I. Reg., xvi
Eminenge *, Messeigneurs 2,
Ainsi parlait le Seigneur en s'adressant au prophète Samuel. Samuel se leva, reconnut dans David l'élu des divins conseils, et répandit sur la tête du berger de Bethléem l'huile de la consécration. C'est la même voix qui se fait entendre aujourd'hui, mais l'onction que nous venons vous demander est encore plus nécessaire et plus sainte que celle qui fait les
1 M?r le cardinal Desprez, archevêque de Toulouse.
* NN. SS. Forcade, archevêque d'Aix; Dubuis, évêque de Galveston ; Fonteneau, évêque d'Agen; Cotton, évêque de Valence; Vigne, évêque de Digne; Ardin, évêque d'Oran; Rougerie, évêque de Pamiers.
rois et même les prophètes. Les prophètes sont passés, les rois s'en vont; il reste les évêques avec leur caractère sacré, qui doit survivre à tous les coups du temps, et leur immortelle mission, qui. ne s'achèvera que le jour où ils auront déposé le dernier des chrétiens sur le rivage de l'éternité.
Levez-vous donc, Eminence, et venez sacrer pour l'éternité le nouvel évêque de Montauban. Il est bien, comme le Seigneur le dit, l'homme de son choix : ipse est enim.
Témoin les lettres apostoliques dont nous venons d'entendre la lecture, et dans lesquelles Pierre a parlé par la bouche de Léon XIII.
Témoin les lettres épiscopales par lesquelles trois pontifes viennent de rendre grâce à Dieu pour l'élection de notre vénéré frère. L'évêque de Valence a raconté comment il avait servi son diocèse dans le ministère pastoral; l'évêque de Digne et l'évêque d'Oran se félicitent de l'avoir associé à leur administration, et de l'avoir vu porter le poids de la chaleur et du jour dans notre jeune Eglise d'Afrique. Tous trois répondent, devant la France et devant le pape, de son inviolable fidélité au saint-siège, de son amour pour les petits et les pauvres, de son engagement à prêcher toujours, de parole et d'exemple, la pure doctrine de l'Esprit de Dieu. Voilà ses répondants, ses cautions, ses parrains. Vraiment, notre ami, qui est entré ici comme simple prêtre, est digne de monter plus haut.
Mais déjà l'élu de Montauban a pris la parole, au milieu de son peuple, et il a eu soin de l'instruire lui-même de la beauté, de la grandeur et des mer-
veilleux effets de la consécration qui s'accomplit aujourd'hui.
Que reste-t-il à dire, après avoir entendu ces témoignages si compétents, après avoir été édifié par ce premier mandement si plein de piété et de doctrine, que reste-t-il à faire à l'orateur du jour, sinon à commenter, du haut de cette chaire, le psaume que ces évêques, ces prêtres, ces fidèles, viennent de réciter ensemble pendant que l'huile sainte coulait sur la tête et sur les mains de l'enfant d'Aaron?
Quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum l !
Qu'il est bon, qu'il est agréable de voir les frères habiter ensemble ! Ils sont venus de tous les diocèses voisins pour assister à cette auguste cérémonie et pour en goûter la joie. Le Dauphiné, la Provence, le Languedoc, le Quercy, la Gascogne, toutes les grandes provinces de notre Midi sont représentées par leurs évêques, élevant à l'autel leurs mains suppliantes et les unissant, comme un faisceau d'armes, autour de ce prélat qui va recevoir les livrées de la milice épiscopale et ceindre le casque des glorieux combats.
Ce n'est pas le Midi seul qui donne ce spectacle au monde. A l'heure où je vous parle, un autre pontife est prosterné, dans la même attente, au pied des autels de Sain te- Anne d'Auray 2. La Normandie et la Bretagne l'entourent de leurs communes prières, car il sort de l'Eglise de Vannes, et il va gouverner l'Eglise de Séez. Les deux élus, préconisés dans le même con-
1 Ps. CXXXII.
* M&r Trégard, évêque de Séez, consacré le même jour dans l'église de Sainte-Anne d'Auray.
sistoire, reçoivent le même jour le caractère épiscopal, et la France partage entre eux ses félicitations et ses espérances. 0 mes vénérés frères, que ces assemblées sont belles ! Qu'il est bon, qu'il est agréable d'habiter, de prier, d'espérer ensemble, et pour la France et pour l'Eglise, au milieu de ces pompes sacrées qui consacrent, par une nouvelle alliance, les antiques rapports de la religion avec l'Etat, de l'évêque avec son diocèse, de Dieu avec l'homme, et de la terre qui passe avec le ciel qui ne passe jamais. C'est le concordat qui se renouvelle dans Tune de ses clauses les plus importantes. Le chef de l'Etat a désigné le prêtre, le chef de l'Eglise en a fait un évêque. L'Eglise et l'Etat demeurent d'accord pour la conduite des peuples et le salut des âmes.
C'est un peuple de frères qui s'est assemblé dans cette église. Le cœur des prêtres y bat à l'unisson du cœur des évêques. Les fidèles pensent et sentent comme les prêtres. Les magistrats se sont mis à la tête du peuple pour en représenter les vrais sentiments.
Voici les chefs du département et de la cité. Leur présence est un honneur pour le nouvel évêque, mais ils s'honorent encore plus eux-mêmes par leur respectueuse attitude. Les chefs de l'armée ont, comme ceux de la magistrature, une place dans ce sanctuaire, pour montrer que c'est de Dieu qu'ils apprennent à tenir l'épée, comme on apprend de Dieu à tenir d'une main ferme et libre la balance de la justice. Vous tous qui m'écoutez, soldats, magistrats, administrateurs, en quelque degré de confiance et d'honneur que le Seigneur vous ait placés dans la
société chrétienne, vous avez compris que cet auguste sacre est une fête pour cette noble et généreuse cité, tant il est bon, tant il est doux pour le peuple d'avoir encore ces grandes et saintes émotions qui Télèvent au-dessus des choses du temps et le ravissent dans l'éternité . Quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum !
Et vous, frères séparés, vous ne serez point exclus des grâces de ce jour. Votre évêque vient à vous avec l'esprit de paix, de douceur et de conciliation qui a caractérisé ses vénérables prédécesseurs, dont le cœur fut si bon et dont la mémoire demeurera en bénédiction même au milieu de vous. Qui fut meilleur pour vous que les Gheverus et les Dubourg? En venant mêler aux cendres de vos foyers la poussière des deux mondes, n'ont-ils pas fait bénir ces pieds de missionnaires qui évangélisaient la paix et le salut ? Vous avez goûté plus longtemps encore le tact, la politesse, la discrétion des Doney et des Legain : l'un qui, dans sa jalousie pour les saines doctrines, mit à leur service tant de science, d'érudition et d'esprit, et que sa modestie ne put dérober à la gloire d'être compté parmi les philosophes les plus illustres de son siècle; l'autre qui fut comme le disciple après le maître, comme Elisée après Elie, le fidèle héritier et l'agréable continuateur de toutes ces belles traditions; tous deux chers à l'Eglise de Besançon, qui leur a donné le jour; plus chers encore à l'Eglise de Montauban, qui garde le dépôt de leur cendre ; penchés tous deux du haut de la gloire, pour regarder la pompe de cette fête, et donnant dans les cieux le ton du cantique sacré qui retentit aujourd'hui sur la
terre : Ecce quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum.
