POUR LA DÉFENSE ET L'ENTRETIEN
Prononcé à Paris, dans l'église de Sainte -Clotilde, le 2 mai 1880.
Petite, et accipietîs.
Demandez, et vous recevrez.
(Joann., xvi.)
Il n'y a pas de texte, mes très chers frères, qui m'autorise plus hautement à faire un appel à votre charité, et il n'y a pas de ville où l'Eglise le répète plus souvent que dans cette bonne ville de Paris. Le prélat qui la gouverne avec tant de sagesse, et en qui tout l'épiscopat français se plaît à reconnaître un maître et un modèle, est aussi, par sa condescendance et sa charité envers nous, un bienfaiteur et un père. Il nous a encouragé à venir vous tendre la main et à commenter dans cette chaire l'évangile de ce jour. Mais la chaire de Sainte-Glotilde a peutêtre, plus souvent que toute autre chaire de Paris, le privilège d'entendre l'invitation divine. Elle le doit à la gracieuse hospitalité que cette paroisse offre à toutes les œuvres catholiques, au concours que leur prêtent,
comme naturellement, tant de familles chrétiennes qui vivent à l'ombre de ces autels, à la bienveillance si connue avec laquelle un vénérable curé daigne accueillir les avocats de toutes les bonnes causes, les nobles et charitables quêteuses implorées par les solliciteurs de l'univers entier.
Aussi n'ai-je voulu chercher ni un autre asile ni un autre concours pour raconter la détresse d'un grand diocèse et obtenir, pour nos écoles catholiques, l'or de votre charité. Votre empressement me touche profondément. J'y trouve comme l'assurance que ma cause est gagnée auprès de vous. Agréez que je vous l'expose sans embarras et sans détour. L'œuvre établie pour la défense et l'entretien des écoles chrétiennes, dans le diocèse de Nîmes, est une œuvre d'un caractère tout particulier. Quand je l'aurai définie, vous serez assez persuadés. Vous verrez que le patriotisme l'inspire aussi bien que la foi, et que son succès intéresse là paix publique aussi bien que le salut des âmes. En deux mots, l'aumône que je vous demande est aussi nationale qu'elle est pacifique. C'est une croisade toute française que je prêche, mais une croisade entreprise au nom de la foi, pour le triomphe de la science, de la liberté et de la paix.
I. Dieu, dans sa miséricorde, voulant faire de la France une nation choisie, et réunir dans son sein les qualités les plus rares et les plus diverses, a mêlé, sans les fondre, de la Méditerranée à l'Océan et des Alpes aux Pyrénées, deux grands peuples qui se complètent l'un par l'autre. Au nord et au midi,
c'est toujours la France; mais il est impossible de ne pas distinguer la France du nord et la France du midi. A Tune, la réflexion et le courage ; à l'autre, la vivacité et l'ardeur. L'une pense sous un ciel plus sévère, l'autre parle et chante parmi les fleurs , sous un brillant soleil qui colore et qui anime toutes ses inspirations. Ce sont deux sœurs qui font également la gloire de leur mère, et où la différence des traits n'empêche pas de reconnaître que le même sang fait battre leur cœur.
Faciès non omnibus una Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum.
Ces deux sœurs échangent leurs richesses et se prêtent un mutuel secours. La foi est leur commun patrimoine. C'est pourquoi les apôtres qui l'ont annoncée dans le Nord ont traversé les monts et les fleuves pour évangéliser le Midi. Ils sont descendus, comme les Baudile, d'Orléans à Nîmes, pour y gagner la palme du martyre, ou, comme les Martin, de la Loire jusque dans l'Aquitaine et la Provence, pour y mettre en poudre les dernières idoles du paganisme.
Mais ce service commencé aux temps apostoliques s'est perpétué à travers les siècles. Il était dans les destinées du Midi d'être, dès le commencement, aux prises avec le démon de l'hérésie, et les Eglises que ce démon agitait ont toujours tourné vers le Nord des regards suppliants pour obtenir quelque secours.
Le premier roi des Francs fut le premier défenseur de la foi opprimée. Glovis, à peine maître du Nord,
ne peut plus supporter que les ariens occupent nos belles provinces. Il part, le glaive à la main, après avoir prié au tombeau de saint Martin de Tours. Il gagne la bataille de Vouillé et refoule au delà de la Garonne les Visigoths infidèles à l'Eglise. Ainsi s'achève et se complète l'unité de la nation française dans l'unité sainte de la foi catholique. Ce fut la gloire de Glovis, mais Glotilde était à Youillé comme à Tolbiac, par ses conseils et par ses prières. Glotilde, ce modèle des reines, des épouses et des mères; Glotilde, dont je viens bénir le nom et invoquer l'intercession dans ce temple que Paris lui a dédié ; Glotilde, à qui je demande un regard jeté, du haut du Ciel, sur mes pauvres catholiques, comme elle daigna, il y a quinze siècles, regarder, du haut de son trône, les Eglises du Midi et prier pour le succès des armes de son royal époux.
Nommez, après Glovis, tous les grands princes et tous les héros de notre histoire, vous nommerez dans le Midi les sauveurs de la foi menacée. C'est Charles Martel continuant sur les bords du Rhône la croisade commencée sur les bords de la Vienne, et écrasant partout, comme un marteau, du poids de sa foi et de son épée, les Sarrasins, jusque-là victorieux, dont l'écume remontait du Midi au Nord, et commençait à ensevelir toute la France sous les flots de l'ignominie et de la corruption. C'est un autre Charles, plus grand encore que le premier et par la vaillance et par la piété, un Charles dont la grandeur est restée jusque dans son nom, comme pour montrer à tout jamais jusqu'où l'homme peut s'élever et grandir. Charlemagne a repris aux musulmans Orange, Arles et tout
le voisinage. La bataille de Roncevaux fut le seul échec infligé à ses armes, mais si Mahomet devait garder encore l'Espagne, il perdit à jamais l'espoir de conquérir les Gaules. Le Midi revit la croix triomphante, et, jusque sous les débiles successeurs de Charlemagne, aucun Sarrasin ne repassa ni l'Ebre ni la Méditerranée, comme si du fond de son tombeau le grand empereur eût fait à ces barbares la défense de toucher au territoire qui devait être la France moderne.
