VEILLE DE LA FÊTE DE L'ASSOMPTION
Au Collège de Navarre, en 1650.
« Les registres de ce Collège, dit Ledieu (Mémoires, p. 26), font mention de son discours du 14 d'août 165U, veille de l'Assomption, où il représenta le triomphe de la sainte Vierge d'une manière pleine d'onction, de piété et d'éloquence. » Il est curieux de voir apparaître, dès les premières esquisses de Bossuet, quelquefois avec une expression définitive, des pensées qui reviendront souvent sous sa plume. Pour cette raison, sans doute, l'auteur n'a ni résumé ni paginé cette allocution 1 à l'époque des sommaires (1662).
Qusc est ista quce ascendit de déserta, deliciis affluens, innixa super dilectum simm?
Qui est celle-ci, qui s'élève du désert, pleine de délices, appuyée sur son bien-aimé? (Cant., vm, 5.)
La sainte solennité dont l'Église se réjouira demain par toute la terre comprend, ce me semble, trois choses fort importantes, qui, selon les conseils de la Providence, se sont heureusement accomplies en la sainte Vierge, Mère de Notre-Seigneur et la nôtre. La première, c'est sa mort; la seconde, c'est sa glorieuse résurrection ; la troisième, c'est la magnificence de son triomphe. Chrétiens, que je vois si avides des louanges de Marie, je vous entretiendrai familièrement de ces trois mystères avec l'aide du Saint-Esprit, que je prie d'étendre par sa grâce le peu que j'ai à vous dire.
1. Ms. à Melun. Archives dépar- M. Lâchât l'a publié in-extenso,
tementales, et précédemment au mais avec un certain nombre de
Grand séminaire de Meaux. — In-4°; fautes de lecture que nous signa-
très peu de marge ; point de pagi- Ions. Elles ont été reproduites par
nation. Les premiers éditeurs l'a- les éditeurs qui l'ont suivi, vaient employé en interpolations.
[Premier Point]
Considérez donc, pour vous préparer à cette méditation, qu'il n'y eut jamais mère qui chérît son fils avec une telle tendresse qu'avait celle dont nous honorons la mémoire par cette assemblée ; ce qu'il ne vous sera pas malaisé d'entendre, si vous remarquez que la nature a distribué avec quelque sorte d'égalité l'amour des enfants entre le père et la mère 1 : d'où vient qu'elle imprime dans l'un une inclination plus forte, et dans l'autre une émotion plus sensible. Et c'est pour la même raison que, quand l'un des deux a été enlevé par la mort, l'autre se sent obligé par un sentiment naturel à redoubler ses affections. Si bien que la très pure Marie n'ayant à partager avec aucun homme ce chaste et violent amour qu'elle avait pour son Fils Jésus, vous ne sauriez assez vous imaginer jusques à quel point elle en fut touchée et combien elle y ressentait de douceurs. A quoi j'ajoute que, comme elle se croyait bienheureuse d'être Mère du Fils de Dieu, aussi estimait-elle uniquement sa virginité, ("est là d'abord qu'elle tourne ses premiers soins2, lorsque, surprise par la salutation de l'ange, elle Finterroge comment il se pourra faire qu'elle conçoive ce Fils dont il lui parle, elle qui avait résolu de ne point connaître d'homme; discours qui, à le bien prendre, témoigne qu'elle se sent véritablement honorée d'être mère du Messie, mais qu'elle est néanmoins fort en peine de sa chasteté. Quand donc elle vit par le miracle de son enfantement que Jésus, qui était descendu et s'était pour ainsi dire insinué3 en ses entrailles comme une douce rosée, en sortait aussi comme une fleur de sa tige, sans laisser, de façon ni d'autre, aucun vestige de son passage, il ne faut point douter que les baisers qu'elle lui donnait ne fussent d'autant plus ardents et d'autant plus libres qu'ils ne reprochaient rien à son intégrité, et qu'en cela plus heureuse que toutes les autres mères, elle possédait ce cher Fils sans rien perdre de ce qu'elle aimait.
1. Lâchât : et la mère. D'où vient... miers soins. — Faute de lecture, plus sensible ? — Cette ponctuation 3. Lâchât : pour ainsi dire enferfausse le sens. mé. — C'était prêter à Bossuet un
2. Lâchât : elle trouve ses pre- pour ainsi dire bien inutile.
Que si les sentiments de la nature étaient si pressants, il est à croire que la grâce leur donnait une toute autre impétuosité ; et que le Père, qui l'avait associée à sa génération éternelle, avait en même temps coulé dans son sein quelque chose de cet amour infini qu'il a pour son Fils : et ainsi jamais il n'y eut d'affection pareille à celle de la sainte Vierge, puisque nous y voyons concourir ensemble la nature la plus tendre et la grâce la plus véhémente.
Jugez par là de l'affliction de cette bonne Mère après le départ de son Fils unique. Si le grand apôtre saint Paul veut rompre incontinent les liens du corps pour aller chercher son Maître à la droite de son Père, quelle devait être à votre avis l'émotion du [sang] * maternel ! Le jeune Tobie, par une absence d'un an, perce 2 le cœur de sa mère d'inconsolables3 douleurs. Quelle différence entre Jésus et Tobie! et quels regrets à4 la Vierge de voir que son Fils l'eût amenée aux pieds de sa croix pour le voir mourir, et lui refusât pour un si long temps de le voir régner ! Ne serait-ce point peut-être pour cette raison que les anges demandent aujourd'hui « quelle est celle-ci qui s'élève du désert? Quœ est ista, etc. ? » parce qu'en effet elle se croyait seule et abandonnée, n'ayant plus son Fils. Et lorsqu'elle se ressouvenait de sa tendre enfance, qu'elle s'imaginait encore le voir reposer sur son sein, ne pouvait-elle pas lui faire cette douce plainte: Vous m'êtes, 6 mon Fils, un faisceau de myrrhe que je tiens entre mes mamelles ? 5 Mais enfin son heure est venue ; après un martyre de tant d'années, elle entend tout à coup la voix de son bien-aimé : Venez, lui dit-[il], ma colombe et ma toute belle, venez après moi6. Je pense pour lors que la joie qu'elle eut de sa mort avança ses jours ; et que son amour échauffé par cette bienheureuse espérance désunit doucement son âme d'avec son corps pour la transporter dans les splendeur [s] éternelles où elle était attendue.
Sauveur Jésus, allumez votre amour en nos cœurs par une semblable impatience ; et puisqu'elle naissait en son
1. Sang: mot écrit par Bossuet,p.70. 4. Lâchât : quels regrets a (verbe).