Voici Thuile sainte, symbole de la grâce qui surabonde et de la joie qui accompagne la grâce. Elle a coulé sur la tête du pontife et s'est répandue de là sur tout son corps : Sicut unguentum in capite, quod descendit in barbam, barbam Aaron. Ainsi sera parfumée et bénie l'Eglise de Montauban dans son pontife qui en est la tête, dans ses prêtres et dans ses fidèles qui en sont les membres. Ah! qu'elle descende partout, cette huile sacrée, qu'elle pénètre les ressorts les plus secrets de ce grand corps, qu'elle en facilite le jeu et que, de la tête aux pieds, il n'y ait qu'un seul esprit, un seul cœur, une seule âme. Que tout marche à la parole, et que la marche soit ferme, unie, rapide, entraînante, comme celle du chef qui commande et du soldat qui obéit. Où est aujourd'hui l'obéissance, sinon dans l'Eglise? Où est, sinon dans l'Eglise, le commandement qui s'exerce à la fois avec autorité et avec douceur? Cette disciplinera la fois forte et tendre, qui assujettit les âmes sans les avilir et qui les assouplit sans les briser, qui vous la donnera, sinon la grâce dont l'Eglise possède le trésor?
Le prix de la grâce nous est merveilleusement enseigné par la fête de ce jour. Il y a dix-huit siècles, un homme tomba sur le chemin de Damas, Juif fanatique, pharisien orgueilleux, farouche persécuteur. Il se releva docteur, évêque, apôtre. Il fut le docteur de la grâce et il en pénétra les divins mystères. Et depuis dix-huit siècles l'Eglise chante, en célébrant la conversion de saint Paul : Voici le vase d'élection
qui portera mon nom parmi les Gentils : Vas electionis est mihi iste ut portet nomen meum coram gentibus. Oh ! que cette fête est bien choisie pour ajouter à la splendeur d'une consécration épiscopale ! Coulez sur cette tête si chère, grâce de mon Dieu, comme vous avez coulé sur la tête de Paul. Illuminez l'intelligence du nouveau pontife, remplissez son âme de force et de douceur, et faites déborder autour de lui, sur son clergé et sur son peuple, Y abondance et la plénitude des miséricordes éternelles.
Je continue le psaume de la divine allégresse, et je ne cesse de l'expliquer en entrant dans les sentiments de la foule qui m'écoute. Quod descendit in oram vestimenti ejus. Les vêtements d'un pontife sont sacrés, et la bonne odeur qui s'en dégage attire le peuple et provoque autour de lui des marques de respect. Mais ce verset a un sens plus profond encore. Gomme le vêtement est attaché au corps de l'homme et ne fait, pour ainsi dire, qu'un avec lui, ainsi l'évêque ne fait qu'un avec son peuple, et c'est ce peuple lui-même qui est sa plus belle parure. Venez, chrétiens, pressez-vous autour du pontife, entourez-le à l'autel, suivez-le dans les rues et sur les places, faites éclater autour de lui les témoignages de votre joie. Montrez qu'il est votre père et que vous êtes ses enfants. Ah ! si le respect et l'affection deviennent des sentiments étrangers au monde, qu'on les retrouve du moins dans l'Eglise. Et fût-il vrai qu'un jour l'impiété révolutionnaire réussisse en apparence à séparer ce que Dieu a uni et à éloigner le pasteur du troupeau, vous nous garderiez, nous en sommes sûrs, votre vénération, votre fidélité et
votre amour. Où sont-ils, où sont-ils, ces projets de séparation, si bien conçus, si bien exécutés et si bien finis? Voyez le spectacle que nous offrent les nations voisines. L'Allemagne désavoue ses premiers mouvements d'audace et de rébellion; la Suisse a rejeté de son sein le venin du schisme et contraint les pasteurs mercenaires à prendre la fuite ; les peuples sont demeurés fidèles aux évêques bannis ; il faut rappeler de l'exil les confesseurs de la foi, il faut se retourner vers Rome et conclure avec elle une nouvelle alliance. Non, rien ne pourra séparer ni l'évêque du pape , ni les prêtres de l'évêque , ni le peuple du prêtre. Le vêtement est moins collé au corps, le corps moins collé à l'âme, que l'âme d'une nation, une fois pénétrée par la grâce, ne s'attache à l'évêque par le prêtre, au pape par l'évêque, à l'Eglise et à Jésus- Christ par le pape, à Jésus-Christ pour toujours : Quod descendit in oram vestimenti ejus.
Il faut achever ce psaume de paix et de bénédiction. La grâce de ce jour, dit le prophète, est semblable à la rosée qui se forme sur la montagne de l'Hermon et qui descend de là sur toutes les collines. Sicut ros Hermon qui descendit in montem Sion. L'Hermon est la plus petite des montagnes de la Judée, mais elle est pour tout le pays la plus riche et la plus féconde, à cause des trésors de rosée dont elle est remplie, et qui en découlent comme d'une source inépuisable. Telle est aujourd'hui, dans l'Eglise, cette montagne sainte, que la politique a humiliée et qui semble abaissée, réduite et comme anéantie aux yeux de l'impiété. Telle est, dans Rome, cette colline du Vatican, où le pape réside et où ses
mains captives ne cessent cependant de bénir. Là se forme, comme une rosée de bénédiction et de vie, cette parole qui descend dans toutes les contrées de T univers : Quoniam Mis mandavit Dominus benedictionem et vitam usque in sœculum. 0 docteur infaillible, ô pasteur souverain, ô père commun de la chrétienté, on a beau vous méconnaître, vous oublier, vous mettre au ban de l'opinion égarée, déclarer au monde que vous n'avez plus ni puissance ni crédit, et saluer en vous avec ironie la dernière ombre d'une autorité qui n'est plus. Injures impuissantes! Blasphèmes mille et mille fois déçus! Vous ouvrez, et personne ne ferme; vous fermez, et personne n'ouvre; ce que vous bénissez croît et prospère, et quand vous parlez, le monde écoute et tressaille encore, parce que vous êtes le vicaire de Celui qui a dit et qui seul a pu dire : « Je suis la voie, la vérité et la vie. »
Puissances du monde, ayez donc le courage de lever les yeux vers lui, et, malgré la lâcheté de nos mœurs, de rendre un légitime hommage à ce docteur dont la parole instruit, à ce pasteur dont l'exemple commande tous les sacrifices, à ce père unique, vivant et véritable, le seul au monde qui aime, qui bénisse et qui console toujours. Non, vous n'entendriez rien au gouvernement des affaires temporelles, si vous ne saviez que c'est de la paix de l'Eglise que dépend la paix de l'Etat K Nous rendrons à César tout ce qui appartient à César, le tribut, l'impôt, la
1 Neminem posse terrena agere, nisi noverit pacem reipublicee ex universalis Ecclesiae pace pendere. (S. Gregorii Magni epist. 20.)
crainte, rhonneur, car Jésus-Christ nous l'ordonne, saint Paul le précise, Léon XIII nous le rappelle dans ses encycliques, expression de la vérité même. Mais rendez à Dieu ce qui est à Dieu , obéissez à ses commandements, respectez ses ministres, assurez aux consciences la liberté, au pape l'indépendance , à l'Eglise la paix. Remettez, il en est temps pour le salut de notre siècle, remettez l'univers dans cette assiette tranquille, où chaque siècle qui passe se tourne, avec les hommes qui le servent, vers la croix qui domine tout, qui éclaire tout, et qui seule, en jetant sur nos fronts ses divins reflets, peut les faire, au déclin de notre civilisation, rayonner encore de vie, d'espérance et d'immortalité.