Après les musulmans, les albigeois. Voici l'inévitable page qu'il faut lire dans toutes les histoires de la Provence et du Languedoc. Encore des impiétés, encore des massacres, encore des ruines ! Mais rassurons-nous. Après Charlemagne viendra saint Louis. Encore des héros, encore des saints, encore des croisades. Simon de Montfort a engagé l'action, Philippe Auguste la soutient, Louis le Lion la poursuit. Le démon du Midi recule, pour la troisième fois, devant ces fiers chevaliers que le Nord envoie pour mettre fin au pillage des monastères et des églises, et pour rattacher tout ensemble à la religion et à la patrie ces belles provinces presque sorties du giron de la foi et de l'unité de la nation. Mais c'est saint Louis qui achève et qui consolide tout l'ouvrage. Ses institutions, ses lois, ses prières et ses exemples ont plus fait pour mettre fin à l'hérésie des albigeois que n'avaient fait la force et les armes. Il établit des tribunaux, il fonde des écoles, il va prier dans tous les sanctuaires, préparant ainsi ses deux croisades, signalant son passage par des bienfaits, à Saint-Gilles, à Vauvert, à Nîmes, à Beaucaire, et laissant, quand il
s'embarque à Aiguës-Mortes, toute la Provence et tout le Languedoc restaurés, édifiés, pacifiés, vraiment catholiques et vraiment français.
Après les albigeois, les calvinistes. On dirait tous les efforts de l'enfer ramassés en un suprême effort pour ravir au Midi le don de la foi. Ici paraît Louis XIII, à qui l'histoire n'a pas encore rendu toute la justice qu'il mérite. Le grand ministre qui a fait dans l'histoire la fortune de son règne n'était pas encore à ses côtés; mais Marie l'assistait du haut du Ciel, et c'était assez pour reconquérir la moitié de la France sur l'hérésie triomphante. Je ne raconterai pas les sièges fameux de la Rochelle et de Montauban, par lesquels il soumet tout le Midi et le ramène à jamais sous les lois de la France; mais je citerai une gloire plus grande encore, la paix d'Alais, ce trait d'une politique vraiment équitable, modérée, chrétienne, par laquelle Louis XIII fit triompher la vraie foi, sans exercer aucune rigueur contre ceux qui ne la connaissaient plus, attendant du temps et de la grâce, et non de la force ni de la contrainte, qu'elle prévalût dans les mœurs. Pourquoi l'année 1629, qui marqua la date de cette paix mémorable, ne marqua-t-elle pas la fin de nos discordes religieuses ? Je n'ai pas le courage de raconter les jours qui suivirent. Ministre de paix, c'est la paix que j'aime, ce sont les traités de paix qu'il me convient de préconiser, c'est à la paix que je ne cesserai d'inviter tous les chrétiens. L'évêque de Nîmes ne saurait faire entendre une autre voix, et c'est la tradition de son siège d'être tout prêt à tout sacrifier à la paix, tout, excepté le devoir.
IL Voilà ce que le Nord a fait pour civiliser et pacifier le Midi. C'est une œuvre quinze fois séculaire, souvent interrompue, mais toujours reprise, toujours chère aux grandes âmes, et qui a cimenté, par un admirable échange de services , l'union de deux grandes races dans la même foi, la même langue et les mêmes lois. Ne soyez donc pas surpris que les évêques du Midi se tournent vers vous, même au xixe siècle, et qu'ils viennent vous demander non pas des armes, mais des aumônes et des prières pour la même œuvre. C'est la croisade qui continue, mais la croisade de la science, de la liberté et de la paix.
Pour vous la faire apprécier, je vous demande la permission d'entrer dans quelques détails de statistique.
Le diocèse de Nîmes comprend, sur 427,000 habitants, 310,000 catholiques et 117,000 protestants. C'est le cinquième de l'Eglise française réformée réuni sur un seul point du territoire. Nous ne leur envions ni leurs richesses, ni leur position sociale, ni leur influence. Heureux de posséder la vraie foi, ce trésor vaut mieux pour nous que tout le reste. Nous la leur souhaitons de tout notre cœur, les appelant nos frères séparés, déclarant qu'ils le sont bien plus par la faute de leurs pères que par leur propre faute, espérant que nombre d'entre eux sont dans la bonne foi et que Dieu les sauvera par ces moyens ingénieux dont sa miséricorde a gardé l'inépuisable secret.
Mais combien ce voisinage nous fait apprécier l'inappréciable trésor de la foi, et avec quelle sainte
jalousie ne devons-nous pas remplir nos fonctions de sentinelle et d'évêque pour faire la garde autour de la véritable Eglise!
C'est par l'enseignement et l'éducation que ce trésor divin se transmet et se communique. Nos prédications, nos prières, nos larmes et nos pénitences, tous les autres moyens de propagande seraient vains, si nous n'avions pas, à côté de nos églises, des écoles catholiques, fondées sur la pierre hors de laquelle il n'y a point de salut. Ce que fait le missionnaire au milieu des infidèles, il nous faut le faire au milieu des réformés. Le missionnaire jette en même temps les fondements de l'église et de l'école, et sa chrétienté ne commence que le jour où il a, près de lui, un instituteur qui croit comme lui et qui catéchise sous ses ordres. Eh bien! notre condition est la même. Nous avons besoin, pour sauver la foi, qu'on l'enseigne dans l'école, élevée à l'ombre du clocher de chaque paroisse ; que chaque classe y commence par le signe de la croix ; que notre catéchisme soit le sujet d'une leçon quotidienne, et que le regard du maître et de l'élève se porte sur l'image de Jésus- Christ Notre-Seigneur, placée dans l'école au-dessus de la chaire, comme elle l'est dans l'église au-dessus de l'autel.
C'est pour rendre cette leçon plus vive, plus sensible, plus fréquente, que nos paroisses catholiques ont confié à des congrégations religieuses le ministère de l'éducation. Sur quatre cents écoles, nous comptons trois cents écoles congréganistes. Mais leur situation est aussi précaire qu'elle est brillante. Presque toutes sont communales et leur sort dépend d'un
vote populaire. Jugez comme elles sont en proie aux préjugés et aux passions du jour ! C'est tout ce que je me permettrai d'en dire dans cette chaire, en ajoutant qu'une cruelle expérience nous apprend assez ce que nous avons à craindre. Dix-huit de ces écoles congréganistes ont déjà succombé, d'autres sont menacées dans un prochain avenir, nous tremblons pour le sort de toutes !
Jugez aussi par là de l'étendue de nos besoins et de la rigueur sacrée de nos devoirs. Autant on ferme d'écoles, autant nous avons le devoir d'en rouvrir.
Ce devoir, la science nous l'impose, et c'est au nom de la science que nous réclamons pour toute école qui se ferme. C'est une lumière qu'on éteint, c'est une source d'eau vive qu'on tarit, c'est un groupe d'enfants que l'on condamne à l'ignorance. Quand, sous prétexte d'économie municipale, on décrète la réunion de plusieurs écoles, nous le déplorons hautement. Deux écoles auront toujours plus d'élèves que n'en pourra contenir une seule. Nous ne cesserons de nous écrier : De la lumière ! de la lumière ! Plus nous aurons de maîtres, plus nous aurons d'élèves, et plus ces élèves recevront de soins et d'instruction.
