique : disparaître un bon gros latinisme. mais elle est énoncée avec moius de Allez, avec ce système, juger de la netteté.
Sermons de Bossuet. *
ses richesses. Et si sa grandeur l'oblige à être lui seul le centre de tous ses desseins, c'est parce qu'elle fait qu'il est lui seul sa félicité1. Ainsi, quoi qu'il entreprenne de grand, quelques beaux ouvrages que produise sa toute-puissance, il ne lui en revient aucun bien que celui d'en faire aux autres. Il n'y peut rien acquérir que le titre de bienfaiteur ; et l'intérêt de ses créatures se trouve si heureusement conjoint avec le sien, que, comme il ne leur donne que pour l'avancement de sa gloire, aussi ne saurait-il avoir de plus grande gloire que de leur donner. C'est ce qui fait que nous prenons la liberté de lui demander souvent des faveurs extraordinaires : nous osons quelquefois attendre de lui des miracles, parce que2 sa gloire se rencontre dans notre avancement, et qu'il est lui-même d'un naturel si magnifique, qu'il n'a point de plus grand plaisir que de faire largesse. Cela nous est marqué dans le livre de la Genèse, lorsque Dieu, après avoir fait de si belles créatures, se met à les considérer les unes après les autres. Certes, si nous voyions faire une action pareille à quelque autre ouvrier, nous jugerions sans doute qu'il ferait cette revue pour découvrir les fautes qui pourraient être échappées à sa diligence. Mais pour ce qui est de Dieu, nous n'oserions seulement avoir eu cette pensée. Non, Messieurs ; il travaille sur un trop bel original et avec une main trop assurée, pour avoir besoin de repasser sur ce qu'il a fait. Aussi voyons-nous qu'il n'y trouve rien à raccommoder. Il reconnaît que ses ouvrages sont très accomplis: Et erant valde bona*. De sorte que, s'il nous est permis de pénétrer dans ses sentiments, il ne les revoit de nouveau que pour jouir du plaisir de sa libéralité. Il est donc vrai, et nous pouvons l'assurer après un si grand témoignage, qu'il n'y a rien de plus digne de sa grandeur ni de plus conforme à son inclination, que de se communiquer à ses créatures.
Cela étant ainsi, pourrions-nous douter qu'il n'ait préparé à ses saints de grandes merveilles? Lui qui a eu tant de soin des natures privées de raison et de con-
1. Var.: Sa grandeur, qui fait qu'il qu'il est lui seul sa félicité, est lui-même le centre où aboutis- 2. Var. : d'autant que.
sent tous ses desseins, fait aussi 3. Gen., i, 31.
naissance, qui leur a donné sa bénédiction avec tant d'affection, qui a attaché à leur être de si belles qualités, qu'aura-il réservé à ceux pour lesquels il a bâti tout cet univers? Car enfin je ne puis croire qu'il ait pris plaisir à répandre ses trésors sur des créatures qui ne peuvent que recevoir et qui ne sont pas capables de remercier, ni même de regarder la main qui les embellit. S'il y a du plaisir et de la gloire à donner, il faut que ce soit à des personnes qui ressentent tout au moins la grâce que l'on leur fait. Il est vrai qu'il y a des propriétés merveilleuses dans les créatures les plus insensibles, et c'est cela même qui me persuade qu'il les a si bien travaillées pour en faire présent à quelque autre. Il n'y a que les natures intelligentes qui en connaissent le prix : ce n'est qu'à elles qu'il a donné l'adresse d'en savoir user ; elles seules en peuvent bénir l'auteur. Sans doute ce ne peut être que pour elles qu'elles sont faites. L'ordre de sa providence nous fait assez voir cette vérité, parce que 1 la première chose qu'il s'est proposée, c'est la manifestation de son nom. Cela demandait qu'il jetât d'abord les yeux sur quelque [s] nature [s] à qui il se pût faire connaître; et, puisque c'était par elles qu'il commençait ses desseins, il fallait qu'il formât tous les autres sur ce premier plan, afin que toutes les parties se rapportassent. Ainsi donc, après avoir résolu de laisser tomber sur elles un rayon de cette intelligence première qui réside en lui, il a imprimé sur une infinité d'autres créatures divers caractères de sa bonté ; afin que, les unes fournissant de tous côtés la matière des louanges, et les autres leur prêtant leur intelligence et leur voix, il se fît un accord de tous les êtres qui composent ce grand monde, pour publier jour et nuit les grandeurs de leur commun Maître. Pour achever ce dessein, il prépare à ses saints une vie tranquille et immortelle, de peur qu'aucun accident ne puisse interrompre le sacrifice de louange2 qu'ils offriront continuellement à sa majesté. Alors il leur parlera lui-même de sa grandeur sans l'entremise de ses créatures, pour tirer de leur bouche des louanges plus dignes