Achevez, Eminence, les rites et les mystères. Achevez de créer cet évêque et de lui conférer les insignes de sa charge. Il sait quelle responsabilité va peser sur sa tête. Il sort de cette terre d'Afrique, où enseignaient les Gyprien et les Augustin, et les leçons de ces grands docteurs sont familières à sa mémoire. Saint Augustin lui a appris combien le magistère de l'épiscopat est plein de périls, et qu'il y aurait eu plus de sécurité à rester disciple et à demeurer au second rang : Periculosum magisterium ; discipulatus securus est \. Mais il se rassure en pensant qu'étant votre suffragant, il entre à une grande et noble école, et qu'il n'aura qu'à vous imiter pour bien faire. Il a appris dans les lettres de saint Cyprien que, sans même aller jusqu'à l'effusion du sang, celui-là est vraiment confesseur et témoin du Christ, qui sait
1 S. Augustini serm. 23.
garder en toutes choses une inébranlable fermeté d'attitude et de langage. Hoc est esse con f essor em Domini, hoc est esse martyrem Christi, servare vocis suse inviolatam circa omnia et solidam firmitatem. Mais cette fermeté sainte lui sera facile, car il en trouvera en vous l'exemple et le modèle. Vous avez vu les trois Eglises de votre métropole se renouveler et se rajeunir à l'ombre de votre pourpre, et les nouveaux évêques qui viennent d'en prendre le gouvernement se groupent autour de vous comme les rameaux autour du cep qui leur a donné naissance. Que votre jeunesse se renouvelle comme celle de l'aigle. Vivez pour la gloire de l'Eglise de Toulouse, vivez pour le glorieux service du pape et de la France. Ainsi vous dira l'élu de ce jqur, en vous saluant tout à l'heure, la mitre en tête et la crosse à la main. Ainsi est-il doux à mon cœur de vous le dire du haut de cette chaire, au nom de cette cité et de cette province, au nom du sacré collège et de toute la chrétienté. Vivez, vivez longtemps, nous n'avons pas de meilleurs souhaits à faire pour commenter ici le Te Deum des actions de grâces.
Ad multos annos / Ad multos annos !
Ce sont les vœux que nous faisons pour vous, avec la même unanimité, cher et vénéré seigneur, en qui nous saluons pour la première fois un frère, un voisin, un ami. Que Dieu vous garde au jour de votre intronisation solennelle, comme la prunelle de son œil : Dominus custodiat introitum tuum l. Nous vous souhaitons, avec les paroles de la sainte liturgie, la
1 Ps. cxx.
constance de la foi, la pureté de l'amour, la sincérité de la paix. Votre ministère de réconciliation s'exercera non par des paroles, mais par des actes et, s'il le faut, par des prodiges de charité. Humble, fidèle, prudent, plein de zèle, ni la crainte ni la louange ne sauraient vous corrompre. Vous n'appellerez point lumière ce qui est ténèbres, ni ténèbres ce qui est lumière *, contredisant quand il faudra contredire, préférant une guerre honorable à une paix qui séparerait de Dieu votre personne ou votre troupeau, et redoutant plus que tout le reste de trahir, d'abandonner ou d'oublier seulement, ne fût-ce qu'un seul jour, les droits de Dieu, les libertés de l'Eglise et les intérêts sacrés des âmes. Vivez, vivez longtemps, car ces droits, ces libertés, ces intérêts, vous saurez les défendre au péril même de votre vie. Ad multos annos ! Ad multos annos !
0 Dieu! c'est vous que j'implore, en finissant, pour ce nouveau pontife et pour cette illustre Eglise de Montauban. Soyez vous-même pour ce pontife l'autorité, la puissance, la fermeté et la douceur du caractère! Multipliez par ses mains, dans l'Eglise qu'il épouse aujourd'hui, les dons, les grâces et les bénédictions de tout genre. Que la houlette qu'il va recevoir ne pèse sur la tête de ce peuple que du poids de l'amour ! Que sa mitre le défende et mette sa tête à couvert contre les coups du démon ! Qu'il combatte, sous ce casque béni, pour les trois grandes choses qui sont confiées à la garde des évêques, la foi, la justice et la liberté ! Et que dans vingt-cinq ans et au
1 Pontif. roman., de Consecratione episcopi.
delà, quand nous célébrerons l'anniversaire de ses noces spirituelles , prêtres et fidèles , toute cette Eglise, jusques et y compris nos frères séparés, que nous ne séparerons jamais dans l'expression de nos plus chers désirs, se tournant vers vous, ô Père des miséricordes, vous remercient du bienfait de ce jour, en renouvelant, avec un accent plus pathétique et plus tendre encore, le souhait de bienvenue que nous faisons pour lui, et qui sera alors le cri de la reconnaissance et de l'amour : Ad multos annos ! Ad multos annos !
Prêché à Marseille, dans l'église de Saint-Joseph, le 16 décembre 1879.
Fundamentum aliud nemopotest potière, prœter id quod positum est, quod est Christus Jésus.
Personne ne peut établir un autre fondement que celui qui a été posé ; ce fondement, c'est Jésus-Christ.
(/. Cor., m, 2.)
Monseigneur {,
Vous m'avez fait l'insigne honneur de m'inviter à prêcher dans votre bonne ville de Marseille. Pouvaisje décliner une charge si agréable à ma foi ? Je parle sous les yeux de Notre-Dame de la Garde, dans la maison de saint Joseph, devant le successeur de Belsunce, qui, si les circonstances lui commandaient l'héroïsme, serait l'émule de son zèle et de sa charité. Je parle au nom des intérêts catholiques, défendus avec un magnifique dévouement par un comité de gens de bien qui est le modèle et l'admiration de toute la France. Un clergé d'une science profonde et d'une vertu exemplaire, un peuple nombreux, fidèle,
1 M«' Robert, ôvêque de Marseille.
édifiant, viennent me prêter leur bienveillante attention. Avec de pareils témoins, tout exorde languit et toute précaution oratoire est superflue. Agréez donc que j'aborde sans détour le sujet que je viens recommander à votre généreuse ferveur.