Ce devoir, la morale nous l'impose. Des écoles qui réunissent sous le même maître les enfants des deux sexes les exposent à des périls qu'il suffît de signaler pour les faire comprendre. Il n'y a pas une mère qui ne doive trembler pour la vertu de sa fille, pas un père qui ne doive craindre pour son fils la fréquentation prolongée de l'école mixte. C'est quand l'âge
a rendu cette école plus dangereuse qu'elle devient justement plus nécessaire, en sorte qu'on n'a plus, ce semble, qu'à choisir entre la corruption, si on la fréquente, et l'ignorance, si on la quitte.
Ce devoir, la foi nous l'impose plus impérieusement que la morale et la science. Le danger de réunir dans une seule école les enfants qui appartiennent à deux confessions opposées est bien plus grand encore que celui d'y réunir les deux sexes. Au nom de qui enseignera le maître et quel symbole récitera-t-il ? Y placerez-vous la croix ? Mais le protestant la repousse. L'éloignerez-vous ? Mais le catholique la réclame. Quel maître se condamnerait à dire comme Athalie à Joas:
J'ai mon Dieu que je sers, vous servirez le vôtre, Ce sont deux puissants Dieux.
Ah ! j'espère qu'il se trouverait quelque enfant, parmi les petits et les humbles de mon peuple fidèle, pour répondre comme Joas à Athalie :
Il faut craindre le mien ; Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.
Mais si, pour éviter ce cruel embarras, on nous condamne à des écoles sans crucifix, sans catéchisme, sans Dieu ; si on réussit à faire une loi qui établisse ces écoles maudites et à former des maîtres qui consentent à monter dans ces chaires d'athéisme et de pestilence, arrière! arrière! m'écrierai-je, jamais peste plus affreuse n'aura ravagé le monde. Je l'ai dit à Marseille *, je le répète à Paris, je ne cesserai de le
1 Discours prêché ie 16 septembre 1879.
redire et de le redire encore, comme le redira la conscience soulevée de toute âme sincère et religieuse. L'enfant sans Dieu sera un jeune homme sans mœurs, un homme mûr sans conscience, un vieillard sans remords, un moribond sans espérance. L'enfant sans Dieu sera un fils sans affection, un père sans entrailles, un domestique sans fidélité, un maître sans pitié, un citoyen sans dévouement et sans courage, un Français sans tradition, sans caractère et sans honneur, le dernier des hommes et le plus affreux des monstres.
0 liberté de conscience ! que deviendrais-tu ? Mais pour qu'une conscience soit libre, il faut qu'elle existe. Mais pour qu'une conscience existe, il faut qu'elle se forme sous le regard de Dieu, qui la voit et qui doit la juger. Ah ! laissez-nous-la, cette liberté chérie. Elle implique le droit de choisir nos maîtres, et, quand ces maîtres sont bannis, le droit de les reprendre, avec le devoir de les garder et de les entretenir à nos frais, risques et périls.
Pourquoi ne vous dirais-je pas, pour vous faire toucher plus vivement encore la grandeur du besoin et l'urgence du péril, que, dans telle paroisse du diocèse de Nîmes où Ton compte deux cent cinquante catholiques sur deux mille réformés, ces pauvres catholiques viennent de perdre leur école confessionnelle, et qu'il leur faut ou fréquenter l'école réformée, au risque de compromettre leur foi, ou rester dans leur famille, au risque de n'acquérir l'intruction primaire à aucun degré. N'était-ce pas notre devoir austère, impérieux, sacré, de prendre à notre compte ces écoles fermées, et d'implorer pour les soutenir vos
sympathies, vos prières et vos aumônes ? N'est-ce pas la cause de la liberté de conscience que nous plaidons aujourd'hui?
Je sollicite vos aumônes au nom de la paix publique, dont les évoques sont les gardiens. Il a f>lu à la divine miséricorde de nous établir dans une Eglise où, après avoir dit : Je suis le bon pasteur, il nous faut dire encore : J'ai d'autres brebis qui n'appartiennent pas à ce bercail. Eh bien, il nous est imposé d'éviter les conflits, les haines, les vengeances, et de ne laisser entre les deux portions de notre troupeau aucun ferment de discorde civile. Ce serait se faire une cruelle illusion de croire qu'on obtiendrait la paix en confondant dans la même école les petits enfants de deux communions séparées, sous un maître qui professerait l'une en méprisant l'autre, ou, ce qui serait pire, sous un maître qui n'appartiendrait à aucune. La paix, on ne la trouve que dans l'école confessionnelle ; c'est dans cette école que l'enfant est élevé sans scandale et sans étonnement pour sa foi ; c'est par là qu'on rassure la famille, et la barrière qui s'établit ainsi entre deux communions est une garantie de tranquillité et d'honneur pour tous les citoyens. La paix, c'est la liberté. Laissez-en jouir et ceux qui pratiquent notre foi et ceux qui l'ignorent. Epargnez aux enfants le spectacle des divisions religieuses. Ils n'apprendront que trop tôt le récit de nos longues discordes ; mais ils auront, du moins, formé leur raison et leur jugement, et les souvenirs de l'école n'auront rien que d'agréable à leur esprit et à leur cœur.
Voilà les bienfaits que nous voudrions conserver à
notre peuple en rouvrant nos écoles fermées et en les transportant sur le terrain de la liberté et du droit commun.
Ce n'est point sans avoir épuisé les ressources du pays que nous venons frapper à vos portes. La vigne, le ver à soie, la garance, toutes les sources de la prospérité sont presque taries. Nous n'avons pour nous ni la fortune, ni l'influence, ni le pouvoir. Que restet— il, sinon de s'imposer tous les sacrifices, et, quand on les a accomplis, de tendre la main, avec une douce hardiesse et une sainte persévérance, aux vrais amis de la science, de la liberté et de la paix. Plusieurs de nos frères séparés sont venus généreusement à notre secours, et s'il ne nous a pas été donné de publier leurs noms, c'est pour nous une douce joie de les dire à Dieu, et de les recommander dans le secret au saint sacrifice de la messe. Nos frères et nos sœurs se sont réduits, pour continuer à nous servir, au plus strict nécessaire, et Dieu sait ce qu'ils s'imposent de privations pour rester ainsi les bienfaiteurs de nos écoles et les nourriciers de leurs propres élèves. Nos prêtres ont fait des. prodiges de dévouement. Ils renoncent à toutes les aisances et à toutes les commodités de la vie, vendant leurs livres, se séparant de leurs derniers bijoux, derniers souvenirs d'une mère ou d'une sœur, ne laissant sur leur table que l'eau de leur puits et les légumes de leur jardin, contents et résignés, pourvu que leur humble école vive, dure, se soutienne, et que, dans un avenir très lointain peutêtre, ces enfants, aujourd'hui nos obligés et nos clients, deviennent, quand nous ne serons plus et que la postérité aura oublié jusqu'aux dernières let-
très de notre nom, des chrétiens sincères, des Français dévoués.