Parmi les œuvres que défend, propage et soutient votre comité, il en est une qui, dans les circonstances présentes, s'impose encore plus que toutes les autres. C'est l'œuvre des Ecoles chrétiennes. Hier elle était utile, aujourd'hui elle est nécessaire, demain l'urgence du besoin ne nous permettra plus de différer le remède. Plus on cherche à déplacer et à renverser l'unique fondement sur lequel on puisse bâtir une école, plus nous sommes tenus de le maintenir, de le consolider, de nous ranger autour de la pierre sacrée pour la sauver et pour la défendre. Cette pierre fondamentale, c'est Jésus-Christ. L'Apôtre l'affirme, et je le répète après lui : Fundamentum aliud nemo potest ponere prêter id quod positum est, quod est Christus Jésus.
J'ai entrepris de vous le démontrer en répondant aux deux questions suivantes : Qu'est-ce que l'œuvre des Ecoles chrétiennes ? Comment faut-il la soutenir ?
Ces questions n'ont rien de politique. Que l'on ne cherche point dans ma parole ce qui ne saurait être dans ma pensée. Bien loin d'attaquer nos lois, je viens les défendre. Je ne prêche que Dieu, je ne sers que la France, je ne demande que la liberté.
I. Qu'est-ce qu'une école chrétienne? Le nom emporte la définition : c'est une école où règne Jésus- Christ, notre Dieu, notre roi, notre maître, le Dieu du
ciel et de la terre, le roi de tous les siècles, le maître de tous les hommes. Pour reconnaître une école chrétienne, nous n'interrogeons pas l'instituteur sur son habit, mais sur ses croyances. Séculière ou ecclésiastique, comme on disait dans le français du xvne siècle, laïque ou congréganiste, comme on le dit beaucoup moins bien dans le français moderne, toute école chrétienne nous est chère, et je ne saurais trop vous louer d'étendre votre sollicitude et vos bienfaits à tous les maîtres chrétiens, sans regarder ni à la personne ni à l'habit. Si ce n'est pas l'habit qui fait le moine, ce n'est pas le moine qui fait l'école. Il n'y a qu'un maître dans les écoles chrétiennes. Le maître, c'est Jésus-Christ.
Qu'est-ce qu'une école chrétienne ? Disons-le hardiment, c'a été jusqu'à présent l'école française. Dieu, qui est le principe et la fin de toute chose, a envoyé son Fils pour restaurer les nations aussi bien que les individus : Omnia instaurare in Christo, et, parmi les nations, il lui a donné la France comme une des plus belles portions de son héritage : Tibi dabo g entes hœreditatem tuam. Le Fils de Dieu restaura toute la terre en faisant pénétrer sa loi sainte dans toutes les constitutions, dans toutes les lois, dans toutes les écoles, et en se plaçant lui-même comme l'inévitable . et saint fondement de toute société. La France s'est assise la première sur cette pierre nouvelle. Elle s'y est assise en recevant le baptême à Reims, après la bataille de Tolbiac, et si elle a duré quinze siècles, si ces quinze siècles furent quinze siècles de vaillance et de gloire, c'est pour avoir fait, à ses écoles comme à ses lois, l'application de l'Evangile. De Glovisjus-
qu'à Charlemagne, de Charlemagne jusqu'à saint Louis, du siècle de saint Louis jusqu'au siècle de Louis XIV, vous ne trouverez pas une école qui ne reconnaisse Jésus-Christ pour maître, pas une leçon qui ne commence par le signe de la croix. La Réforme elle-même publia ses livres et ses leçons au nom du Christ, défigurant et altérant les paroles du Maître, mais revendiquant sa loi pour tromper les peuples, flatter les rois et accréditer dans le monde l'audace de ses erreurs. Ainsi l'œuvre des Ecoles chrétiennes ne date pas d'hier. C'est l'œuvre de notre foi et de notre patriotisme national, c'est l'œuvre de nos pères et de nos ancêtres, c'est l'œuvre des siècles !
Deux tentatives coupables ont été faites pour l'interrompre, l'une dans le dernier siècle, l'autre de nos jours.
Ce ne fut d'abord, au dernier siècle, qu'un trait isolé de la corruption des mœurs, plutôt qu'un dessein arrêté et suivi. Quelques grands, quelques riches, ennuyés du christianisme; imaginèrent d'élever leurs enfants loin de Jésus-Christ. Telle fut, pour en citer le principal exemple, une petite fille amenée à l'âge de treize ans dans un couvent de Paris, et dont l'incrédulité " précoce effrayait toutes les religieuses, parce qu'il s'y mêlait un peu d'esprit. La supérieure priaMassillon de l'interroger, et l'éloquent évêque, après l'avoir entendue, dit à ses maîtresses : « Elle est charmante, mais elle n'a pas le sens commun. Faites-lui apprendre un catéchisme de cinq sous. » Il était trop tard ! Cette enfant incrédule, la première que cite notre histoire, devint tristement célèbre sous le nom de Mme du Deffand. -Elle vécut en
courtisane et mourut en impie. Voilà la patronne des filles sans Dieu.
Quand les mœurs furent assez corrompues pour ne pas reculer devant cet affreux modèle, le démon imagina de faire publier la théorie de l'éducation irréligieuse. Deux hommes servaient alors ses desseins. Il avait donné à l'un tout son esprit, à l'autre tout son génie. L'un a passé avec son siècle, l'autre remplit et gouverne encore le siècle où nous sommes. Le rire de Voltaire est éteint, car il ne se trouve plus de lèvres assez fines pour lui servir d'écho. Mais le génie de Rousseau n'a pas cessé d'enseigner le monde. Rousseau a tracé, dans le Contrat social, l'esquisse d'une société sans principes ; dans la Nouvelle Héloïse, le roman de la femme sans mœurs ; dans ses Confessions, l'aveu d'un pécheur sans repentir. Il a commis un crime plus grand, il a fait Y Emile, c'est-à-dire le plan de l'éducation sans religion. Nous disions depuis le commencement des siècles : L'homme coupable du péché originel apporte en naissant les inclinations mauvaises ; c'est la religion qui le corrige. Rousseau déclara, au contraire, que l'homme naît bon et que c'est la société qui le déprave. Rousseau fit accepter l'éducation de la nature, persuadant à ses contemporains qu'il faut élever l'enfant sans croyances et que, devenu grand, il saura choisir et discerner les vraies. On l'a cru, on l'a fait, et les pauvres jeunes gens, victimes de cette théorie, sont restés sans religion. Quand on s'est accoutumé pendant vingt ans à vivre loin de Dieu, le premier usage que l'on fait de ses vingt ans n'est pas de se retourner vers lui, mais de s'en passer pour toujours.