Notre récompense est au ciel, et c'est le ciel que je regarde en terminant ce discours. Je vous dis du haut de cette chaire, avec l'accent de la foi et de la reconnaissance, quand je vois tomber de vos mains l'or de la charité : Dieu vous le rende ! Dieu vous le rende ! Qu'il le rende en bénédictions de tous genres à cette paroisse, à cette ville, à ce diocèse si propice aux pauvres et aux petits ! Qu'il le rende aux nobles et charitables dames qui ont pris une si vive compassion de nos misères ! Qu'il le rende aux familles, en les bénissant dans tout ce qu'elles ont de plus cher, la santé, la vertu et les études des enfants, le mariage et l'établissement des jeunes gens, la prospérité des entreprises, la conservation de la foi, la grâce de la bonne mort. Qu'il le rende à toutes les paroisses de cette cité, où les écoles congréganistes se rouvrent à mesure qu'on les ferme, et où il y a tant de générosité et d'élan pour les défendre. 0 bonne ville de Paris, si tu as beaucoup péché, n'as-tu pas aussi beaucoup aimé! Vous donnez à tous, vous donnez toujours ; les misères les plus lointaines vous touchent autant que vos propres misères, et quand on croit glaner auprès de vous, il se trouve qu'on moissonne encore. Dieu vous le rende ! Dieu vous le rende !
Dieu vous le rende ! Gomme il nous convient de prononcer ce mot, en songeant qu'il l'a déjà rendu à une des dix-huit charitables quêteuses qui ont recommandé cette œuvre à la charité publique {.
1 Mm# la baronne de Roux-Larcy.
(Eprouvée depuis longtemps par la maladie, elle écrirait, elle quêtait du fond de son lit de douleur, et ses dernières recommandations ont été pour nos écolles. Elle a rejoint, dans un meilleur monde, un fils qui était sa joie et l'espérance du pays ; mais elle laisse un père, un mari, deux filles, dans la désolation. Son nom est dans toutes les bouches, à Alais comme à Paris ; l'éloge de sa charité a été toute son oraison funèbre. Ce sont les pauvres qui l'ont faite; je me joins à eux pour la suivre du regard et lui dire : Allez, ô charitable dame, allez où Ton saura toutes vos aumônes. Dieu vous le rende ! Dieu vous le rende !
Voilà donc le monde où nos aumônes paraîtront avec éclat. C'est là que l'Eglise, pareille à la chère sainte Elisabeth, dont notre glorieux Montalembert a raconté la légende avec tant de charme, dénouera son manteau de reine et en laissera voir toutes les richesses. C'est là qu'on verra le prix de tous les pains dont elle a nourri le peuple, le prix de ces pains de la foi et de la parole avec lesquels l'aumône a entretenu les écoles chrétiennes. Si, pour récompenser ici-bas la foi et la charité d'Elisabeth, Dieu a changé en roses les pains qui tombaient des plis de son manteau, que sera-ce dans le ciel, quand ces roses deviendront toutes radieuses de la lumière de Dieu même? Dieu voit toutes vos aumônes, Dieu les compte icibas, comme il a compté les deux deniers de la veuve dans le trésor du temple. Il en fera votre couronne au ciel, et cette couronne rayonnera de gloire pendant toute l'éternité.
Prononcé dans l'église paroissiale de Saint-Roch, a Montpellier, le 2 février 1882.
Confortamini et estote viri.
Raffermissez- vous et soyez hommes.
L Reg., iv, 9.
Monseigneur *,
Il y a huit ans que vous tenez à votre peuple ce noble et ferme langage, et que vous encouragez, en particulier, par d'éloquentes exhortations, ce comité formé pour la défense des intérêts catholiques. Les hommes généreux qui le composent venaient de se mettre à l'œuvre quand Dieu, dans sa miséricorde, vous a placé à la tête de ce beau diocèse. Il leur donnait ainsi un guide intelligent, un ami dévoué, un père d'une sainte et profonde tendresse. Il animait leur zèle, il consolidait leur ouvrage, il assurait l'avenir de toutes leurs entreprises.
Le Ciel en soit béni ! Après huit ans d'efforts et de sacrifices, l'œuvre vit, se soutient et pousse partout
1 jf* de Cabrières, évêque de Montpellier.
de profondes racines. Elle s'est étendue de la ville épiscopale dans les autres villes du diocèse. Elle a pris sous sa protection toutes les institutions chères à la foi, répandant les bons livres,, fondant des cercles ouvriers, soutenant les écoles chrétiennes, défendant raumônerie militaire, glorifiant la sanctification du dimanche, envoyant des secours aux catholiques persécutés, joignant partout la prière à l'action et apportant régulièrement au pied des saints autels les vœux, les espérances, les tristesses de toutes les âmes réunies par le sentiment commun des besoins religieux de l'Eglise et de la France.
Ce sera, Monseigneur, une des gloires de votre épiscopat d'avoir ainsi groupé, discipliné, mené à la bataille les forces catholiques de cette belle contrée. Non moins obéi que le centurion de l'Evangile, vous dites à vos chers diocésains : Allez, et ils vont ; faites ceci, et ils le font. Aujourd'hui, vous voulez que je parle à ces dociles serviteurs. J'obéis à mon tour en admirant comme ils répondent à votre appel ; mais je me borne à leur répéter ce que vous leur avez dit mille fois avec tant de charme et d'autorité : Confortamini et estote viri : Raffermissez-vous et soyez hommes !
Raffermissez-vous dans la défense des intérêts catholiques, car il ne faut pas un faible cœur ni un médiocre courage pour les soutenir. Soyez hommes, selon toute l'énergie et toute la profondeur de cette expression, que j'emprunte à la langue de l'Ecriture et des combats bibliques. Quelle est donc cette virilité sainte que nous souhaitons aux défenseurs de l'Eglise ? Il faut qu'elle éclate à la fois dans leurs sen-
timents, dans leur conduite et dans leurs sacrifices. De nobles sentiments, une conduite irréprochable, des sacrifices généreux, voilà ce que l'Eglise exige de ses défenseurs et de ses avocats.
I. Soyez hommes par la grandeur et la fermeté de vos sentiments. Point de désespoir, même au milieu des épreuves; point de présomption, même au milieu des succès.
Le désespoir gagne quelquefois les cœurs les plus sincères, et voyant que le tumulte augmente contre l'Eglise, ils renoncent à la servir en attendant des jours meilleurs. Qu'attendent-ils, ces pieux désespérés? Que le torrent de la révolution ait passé? Mais tel était ce paysan naïf qui, descendant de ses montagnes, s'arrêta tout ébahi à l'aspect d'une rivière, qu'il voyait pour la première fois, et s'assit sur la berge en attendant que la rivière eût cessé de couler. Ah ! si vous attendez, vous et votre famille, que le torrent de la révolution soit à sec, vous serez emportés sans retour au premier coup de vent. Il faut prendre la croix, s'appuyer sur elle, se jeter résolument au milieu des vagues et gagner la rive .