La révolution, préparée par les livres de Rousseau, éclata il y a qualre-vingt-dix ans, avec quelle fureur, vous le savez. Elle se résuma dans l'échafaud, et l'échafaud en est resté le symbole. Le Christ a été banni le même jour de l'église, devenue le temple de la Raison ; de l'école, devenue l'école de l'athéisme ; du sanctuaire de la justice, livré à des juges électifs et amovibles, c'est-à-dire sans mandat, sans dignité et sans crédit. Mais bientôt le temple s'est trouvé sans fidèles, l'école sans élèves, la justice humaine sans prestige, et quand, au retour de la victoire, de l'ordre, de la raison, il fallut restaurer tout ensemble l'autel, le tribunal, la chaire, ce fut le même bras, vainqueur de toutes les anarchies, qui reporta le Christ sur l'autel du prêtre, sur le tribunal du magistrat et sur la chaire du prêtre. La pierre fondamentale et sacrée reparut partout, et tout se raffermit sur elle. Tant il est vrai qu'il n'y a en dehors de cette pierre aucun solide fondement. Fundamentum aliud nemo-potest ponere, prœter id quod positum est, quod est Christus Jésus.
Il y a quatre-vingts ans bientôt que nous ne cessons de replanter et de rebâtir autour de cette pierre angulaire. Pendant ce long et patient labeur, nous n'avons pas cessé de dire que le Christ doit tenir la première place dans nos écoles. Nous la demandons pour lui dans les écoles de l'Etat, nous la lui assurons dans les écoles de l'Eglise, et par la noble concurrence qui s'est établie entre les unes et les autres, il a bien fallu reconnaître partout la loi du Christ pour la loi commune. Du plus bas degré jusqu'au plus haut, partout le Christ parle en maître, en roi et en père ; la
différence n'est que dans l'attention qu'on lui prête et dans l'obéissance qu'on lui rend.
Dans l'enseignement primaire, il parle par la bouche de soixante mille instituteurs, dont un tiers appartient aux congrégations religieuses, et la loi de 1850, qui exprime encore les volontés de la France, n'est pas autre chose que la loi du Christ.
C'est la loi du Christ qui doit former jusqu'à dixhuit ans, dans nos lycées, le cœur et l'esprit du jeune homme. On lit encore sur leur porte : Religioni et bonis artibus.
C'est la loi du Christ qui doit marcher en tête des facultés de l'Etat, puisqu'elles donnent la première place à la théologie, c'est-à-dire à la science de Dieu.
De peur qu'on ne s'écartât de l'enseignement fondamental, nous avons fondé, à côté des écoles que l'Etat gouverne, des écoles que l'Eglise inspire et dirige. Des écoles primaires par milliers, des collèges par centaines, et enfin cinq universités catholiques écloses presque en même temps à Lille, à Paris, à Angers, à Lyon, à Toulouse, et qui attestent la sollicitude inquiète et féconde de l'épiscopat pour l'enseignement de tout degré et de toute condition. La récompense de nos efforts, c'est de voir, à côté des grands chrétiens qui peuplent le barreau, la magistrature, les administrations publiques, le commerce et l'industrie, des soldats d'élite qui, en s'exerçant au métier des armes, prient, se confessent, communient sans vanité humaine, sans profit temporel, et qui un jour appelleront, dans une autre journée de Tolbiac, le Dieu de Clovis au secours du drapeau français.
Voilà comment nos écoles ont été replacées et affermies sur leur base. Mais le spectacle de cette restauration nous console à peine, que déjà le démon entreprend de la détruire. On reprend les sophismes de Rousseau, la presse les répand, l'air en est comme infecté, et le poison qui tue les âmes se glisse partout. Partout où la religion règne, on la poursuit et on veut la bannir. La chapelle de l'officier et du soldat, le nom que portent nos universités, l'habit, le caraetère et les vœux des religieux qui enseignent dans nos collèges, tout est devenu suspect. On va plus loin, c'est l'instruction primaire que la révolution veut pervertir, la cognée est mise au pied de l'arbre, et nos écoles congréganistes commencent à tomber. Qu'on ne nous commande point de nous taire ; la presse impie ne parle-t-elle pas plus haut que nous ? Et si nous nous taisions, notre silence ne serait-il pas une trahison ? Jamais nous ne porterons dans la chaire ni des attaques contre l'Etat ni des récriminations contre les lois. Mais quand la révolution médite de changer les lois de l'enseignement français, c'est notre devoir d'avertir l'Etat qu'on ne remue pas impunément la pierre fondamentale de nos écoles. C'est notre devoir plus impérieux et plus sacré encore de demander à l'Etat qu'on ne donne pas Jean- Jacques pour maître à nos enfants, au lieu de Jésus- Christ. C'est notre devoir de dire et de répéter que de tous les législateurs anciens et modernes, païens ou chrétiens, qui ont réglé l'enseignement des enfants, il n'en est pas un, excepté ceux de la Convention et du Directoire , qui n'ait pris pour base de l'éducation la religion et la morale. C'est notre devoir
enfin de crier plus fort que jamais: Prenez garde, l'enfant sans Dieu deviendra un mauvais fils, un mauvais père, un mauvais citoyen, un mauvais époux, le premier des impies, le dernier des Français.
L'enfant sans ' Dieu sera un jeune homme sans mœurs, un homme mûr sans conscience, un vieillard sans remords, un moribond sans espérance.
L'enfant sans Dieu aura l'orgueil pour maître, la cupidité pour aiguillon, l'envie pour tourment, la luxure pour habitude. La gourmandise affaiblira son corps, la colère remplira son âme, la paresse le fera pâlir devant le moindre danger et le moindre devoir. Ouvrier, la moindre tâche le rebutera ; domestique, il trahira vos intérêts au lieu de les servir ; soldat,' il désertera le drapeau ; magistrat, il sera incapable de tenir d'une main ferme la balance de la justice. Plaise au ciel qu'il ne commande à personne ! Dans la famille, ce serait un tyran; dans la société, un bourreau. N'ayant lui-même ni Dieu ni juge, fils sans reconnaissance, père sans affection, époux sans fidélité, il pratiquera l'adultère, réclamera le divorce, finira d'ordinaire par le suicide. Quand on entre dans la vie sans croire en Dieu, que reste-t-il le jour où cette vie est devenue un fardeau, sinon d'en sortir par cet acte affreux qui est un trait de folie ou de lâcheté, toujours une honte ?
N'allez pas compter que la religion, une fois bannie des écoles publiques, pourra y rentrer, sur la demande des familles, à titre d'enseignement facultatif. Non, le Christ n'entre pas dans l'école par une fausse porte et n'y vient pas mendier une place. Le Christ règne, le Christ commande, le Christ do-
mine et gouverne. Là où vous ne verrez plus son image au-dessus de la tête du maître, il n'y a plus d'école chrétienne. Autant vaudrait dire que dans une famille le père aura la permission de se faire voir, une ou deux fois par semaine, aux enfants qui lui feront l'honneur de souhaiter sa présence. Autant vaudrait dire qu'il sera permis au chef de se faire écouter de temps en temps par ses soldats, tandis que dans le reste de leur instruction on bannirait soigneusement son image, son nom et l'accent de son commandement. Là où la religion n'a pas le premier et le dernier mot de toute chose, ce n'est plus qu'une étrangère, une servante, une esclave, et l'enfant qui ne la met pas au-dessus de tout le reste n'aura bientôt plus pour elle que l'indifférence et le mépris.