Mais il n'y a plus rien à faire ! Dites plutôt que nous n'avons presque rien fait encore, et que tout nous semble fini parce que nous avons à peine commencé. Il faut réformer ses pensées, ses habitudes, sa vie entière. Où est cette réforme? Il faut se rapprocher des classes laborieuses; on s'en isole. Il faut propager les bons livres ; le courage manque pour les écrire, et la générosité pour les donner. Il faut se montrer, et on se cache; parler, et on se tait; agir, et l'on se croise les
bras. Il faut se montrer, parler, agir toujours, et quand on a fait une démarche, ébauché un sacrifice, annoncé une résolution, voilà qu'au premier insuccès on se trouble, on s'éloigne, on se voile la face, on laisse tomber ses mains de douleur et d'étonnement, tant on est surpris que le monde n'ait pas changé, à , notre parole, du tout au tout et du soir au matin. Est-ce là l'espérance chrétienne ?
Sur quoi s'cxeuse-t-on encore dans ce misérable désespoir? Les uns attendent l'accomplissement d'une prophétie. Il n'y a pas de signe plus authentique de l'affaiblissement de la raison et de la foi que la croyance à ces révélations sans authenticité et sans contrôle dont le monde est rempli. On marque le mois, le jour, l'heure du bouleversement universel, combien de temps durera l'épreuve, et à quelle date commencera le réveil de l'univers entier dans les bras de Jésus-Christ. Les jours, les heures, les mois s'écoulent, et les" prophéties sont confondues. C'était pour l'automne dernier, ce sera maintenant pour le printemps prochain. Le vent d'automne a emporté, avec les feuilles mortes, ces prédictions menteuses; mais le printemps les reverra fleurir et ajoutera encore au triomphe de la crédulité humaine. Qui en profitera? La spéculation des libraires et des éditeurs. Qui en pâtira? La vraie piété et la vraie religion. Et le découragement sera encore plus général et plus profond qu'auparavant.
D'autres attendent une catastrophe qui ensevelira tout, ou un miracle par lequel tout sera sauvé. Mais la catastrophe est venue, et le comble de l'aveuglement est de ne pas voir que nous y sommes abîmés.
Depuis le jour où l'échafaud de Louis XVI a été dressé sur la place de la Révolution, comptez, si vous le pouvez, toutes les catastrophes auxquelles la France parricide a été en proie : tant de crimes publics et tant de punitions; des lois mauvaises, des mœurs plus mauvaises que les lois ; un trouble universel dans les consciences; toutes les majestés violées par des attentats jusqu'alors inconnus. N'est-ce pas une catastrophe que d'avoir vu tant de persécutions contre l'Eglise, l'exil et l'emprisonnement des papes, la guerre étrangère avec toutes ses épreuves, la guerre civile avec toutes ses horreurs, les barricades de 1830 et de 1848, et, en 1871, cette hécatombe de prêtres, de soldats, de magistrats, fusillés pêle-mêle à l'angle d'un mur? Et si la Commune, qui a triomphé à Paris, triomphe bientôt dans toute l'Europe, sortirez-vous de l'abîme précisément parce que vous y serez descendus plus bas?
C'est une impiété que de souhaiter une catastrophe nouvelle au lieu de la prévenir ; c'est une lâcheté que de demander à Dieu un miracle que Dieu demande lui-même à notre bonne volonté. Sortez de votre paresse et de votre apathie, ce sera un miracle. Sortez de votre égoïsme, ce sera un miracle. Nous demandons à Dieu des Genevièves et des Jeannes d'ilrc; mais nous avons oublié que tout le peuple priait, veillait, jeûnait avec Geneviève; nous avons oublié que Jeanne d'Arc n'a dispensé personne de s'armer, de chevaucher, de se battre, et qu'après Jeanne d'Arc il a fallu vingt ans de bons combats pour mettre les Anglais hors du pays. Cette catastrophe, c'est à vous de l'éviter; ce miracle, c'est à vous de le
faire. Voilà ma réponse à ceux qui se découragent. Il faut répondre à ceux qui présument de leur vertu et de leurs mérites. Que de fois, depuis douze ans, nous avons sauvé en imagination l'Eglise et la France ! Il semblait que Dieu nous en redevait, parce que nous nous étions un peu souvenus de lui. Nous disions naïvement qu'il devait être content de nous. Nous avons prié; mais c'est de la présomption de croire qu'une prière suffit pour être exaucé. Nous avons fait l'aumône ; mais l'aumône est, comme la prière, un devoir de tous les jours et de tous les âges. Nous avons écrit et parlé ; mais que valent nos écrits et nos paroles, et combien pèsent-ils dans la balance où Dieu règle les destinées des nations? Ghétives et pauvres créatures, nous marchons dans la nuit, nous bâtissons sur le sable, nous passons, au déclin de ce siècle troublé, tout chargés du poids des iniquités de nos pères et comme obscurcis par l'ombre et les ténèbres dans lesquelles le monde se débat parmi les principes et les erreurs de la révolution. N'est-ce pas assez pour nos faibles mérites que Dieu ait retenu dans sa main la coupe de sa fureur et qu'il ne la fasse boire que goutte à goutte à cette génération à laquelle nous appartenons? Nous voulons la victoire à bref délai, le triomphe rapide et complet de toutes les grandes causes, la confusion de nos ennemis ; et nous ne savons pas que c'est pour notre salut que Dieu attend de se dévoiler; et nous ne comprenons pas que nous sommes déjà plus que récompensés, puisqu'il plaît à Dieu, qui mesure le vent à la toison de la brebis, de n'éprouver nos petites vertus que par des coups d'épingle, au lieu de les laisser attaquer à
coups de hache. Ah! merci, mon Dieu, de nous avoir épargné jusqu'ici les cruelles extrémités et les grandes douleurs! Confessons, dans notre humilité, qu'après avoir fait tout ce que nous avons pu faire, nous sommes restés cependant des serviteurs inutiles.
IL Point de désespoir ni de présomption, voilà dans quels sentiments il faut entrer pour défendre la cause de l'Eglise. Ce n'est pas assez. De tels sentiments ne seraient qu'une vaine parade s'ils n'étaient pas soutenus par une vie chrétienne. Vous glorifiez tous le Credo, je vous en félicite; mais le Credo vous condamnerait lui-même si vous ne pratiquiez pas tout le Décalogue. Déclarons-nous catholiques, c'est la confession de la bouche; mais soyons-le par nos exemples, c'est la confession du cœur, de l'esprit, de l'homme tout entier, dans sa vie privée comme dans sa vie publique. Des exemples, Messieurs, des exemples, voilà ce que l'Eglise vous demande pour sa défense.
A la fin du dernier siècle, les exemples mauvais descendaient des hauteurs de la société et pénétraient des villes dans les campagnes. Les riches, les grands, les lettrés, les favoris de la fortune et de la gloire, les ministres des rois et les rois eux-mêmes ne favorisèrent que trop l'incrédulité. Ils l'enseignèrent ainsi aux pauvres , aux petits, aux ignorants ; on les écouta, et cette leçon d'athéisme, trop facile à retenir, se répète aujourd'hui par des masses ignorantes et haineuses qui marchent à l'assaut de toutes les positions sociales, ayant pris pour cri de guerre : Ni Dieu ni maître ! Cependant beaucoup d'hommes intelligents et sincères sont remontés peu à peu des
ténèbres à la lumière. Nous avons sous les yeux des spectacles que nos pères et nos ancêtres ne connaissaient plus. Il s'est formé dans les classes riches et lettrées une élite qui pense bien, qui voit juste, et qui se range autour de nos autels pour en faire la garde. Voilà la consolation de l'heure présente et l'espoir d'un avenir meilleur encore. Les bons exemples descendent d'en haut; mais combien de temps leur faudra-t-il pour pénétrer dans le peuple, qui est devenu le jouet des mauvaises doctrines ? Quand vos pères et vos ancêtres enseignaient le mal par leur conduite, on les écoutait volontiers. Aujourd'hui que vous êtes revenus à Dieu et à l'Eglise, on hésite à vous croire, on vous raille peut-être, on refuse de vous suivre, on se demande si vous agissez par politique ou par conviction. Ah! c'est qu'une fois qu'on a rompu avec les traditions du respect, tout se désagrège, tout tombe, tout croule comme par morceaux dans la nation. Tout lien est rompu entre le peuple et vous, parce que vos pères avaient rompu euxmêmes les liens qui les attachaient à Dieu. C'est la peine du talion. Combien de temps durera cet isolement? Je l'ignore ; mais ce que je sais bien, c'est que vous ne le ferez cesser qu'à force de donner de bons exemples. Ce que je sais bien, c'est que ce n'est qu'à force de bons exemples qu'on croira à votre foi et à votre vertu. Un siècle de bons exemples, Messieurs, ce n'est pas trop pour racheter un siècle de licence et d'impiété. Vous commencez l'expiation, persévérez ; vos petits-fils en recueilleront les fruits, mais vous aurez devant Dieu et devant l'histoire le mérite d'une généreuse initiative.
DBS INTÉRÊTS CATHOLIQUES. 283
Des exemples, encore des exemples. Nous ne cesserons de le redire, tant qu'il manquera quelque chose à l'édification publique dans la conduite des classes riches et lettrées. Or, je vous le demande, ne reste-t-il plus rien à faire pour se donner en exemple au monde? La fureur des jeux, la licence des spectacles, la manie des duels, ont-elles cessé dans la société chrétienne ?
Nous disons du haut de cette chaire : Non furaberis: vous ne volerez point! Et, malgré le Décalogue, les gains illicites du jeu attirent encore, au risque de les ruiner, des hommes qui se disent chrétiens et qui devraient l'être.
Nous disons : Non mœchaberis : vous ne commettrez ni adultère ni fornication. Et, malgré le Décalogue, le théâtre et les mauvais livres, dont le bon goût devrait suffire à vous préserver, continuent à corrompre et à pervertir des cœurs qui devraient être toujours purs, pour être toujours dévoués à Dieu et à l'Eglise.
Nous disons : Non occides : vous ne tuerez point. Et, malgré le Décalogue, on expose sa vie dans un duel, en s'exposant à l'ôter à autrui, et le duel ne fût-il qu'une ombre de fureur destinée à s'évanouir dans le ridicule, on veut, malgré le Décalogue, avoir tous les honneurs de la fausse bravoure. On étale l'appareil du duel, on échange ses témoins, on se rend sur le terrain, là, on s'en tire par une explication consignée dans un procès-verbal, et on se croit en règle devant Dieu et devant les hommes ; comme si la provocation n'était pas une insulte au Décalogue et à l'Eglise; comme si on n'avait pas bravé les
lois de Dieu, tout en tremblant devant ses semblables ! Non, non, ce n'est pas par do tels exemples qu'on plaît au Seigneur et qu'on sert l'Eglise. Non, ce n'est pas sur de tels bras que l'Eglise peut compter pour se défendre, ni la France pour se sauver.
Non tali auxilio nec defensoribus istis Tempus eget...
J'applique hardiment aux mondains ces vers de Virgile. Je leur appliquerai d'une manière plus opportune encore les paroles de Joad à Abner, car il sied bien au sacerdoce de les répéter aujourd'hui aux Abners qui veulent nous servir :
Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété ;
Du milieu de mon peuple exterminez les crimes.
Ces crimes, c'est le jeu effréné, c'est la licence des lectures et des spectacles, c'est la fureur tragique ou comique des duels. Quand la société chrétienne s'abstiendra rigoureusement du jeu, du théâtre et du duel, nos épreuves seront abrégées et la miséricorde attendue ne sera pas loin de se réaliser dans le monde. J'ai cité Racine; j'ai loué les Abners du jour. Mais quand nous voyons tant de sacrifices que l'on fait encore aux passions de son âme et aux préjugés de son siècle, comment ne pas nous dire que parmi tant d'Abners dont l'Eglise loue la fidélité, il y a peut-être plus d'un Jéhu dont Dieu réprouve le secours :
Jéhu, sur les hauts lieux enfin osant offrir Un téméraire encens que Dieu ne peut souffrir, N'a, pour servir sa cause et venger ses injures, Ni le cœur assez droit ni les mains assez pures.
III. Je viens de prononcer le mot de sacrifice. Il me reste à vous dire quels sont ceux que le Seigneur agrée et qu'il attend de vous. La générosité des sentiments et l'édification des bons exemples ne suffisent pas à la défense des intérêts catholiques. Allons plus loin, allons jusqu'au sacrifice, allons jusqu'à nous immoler pour la gloire de l'Eglise.
L'Eglise, je me hâte de vous le dire, ne vous demande point votre tête; elle ne vous oblige point à vous exiler; elle n'entend pas même que vous renonciez ou à vos places, ou à vos biens, ou à votre influence ; elle apprécie avec une bienveillance toute maternelle les difficultés des temps et des lieux; elle sait tout ce que les circonstances imposent de réserve à plusieurs de ses enfants ; enfin elle n'ignore pas que nous ne sommes pas revenus au siècle des martyrs, ni même à celui des héros, et que la faiblesse humaine, éprouvée par tant de contradictions, a besoin d'être ménagée. Pauvres roseaux que nous sommes, plies par tant de vents contraires, le bras de Dieu ne veut pas nous rompre. Dernières étincelles d'une foi qui pâlit au sein de tant de familles, le pied de sa colère se détourne pour ne pas achever de nous éteindre.
Mais quand on a fait la part du temps, des circonstances, de la faiblesse humaine et même de la lâcheté du siècle , ne reste-t-il rien à demander aux catholiques ?
Un peu d'argent, beaucoup de zèle, et encore plus de concorde et d'union.