Il vous souvient peut-être qu'on imagina un jour dans nos collèges le système de la bifurcation des études. Il y a vingt-sept ans passés qu'on en fit Fessai, et il n'en reste plus qu'un ridicule et amer souvenir. A douze ans, on consultait les enfants sur leur vocation et sur leur avenir, les invitant, au sortir de la quatrième, à choisir entre le cours des lettres et le cours des sciences. Par horreur du grec et des vers latins, la foule se précipita vers les sciences bien plus que par amour des mathématiques. Il fallut, pour accréditer le système, recevoir des bacheliers sans orthographe dans l'ordre des sciences, et sans arithmétique dans l'ordre des lettres. Enfin, il était interdit de douter du succès, et surtout de s'en plaindre. L'essai fatal dura cinq ans : ce furent cinq ans d'études perdues ; les jeunes gens qui en ont été les victimes déploreront jusqu'à la fin de leur vie la
complaisance de leurs parents, et l'université qui se prêtait, malgré elle, à cette cruelle invention, donne encore à ces temps de triste mémoire le nom de temps barbares.
Que sera-ce, grand Dieu ! si „r étude de la religion devient facultative dans nos'écoles primaires, comme autrefois celle du grec et des vers latins dans les éeoles de l'Etat ? Quel choix odieux proposé aux parents, non pas sur des matières de littérature et de mathématiques, mais sur les fondements de la société, sur la morale et sur la religion ! Quoi ! on leur demandera si leurs enfants veulent apprendre à croire ou à nier, s'offrant à leur enseigner que le Christ est Dieu ou qu'il est superflu de l'adorer, que l'Evangile est nécessaire ou indifférent à la vie. Sur leur réponse, on partagera en deux bandes les élèves de l'école. A ceux-ci, la religion, ses dogmes, ses lois, ses sacrements, ses ministres ; à ceux-là, le silence, la mort, le néant ! Et c'est à quatre ans que commencerait cette bifurcation nouvelle, la bifurcation de toute la vie, la bifurcation de l'éternité ! Et on se vanterait d'avoir rétabli l'unité de la France en faisant peser sur toutes ces têtes, dès l'âge de quatre ans, le niveau d'un enseignement commun sans morale, sans sanction et sans Dieu ! Et on s'applaudirait d'avoir mis l'enseignement gratuit, laïque et obligatoire au-dessus ou en dehors de toutes les religions ! Et il y aurait des chaires capables d'enseigner six heures par jour, en se taisant éternellement sur leur âme, des milliers d'enfants, les uns civilisés, les autres sauvages, des enfants de qui l'on dirait au sortir de la même école, des uns : Ils sont sans Dieu, leurs parents l'ont permis; des au-
très : Ils croient en Dieu, puisque leurs parents le veulent. Quel spectacle d'horreur !
Et voilà jusqu'où il faudra aller, une fois qu'on aura remué et déplacé la pierre fondamentale de toute éducation, de toute vertu et de tout devoir. 0 mon Jésus ! ô mon maître ! ô mon roi ! serons-nous donc réduits à cette cruelle extrémité ! Ce siècle s'achèverat-il en effaçant sur la porte de nos hospices : Au Christ dans la personne des pauvres : Christo in pauperibus? Ce siècle s'achèvera-t-il en effaçant sur la porte de nos écoles l'image du divin Maître entouré des enfants de la Judée? Et y aura-t-il un jour où Jésus, ouvrant ses bras aux enfants de la France, ne pourra plus dire à tous ceux qui fréquentent nos classes : « Laissez venir à moi les petits enfants ? »
Eh bien ! si ce jour arrive, ce sera du moins votre gloire d'en avoir prévenu les horreurs et atténué les effets. C'est pour cela que nous formons, d'un bout de la France à l'autre, comme une ligue immense pour rouvrir les écoles que l'on ferme, recueillir les maîtres que Ton bannit, et abriter, sous le manteau de nos frères et de nos sœurs, cette jeune multitude que la révolution veut pousser vers la région des ténèbres et de la mort. Bâtissons, plantons, recommençons l'œuvre partout où nous avions cru l'avoir finie. Partout où les communes nous chassent des écoles publiques, réfugions-nous sur le terrain du droit commun et de la liberté, et dressons-y hardiment une nouvelle tente. Partout où l'école publique congédiera nos congréganistes, qu'une école libre devienne aussitôt leur asile. A mesure qu'on fera descendre les ténèbres, nous appellerons la lumière. Plus l'homme
ennemi sèmera l'ivraie, plus nous répandrons la bonne semence. A ceux qui nous plaignent en nous voyant faire une besogne qu'ils croient ingrate, à ceux qui nous disent que nous ne recueillerons pas le fruit de nos labeurs, nous répondrons comme le vieillard de la Fontaine :
Nos arrière-neveux nous devront cet ombrage.
Les jouvenceaux de l'impiété s'imaginent que nous allons défaillir, que nos jours sont comptés et que les écoles de l'Eglise sont condamnées sans retour. Illusion! illusion! L'avenir n'est pas à eux, c'est à nous qu'il appartient. Elle rebâtira, elle replantera toujours, cette Eglise que Fâge semble accabler. Le vieillard de la fable vit mourir les jouvenceaux, leur survécut, pleura sur eux et écrivit sur le marbre l'histoire de leur insolente présomption. Ainsi fait l'Eglise en plaignant l'aveuglement de ses persécuteurs. Elle a compté plus d'une aurore sur leur tombeau. L'Eglise, c'est le vieillard qui ne meurt jamais. L'école que l'on rouvrira toujours, c'est l'école de l'Eglise.
II. Que demandons-nous pour nos écoles chrétiennes ? Trois sortes de secours : l'aumône de votre argent, l'aumône de vos sympathies, l'aumône de vos prières. En d'autres termes, vous ne pouvez les défendre et les entretenir qu'en leur faisant du bien, en disant du bien d'elles, et e^ demandant que Dieu leur fasse tout le bien que vous ne pouvez leur faire vous-mêmes.
Je vous demande d'abord pour nos écoles l'aumône
de votre argent. L'argent nous est nécessaire pour les fonder, les développer et les soutenir. L'argent, c'est le pain du maître, et vous savez que le maître chrétien ne demande que le pain de chaque jour. L'argent, c'est le vêtement du maître, et vous savez qu'il ne faut à nos sœurs qu'une bure étroite, à nos frères qu'un grossier manteau. L'argent, c'est l'humble maison qui nous sert d'école, avec l'humble mobilier qui la décore ; c'est la lumière pour les classes du soir ; c'est le frugal repas qui permet au pauvre de résister à toutes les tentations de l'ignorance et de la paresse ; c'est le prix et la couronne qu'il reçoit à la fin de l'année en récompense de ses nobles et patients efforts.
Nous ne demandons que le nécessaire, mais songez à toutes les écoles qu'il faut entretenir et à tous les enfants qui les peuplent. Que dis-je? vous n'avez pas cessé d'y songer, car depuis sept ans que vous quêtez pour les écoles du pauvre, vos comptes rendus nous attestent que vous avez reçu, donné, dépensé pour ce grand service, deux cent quatre-vingt mille francs !