Des sacrifices d'argent ! Hélas ! si nous ne les fai-
sons pas à Dieu et à l'Eglise, ne les faisons-nous pas tous les jours à la fièvre des spéculations qui nous dévore? On croyait s'être enrichi, et on se trouve tout à coup pauvre et sans ressources. Notre fortune se dissipe en une nuit comme la fumée, et les titres que nous croyions les plus solides ne sont plus que d'inutiles papiers. Demandons-nous, après avoir fait ces sacrifices forcés, s'il n'y a pas plus d'habileté et de prudence dans les sacrifices volontaires qu'on offre à l'Eglise. La valeur des dons et des offrandes n'y varie pas comme à la Bourse; les actions généreuses y ont un cours régulier; le vrai dividende, le seul désirable, c'est celui que nous recevrons en paradis.
Des sacrifices d'argent exceptionnels et persévérants pour soutenir, parmi toutes les œuvres, l'œuvre capitale des écoles chrétiennes. Yoilà que nos écoles sortent des mains de l'Etat et de la commune, et qu'il nous faut les transporter sur le terrain de la liberté. Mais ces écoles ne changent du moins ni de fondement, ni de programme, ni de drapeau, au gré de l'opinion dominante. Leur fondement, c'est Jésus- Christ, et c'est pourquoi nous en invoquons le nom trois fois saint au commencement de chaque classe et de chaque étude. Leur programme, c'est, avant tout, le catéchisme, qui est l'alpha et l'oméga de toute instruction solide, la première leçon qui doit se prononcer dans toute école, la dernière que l'on y doit entendre, même dans une classe de philosophie ; cette leçon si claire, si précise et si ferme sur notre origine, notre nature et nos destinées, que Jouffroy donnait de son lit de mort, en regrettant de l'avoir
trop oubliée dans sa chaire. Le drapeau qui ne change pas, c'est la croix. Voilà pourquoi nous le plantons au-dessus de l'élève et du maître, afin qu'à l'aspect d'un Dieu mort pour la justice et la vérité, Télève se rende cligne de les entendre, le maître de les enseigner, et que Télève et le maître façonnent leur épaule à porter l'un la croix de l'obéissance, l'autre la croix du commandement. Ce drapeau est toujours le même. Tel il fut arboré sur les premières écoles des Francs, au temps de saint Martin et de saint Rémi ; tel Gharlemagne en enveloppa les sciences, les lettres et les arts ranimés dans toute l'Europe au souffle de sa puissante voix ; tel il abrita saint Thomas écrivant l'encyclopédie du moyen âge, et Descartes méditant la philosophie des temps modernes ; tel l'adoraient Corneille au théâtre et Gondé dans les champs de Rocroi, parce qu'ils avaient appris, comme Bossuet, à l'adorer en Sorbonne. C'est aux pieds de cette croix que la France entière a appris pendant quatorze siècles à lire, à écrire, à penser, et quand Napoléon voulut lui rendre des écoles, après lui avoir rendu des tribunaux et des temples, de la même main qui avait signé le Concordat et écrit le Code civil, il replaça la croix sur la porte de l'Université, pour donner par la croix force et crédit à cette grande institution. Catholiques qui m'écoutez, votre rôle est beau, si vous savez le comprendre et le remplir. Ces écoles chrétiennes, pour lesquelles nous sollicitons votre obole, béniront, quoi qu'il arrive, le nom de Jésus-Christ, enseigneront son catéchisme, adoreront sa croix. Qu'on les raille comme les écoles du passé, peu nous importe ; nous
savons, nous, que ce sont les écoles de l'avenir. Le Christ était hier, il est aujourd'hui, il sera dans tous les siècles : Christus heri, hodie et in sœcula. L'impiété qui prévaut aujourd'hui sera-t-elle debout encore demain? Elle passe, vous le savez bien, du soir au matin, comme l'ombre d'une nuit mauvaise : Transivi, et eccenon erat.
Aux sacrifices d'argent joignez les sacrifices du zèle, bien plus coûteux à la nature, bien plus rares dans ce siècle égoïste, où l'amour du bien-être et l'adoration de soi-même font oublier tout ce qu'on doit aux autres. Le zèle que je vous demande pour la gloire de Dieu et le salut du prochain vous coûtera du temps, des soins, des démarches. Il vous exposera à des rebuts et à des démentis. Il vous en coûtera votre repos et on vous traitera de rétrograde et d'insensé. Mais s'il vous répugne de tendre une main amie au pécheur qui s'égare, d'accueillir l'étudiant et de le mettre dans la voie droite, de risquer un conseil et d'entreprendre auprès des âmes la propagande de la vérité, où sera votre foi et quel service pourrez- vous rendre? Les anges de ténèbres multiplient leurs efforts pour perdre leurs parents, leurs amis, leurs ouvriers, leurs domestiques, tous ceux qui dépendent d'eux ; et vous, vous n'auriez ni un mot à dire ni une démarche à faire pour retenir ou gagner les âmes? Est-ce que les dons de l'éloquence et de la persuasion n'appartiennent qu'aux ennemis de l'Eglise? Est-ce que vous n'êtes pas des anges de lumière? Et, à ce titre, comment vous résignerez-vous à vous enfermer dans l'oisiveté d'une vie molle et inutile, au lieu de laisser éclater au
dehors et de répandre sur vos frères les clartés de votre foi et les ardeurs de votre charité?
Satan a ses sergents de recrutement pour empêcher l'eau sainte de tomber sur le front du nouveau-né; et vous ne sauriez pas les devancer pour obtenir à cet enfant, qui va mourir peut-être, le bienfait du baptême! Satan envoie ses misérables séides prendre par la main les jeunes époux et les détourner du chemin de l'église, au sortir de la mairie; et vous ne seriez pas sur leur chemin pour les mener au prêtre et leur procurer le bienfait du mariage chrétien! Satan a des employés qui préparent les pompes funèbres de l'enfer, en veillant au lit des mourants et en leur faisant signer d'une main égarée le fatal billet par lequel ils demandent un enterrement civil; et vous, vous ne seriez pas là pour défendre l'approche de ce lit, déchirer ce billet, faire désavouer cette signature, sauver de l'ignominie ce corps qui se décompose, et des flammes éternelles cette àme qui va partir de ce monde!
0 mon Dieu, donnez à cette cité, à ce diocèse, des hommes zélés, des anges, des apôtres, qui se sacrifient pour cette propagande du bien et qui s'opposent résolument à la propagande si active, si cruelle, si tyrannique, de la libre pensée et de la franc-maçonnerie. Et nous vous saluerons, Messieurs, avec les paroles du prophète qui entrevoyait les miraculeuses conquêtes de l'apostolat. Nous nous écrierons : Qu'ils sont aimés, les yeux de ceux qui veillent sur les aveugles! Qu'elles sont bénies, les mains qui délient les chaînes des captifs! Qu'ils sont beaux, les pieds de ceux qui évangélisent
la paix et qui annoncent le salut! Quam pulchri sunt pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona !
Encore un sacrifice, Messieurs, pour compléter votre mission : le sacrifice de toutes les vues personnelles, de tous les dissentiments politiques, de tous les souvenirs qui pèsent au cœur, de toutes les impressions qui divisent les esprits. Faites ce sacrifice à l'esprit de concorde et de paix. « Le courage fait le vainqueur, a dit un poète; la concorde seule fait les invincibles. » Il ne suffit pas de sacrifier son argent, son temps, ses peines, au service de l'Eglise. Il faut la servir tous ensemble d'un même esprit et d'un même cœur. Il faut marcher d'un même pas sous le drapeau de la croix.
L'union des volontés et des courages est la force secrète du mal. Qu'est-ce qui rend la franc-maçonnerie si redoutable, malgré ses ridicules? L'union. A quoi les carbonari ont-ils dû le succès de la révolution italienne? A une union resserrée par d'affreux serments. Gomment les solidaires tiennent-ils parfois si ferme contre les larmes d'une mère, contre le désespoir, contre la mort? Parce qu'ils se sont unis et confédérés dans une ligue monstrueuse. Et l'internationale, comment dispose-t-elle de tant de forces? Parce qu'elle a enlacé clans son réseau des corps de métiers, confisqué à son profit certaines industries et certains travaux, commandé les grèves, condamné au chômage et à la ruine les maisons qui refusent de la servir. Partout le mal est uni, compact, impénétrable, entraînant. L'or, les places, l'influence, les volontés et les esprits, il tient tout, il
donne tout, il a tout corrompu, il mène partout le monde à l'abîme.
Et nous, nous ne voudrions pas le mener à la vie, à la gloire, au ciel ! On irait se heurter contre la vanité, l'amour-propre, la rancune ! On aimerait mieux voir périr le pays et décroître la religion que de les servir au risque de coudoyer quelque voisin qui nous a déplu, quelque rival qui nous a fait du tort, tranchons le mot, quelque ennemi à qui nous ne voulons pas pardonner... quoi donc ? le mal qu'il nous a fait? non, non, le mal que nous lui avons fait nousmême...
Mais il ne s'agit ici ni de querelles personnelles, ni d'affaires, ni de partis. Il ne s'agit ni de la terre, ni de la vie, ni du temps. C'est le nom de Dieu, c'est la cause de l'Eglise, c'est l'intérêt de votre âme, c'est la gloire de votre éternité qui sont en péril. Sous quelque drapeau terrestre et politique que vous ayez engagé vos serments, Dieu vous appelle, l'Eglise vous impose des devoirs, il faut sauver votre âme, il faut assurer votre bonheur éternel.
Seriez-vous en sûreté de conscience et ne devriezvous pas trembler pour votre salut, si vous refusiez d'entrer dans ce concert et dans cette unanimité de sacrifices et d'efforts nécessaires à la victoire? Elargissez vos rangs, élevez vos esprits, agrandissez vos cœurs, et surtout tenez- vous serrés, la main dans la main, le cœur auprès du cœur, aux pieds de Jésus- Christ et autour de notre saint-père le pape, son vicaire infaillible. Quel spectacle offre au monde cette Eglise, dont il est le chef et dont nous sommes les membres ! On la dit morte, cette immortelle Eglise,
et elle est plus vivante que jamais. On lui prépare des funérailles, et elle enterre les schismes, les hérésies, les rébellions de notre siècle, avec une facilité que les siècles passés ne connaissaient pas. Jamais, sans doute, l'arbre divin n'a été plus secoué par les vents ni plus déchiré par la foudre. Regardez cependant et dites s'il s'en détache un seul rameau, s'il en tombe une seule feuille. Jamais il n'a offert un abri plus sûr aux nations. Gomme on revient à son ombre pour goûter la paix! L'Orient et l'Occident se tournent d'un même regard vers le Père commun des fidèles. Le sultan abaisse devant lui l'orgueil de Mahomet; l'Allemagne s'en rapproche; la Suisse se repent de l'avoir contristé; l'Angleterre, qui voyait en lui l'Antéchrist, le salue avec une vénération qu'elle ne connaissait plus depuis trois siècles ; l'Italie, plus remuée dans sa politique qu'elle ne l'est dans son territoire par le feu des volcans, se demande si la guerre qu'elle a faite au pape a profité à son indépendance et à son honneur; la Pologne s'apprête à fêter le retour des évêques fidèles au saint-siège, et la Russie en demande pour se fortifier contre l'impiété qui la mine. La France... ah! je l'aime trop pour ne pas dire, à la face des nations, qu'elle est demeurée la fille aînée de l'Eglise, et que l'union du pape avec les évêques, des évêques avec les prêtres, des prêtres avec les fidèles, de chaque partie avec le tout, y est plus étroite, plus forte et plus invincible que jamais* Arbre sacré de l'Eglise, quelle est la branche qui voudrait tomber et se séparer de vous? Quelle est la moindre feuille qui voudrait se révolter contre la tige qui la porte et qui la nourrit? 0 Jacob ! que tes
tentes sont belles, et que tes pavillons sont admirables, ô Israël ! Voilà le peuple aux grands sentiments, le peuple dont la conduite deviendra irréprochable, le peuple prêt à tous les sacrifices, pour que la France soit toujours catholique et l'Eglise toujours glorieuse : Quam pulchra tabernacula tua, Jacob, et tentoria tua, Israël.
Ces sentiments, ces préceptes, ces sacrifices, j'ai demandé la faveur de vous les prêcher dans cette église où prêcha, pendant dix ans, le grand prélat dont les églises de Montpellier et de Besançon pleurent encore la perte l. Il y a quelque grâce particulière attachée à la chaire de saint Roch, puisqu'elle a été illustrée par sa parole éloquente, et qu'il y a vu comme suspendue à ses lèvres l'élite des gens de bien, si fière de le posséder et si heureuse de l'entendre. Cette chaire a, ce me semble, gardé comme un écho de sa voix. Puisse-t-il, cet écho sympathique, retentir aujourd'hui jusqu'au fond de vos cœurs et réveiller les souvenirs d'un ministère pastoral si plein de charmes, mais plus fécond encore en fruits de grâce et de salut!" Puisse-t-il, en remuant vos âmes, y aller chercher encore les fibres les plus secrètes et les plus délicates de la charité! Donnez, donnez encore, je vous le demande, d'accord avec votre évêque, au nom de cet ancien curé dont je viens d'évoquer les rares mérites. Mais j'irai plus haut encore dans les splendeurs célestes. J'invoquerai saint Roch, l'illustre patron de cette Eglise. Je supplierai ce grand saint de
1 M*r Paulinior, archevêque de Besançon , ancien curé de Saint-Roch à Montpellier, mort le 12 novembre 1881.