Heureuse ville, m'écrierai-je, où le budget de la charité est si magnifique ! Ah ! qu'elle vive, qu'elle prospère, qu'elle étende encore son commerce, et que For des deux mondes alimente une bourse dont elle fait un si bon usage ! Où le plaisir moissonne, la charité peut glaner, disait un prélat, la bourse à la main, dans une assemblée un peu profane qui n'avait songé qu'au plaisir. Ici pia confiance sera plus grande encore. À Marseille, la charité ne glane pas, elle moissonne à pleines mains. Je le sais, et c'est pourquoi je suis venu, moi, pauvre évêque d'un diocèse
voisin et ami, mais d'un diocèse ravagé par les fléaux, solliciter une part dans les aumônes de ce jour pour les écoles de mon peuple. Je suis venu vous dire que le diocèse de Nîmes compte trois cents écoles congréganistes, mais que ces écoles sont presque toutes communales, qu'à mesure qu'on les ferme je les rouvre, que partout où on les frappe je les relève, comptant, pour les entretenir, sur votre munificence et votre charité.
Les temps sont durs, je le sais, et cependant je n'ai pas hésité à vous tendre la main. Il se trouvera peut-être des esprits trop avisés selon le monde, trop chagrins selon Dieu, qui se plaindront qu'on quête pour les écoles au lieu de quêter pour les pauvres dans un hiver si rigoureux. Comme si vous n'aviez pas deux mains pour donner, et comme si vous aviez jamais cessé de donner des deux mains! Gomme si la droite qui donne à l'école savait que la gauche a déjà donné au pauvre ! Gomme si ce n'était pas votre devoir, votre plaisir, votre habitude, d'oublier l'aumône de la veille pour ne songer qu'à celle du jour, et de recommencer toujours le lendemain! Donnez, donnez au pauvre et du pain pour son corps et de l'instruction pour son âme. De toutes les aumônes, la plus profitable, c'est celle de l'école. L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui tombe de la bouche de Dieu. Le pain de l'école chrétienne, c'est la lumière qui nourrit l'âme, c'est la parole de vie qui l'élève, qui la soutient, qui lui ouvre les radieuses perspectives de Féternité. Donnez, donnez encore, donnez toujours; la mesure de donner, c'est de donner sans mesure.
N'allez pas croire que de toutes les aumônes que je sollicite de vous, la plus difficile à donner soit l'argent. Quand l'argent vous manquera, vous n'en serez pas moins tenus de défendre les écoles chrétiennes. Je vous demande pour elles quelque chose de plus précieux que l'argent, je vous demande vos sympathies. C'est peu de les nourrir, il faut les aimer.
Il a été un temps où nos écoles avaient le vent en poupe, l'opinion populaire était poui elles, et on ne songeait ni à contester leurs services ni à leur disputer leur place au soleil. Ce temps n'est plus. Sous l'influence de la mauvaise presse, il se fait comme une conspiration générale pour soupçonner, dénoncer et flétrir les écoles chrétiennes. On amasse autour d'elles des préjugés, et à force de les attaquer, ce sera bien merveille si les plus honnêtes gens, toujours un peu esclaves de l'opinion, ne finissent pas par leur témoigner moins de confiance.
On accuse nos écoles d'ignorance et d'obscurantisme. On dirait que l'alphabet est plus difficile à lire entre les mains d'un religieux qu'entre les mains d'un séculier, qu'il suffit de prendre le froc pour perdre tout à coup le don de l'enseignement, et de l'ôter pour devenir tout à coup le plus savant des maîtres. Il s'est trouvé cependant que les élèves des écoles congréganistes disputaient aux autres, avec un avantage marqué, les prix, les places et les couronnes dans les concours. Il s'est trouvé cependant que les pauvres enfants formés par nos frères deviennent, dans l'industrie, des contremaîtres du premier mérite; dans le commerce, des agents habiles et fidèles ; dans les maisons de banque, des comptables d'une rare et
intelligente probité. L'humble ouvrière qui vit de son aiguille n'est ni moins discrète ni moins rangée pour avoir fréquenté une école où Ton prie Dieu, et où Ton prend sa loi sainte pour règle de conduite.
On soupçonne le patriotisme de nos frères et de nos sœurs. N'hésitez pas à dire et à redire encore que nos sœurs sont, de toutes les femmes de France, celles qui servent le mieux la patrie : dans nos hospices, où elles retournent le lit du pauvre, où elles pansent les blessures du soldat, où elles ensevelissent de leurs mains tant de morts, sans les connaître, jamais sans les pleurer; dans nos écoles, où elles n'ont pas d'autre famille que leurs élèves et où les orphelins, qu'elles adoptent, trouvent en elles les meilleures des mères. Quel service plus agréable à la France que le service de nos frères ? N'ont-ils pas, dans la dernière invasion, quitté l'école pour l'armée ? N'ont-ils pas ramassé, jusque sous la balle ennemie, les victimes des combats ? N'est-ce pas pour eux qu'on a inventé le mot de brancardier? Ce mot, consacré par la reconnaissance publique, restera dans le dictionnaire pour attester leur dévouement, leur héroïsme et leur magnifique mépris de la mort.
Mais la calomnie les poursuit presque à la fureur, presque au délire. Nous les appelons les chers frères et les bonnes sœurs, et voilà que ce titre est devenu un objet de raillerie. En vain est-il passé dans la langue, en vain est-il partout en usage, en vain est-il comme inséparable des religieux qu'il désigne, et fait-il voir par là combien est sincère, ancienne, universelle, l'affection publique. Il plaît maintenant aux ennemis de l'Eglise de transformer en bourreaux et
nos chers frères et nos bonnes sœurs. On les représente l'œil en courroux, la main levée, et frappant sans pitié, à la moindre faute, les enfants confiés à leurs soins. Ah ! j'adjure ceux qui m'écoutent de ne pas accueillir légèrement de telles calomnies. Prenez garde que les mensonges de l'enfance ne vous surprennent. Prenez garde de céder trop facilement à une sensibilité qui ferait oublier la vérité et la justice. Prenez garde de livrer en pâture à la presse impie les moindres accidents d'une école où la patience est mise à d'incroyables épreuves. Prenez garde de briser les dernières verges de la correction paternelle. Malheur aux familles où les enfants trompent leurs parents ! Malheur aux peuples chez qui les maîtres, dénoncés tous les jours, cloués au pilori de l'opinion, pendus en effigie dans les journaux, finiraient par trembler devant les enfants! Ah ! c'est avec un patriotique effroi que je vois croître et grandir une génération molle, insolente envers les parents, incapable de servir la France sous le drapeau, et qui pour n'avoir été ni reprise, ni contrainte, ni châtiée, deviendra, dans son égoïsme pervers, le jouet de l'ennemi, la proie de l'étranger, la honte du siècle futur. Pour vous, ce sera votre honneur comme votre devoir d'être toujours équitables et bienveillants envers des instituteurs qui s'obligent, par .des vœux publics, à servir la jeunesse. Redoublez d'égards envers eux, et que vos sympathies les vengent du moins de l'injustice des méchants.
Je vous demande enfin de prier pour nos écoles, afin que Dieu leur fasse, clans sa miséricorde, tout le bien que vous leur souhaitez dans votre reconnais-
sance. Il n'y a point d'oeuvre solide en dehors de la prière. C'est pourquoi vous commencez vos assemblées par la prière, et c'est la prière qui les termine. Vous mêlez la prière à tous vos calculs, appelant l'Eglise à les bénir, vous tournant vers le ciel au moindre danger, implorant dans toutes vos entreprises Dieu, la sainte Vierge, les anges, pour obtenir, avec la grâce de connaître tout votre devoir, le temps, les moyens et les forces nécessaires pour l'accomplir. Ce que nous entreprenons malgré l'opinion dominante et les vents contraires, c'est de sauver nos écoles chrétiennes d'un lamentable naufrage. La mer est haute, la tempête est furieuse, tout nous éloigne du port. N'est-ce pas dans ce moment suprême que le marin fait le signe de la croix et se recommande à Dieu de toute la ferveur de son cœur?... Seigneur, nous périssons! m'écrierai-je avec l'accent effrayé des disciples, Seigneur, sauvez-nous ! Domine salva nos, perimus... Dieu, qui commande aux vents et à la mer, ne laissera pas, si nous l'implorons, périr l'école chrétienne, c'est-à-dire le frêle berceau qui porte les destinées de la France et tout l'avenir. Dieu a sauvé Moïse et tout Israël avec lui. C'est un autre berceau, c'est un autre Israël, c'est un autre peuple, non moins cher à la Providence, que menace le courroux des flots. Nos pauvres écoles, nos humbles maîtres, nos chers enfants, ne sont-ils pas la France au berceau ? Dieu a sauvé le hardi navigateur qui, debout sur le pont d'un navire à demi submergé, prit un enfant dans ses bras et l'éleva entre les foudres qui tombaient du ciel et les vagues qui montaient du fond des abîmes. Jean d'Albuquerque disait, en montrant
cette victime de propitiation et de salut : « Ce n'est pas pour nous, Seigneur, c'est pour cet innocent mêlé aux coupables que nous implorons miséricorde. » 11 parlait encore, et déjà sa prière avait conjuré la tempête. Et nous, prêtres de Jésus-Christ, nous voici enveloppés de l'orage révolutionnaire avec des milliers et des milliers d'enfants, pour qui nous implorons grâce, pitié, pardon. Nous sommes coupables et nous méritons mille fois la mort. Mais les générations qui viennent de naître n'ont encore perdu ni la grâce ni la foi. Quoi ! Seigneur, vous laisseriez fermer ces bouches enfantines dont la louange est si agréable à vos yeux ! Frappez-nous, mais épargnez-les, et si les monuments de notre orgueil appellent vos foudres vengeresses, grâce pour l'école, pitié pour l'enfance, pardon pour tout le monde !
J'implorerai aussi Notre-Dame de la Garde, si chère à Marseille et à toute la France, si connue et si vénérée dans l'univers entier. Du haut de ce rocher où elle a tant de fois intercédé pour le matelot en détresse, comment n'aurait-elle pas un regard de miséricorde pour nos écoles chrétiennes ? Là, on la bénit, on l'honore, on la salue, on vante et on imite ses vertus. Qu'elle vienne donc à notre secours, qu'elle nous sauve, qu'elle nous garde, qu'elle justifie le nom qu'elle porte et la confiance de toute la nation t 0 Marie, vous avez pris ce peuple et cette ville sous votre protection maternelle. Mais ce ne serait rien que de leur avoir assuré une grande prospérité temporelle, des relations glorieuses à travers des espaces immenses de terre et de mer, et les bénéfices d'un négoce qui fait tant d'honneur à leur génie
et à leur travail. Marseille périrait, comme tant d'autres villes, dans la mollesse et dans les délices, si le christianisme venait à s'y perdre, et vous détourneriez de ce peuple votre visage auguste, si les enfants n'apprenaient pas de leurs parents et de leurs maîtres comment on implore Notre-Dame de la Garde. 0 Marie, sauvez nos écoles, et les fils monteront où sont montés leurs pères, et les pentes escarpées de votre colline se couvriront encore de pèlerins reconnaissants !
J'implorerai, enfin, les anges gardiens de nos chers enfants, avec les saints dont ces enfants ont reçu le nom au baptême. Que la troupe des esprits bienheureux se renforce, s'augmente et vienne à notre aide. Elle se mêle d'une manière invisible à la troupe des matelots qui manœuvre contre les vents et la tempête, elle anime leur courage, elle soutient leurs forces, elle leur donne de sauver le navire et tout l'équipage. Eh bien ! ces esprits bienheureux seront aussi avec nous dans la manœuvre qu'il faut entreprendre aujourd'hui contre l'ennemi du salut pour sauver les écoles chrétiennes. Je les vois descendre du ciel et déployer sur elles ces blanches ailes que notre Keboul a peintes dans sa touchante élégie. Le poète, vous pardonnerez ce souvenir à l'évêque de Nîmes, nous a montré comment l'ange, penché sur le bord d'un berceau, harangue l'enfant qui dort et prend avec lui son essor dans le ciel.
Charmant enfant qui me ressemble, Disait-il, oh ! viens avec moi ; Viens, nous serons heureux ensemble, La terre est indigne de toi.
Mais à côté des enfants que Fange a ravis à la terre, il y a ceux qui croissent, qui grandissent, et à qui s'ouvre l'école chrétienne. Leur front est pur encore, leur regard limpide, leur cœur innocent. Non, ils n'en sont pas moins chers à leurs anges gardiens pour avoir vécu. Ils voient ces anges dans leur sommeil, et leur âme entretient avec eux un doux commerce que le péché seul pourrait interrompre. C'est par eux que l'Eglise se continue, que la France se renouvelle, et qu'un siècle, succédant à un autre, trouvera pour le service de l'Eglise et de la France des esprits fermes, des cœurs chastes et des bras vaillants. Anges du Seigneur, tenez-les à l'ombre de vos ailes dans les jours de leur jeunesse. Sauvez nos foyers, sauvez nos écoles, sauvez le pays tout entier. Quand l'ange que chanta notre Reboul eut emporté l'enfant dans les cieux, le poète, se retournant vers la mère, lui disait avec l'expression d'une douce tristesse :
Pauvre mère ! ton fils est mort.
Nous serons plus heureux pour les mères dont la mort n'a pas enlevé les enfants au berceau. Les anges animeront du haut du ciel leur foi, leur générosité, leur courage. Et les poètes de l'avenir se diront, en montrantJa France sauvée par nos écoles : « Qu'elle est belle et qu'elle est heureuse ! Elle n'a pas cessé d'être la fille aînée de Jésus-Christ, et elle est redevenue la reine des nations. » Ainsi soit-il.